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Affaire des écoutes téléphoniques en Grande-Bretagne
L'espionnage à portée des médias et des citoyens

L'affaire News of the World vient de nous révéler au moins trois dysfonctionnements graves pour une démocratie.
Le premier crève les yeux : il s'agit de la collusion entre le pouvoir et l'empire Murdoch. Elle se manifeste d'abord par la façon dont est traité le magnat par la classe politique (les conservateurs, certes, en ce domaine, les travaillistes ne sont peut-être pas si blancs) et de l'influence qu'il exerce sur les dirigeants et l'opinion. À un stade supérieur, cela se manifeste par le recrutement d'anciens employés de Murdoch à des postes politiques sensibles sans guère d'enquêtes préalables. Même si ce n'est pas formellement illégal, telle est la source des ennuis actuels de Cameron et il est quand même légitime de s'interroger sur certaines relations privilégiées. Les Britanniques vont sans doute très bien le faire.
Second problème : celui d'une éventuelle corruption de policiers : il s'agit là de délits et non de simples jugements politiques sur une relation professionnelle. De l'aveu même de Rebekha Brooks, des employés de News Corp ont acheté des informations des policiers. Et la façon dont a été traité le dossier des écoutes illégales vieux déjà de plusieurs années (et qui a commencé par une écoute de la famille royale) laisse aussi penser que des médias qui sont prêts à dépenser des sommes suffisantes peuvent acheter des tuyaux ou des protections des forces de l'ordre. Là non plus, pas besoin de faire de longs commentaires sur ces faits politiquement inquiétants.
Reste le cœur même de l'affaire : les écoutes illégales (le phone tapping en anglais ou le eavesdropping). Certaines particulièrement immondes (la boîte vocale d'une jeune fille disparue, éventuellement de victimes du 11 septembre, ce qui pourrait ouvrir la porte à un épisode américain de l'affaire), mais, en tout cas, massives : des milliers de personnes, semble-t-il. On se rappellera, avant de critiquer les Britanniques qu'il y a eu des centaines de personnalités grecques écoutées en 2004 et qu'en 2006 un scandale en Italie a montré comment une officine pouvait avoir accès à des milliers de conversations téléphoniques de l'opérateur Telecom Italia à des fins d'espionnage économique et politique. Et qu'en France on peut lire dans la presse les SMS du président de la République ou les écoutes de Madame Bettencourt.
Dans l'affaire News of the World, un journal à sensations a tout simplement espionné qui il voulait pour faire des articles encore plus sensationnels et irrespectueux de la moindre forme de décence. Tout le monde est d'accord pour condamner ces pratiques liées au besoin de vendre au public l'ordure qu'il achète.
Cela dit, et même si la Justice et le Parlement anglais font bien leur travail, il reste un problème qui n'est pas seulement lié à la folie de l'argent et du sensationnel : il est de plus en plus facile donc tentant d'espionner son voisin.
Dans l'affaire, News of the World, il semble que les journalistes-espions aient employé une technique enfantine : se faire fournir (par la police ?) les numéros des victimes ou des acteurs à écouter, puis aller sur leur boîte vocale, généralement non protégée, taper le code d'origine (0000) et écouter.
Mais on peut faire plus raffiné.
Il est possible de faire appel à des agences de détectives privés ou d'autres officines (qui se disent parfois, hélas, "d'intelligence économique" et qui sont parfois dirigées par de jeunes retraités de la police ou des services de renseignement) : elles auront accès (parfois par d'anciens collègues dans la police ou la gendarmerie) à des données confidentielles, voire à des écoutes téléphoniques détournées. C'est illégal, grave et condamnable, mais cela se pratique (voir par exemple les confessions de l'ancien gendarme Baptendier).
Pour celui qui hésiterait à dépenser de telles sommes, il existe des méthodes plus simples pour écouter une épouse infidèle, un employé indélicat, ou une personnalité sur laquelle on enquête pour la presse. Il suffit de pirater son téléphone portable, ce qui n'est finalement pas plus difficile que de pirater un ordinateur (pour l'excellente raison qu'un smart phone est un ordinateur avec plusieurs voies d'accès sur l'extérieur, dont Internet).
Il existe donc des logiciels espions qui permettent, suivant le prix qu'on y met (de 200 à 600 euros, environ) :
- de savoir qui appelle un certain téléphone, à quelle heure, pendant combien de temps et d'où à où
- de se faire retransmettre à l'insu de la victime ses conversations et ses messages (sans oublier toutes les données contenues dans son smart phone)
- de le géolocaliser, donc de suivre ses moindres déplacements
- éventuellement de le transformer en micro d'ambiance qui, même si son propriétaire ne téléphone pas retransmettra les bruits et conversations à portée de voix.

Pour cela il faut soit un téléphone truqué au départ que l'on fournit à la victime soit un simple logiciel que l'on introduit dedans ou par une manipulations physique (il faut avoir le téléphone en main quelques secondes) ou à distance par des SMS ou mails contenant un logiciel malicieux.

C'est illégal, bien sûr. Le problème est que ce matériel est très facile à se procurer. En tapant "spy s hop" ou "spy phone", ou même, "téléphone espion" en français, on arrive en quelques secondes sur des boutiques en ligne qui vendent tout cela (et bien d'autres micros, balises et autres). Aux USA, en Grande-Bretagne et dans d'autres pays, on peut donc commander du matériel d'espion, certes illégal dans notre pays, mais qui arrive très bien par la poste.

Facilité informatique de l'espionnage, plus valeur commerciale des données confidentielles, plus culture de la paranoïa et de la sécurité : ce cocktail technique, économique et culturel est redoutable.
Nous avions peur de Big Brother, l'État qui voudrait écouter et punir, nous ferions bien de commencer à avoir peur de la surveillance privée à la portée de chaque citoyen, entrepreneur, journaliste ou simple conjoint qui craint d'être cocu. L'exemple anglais nous donne un singulier avertissement.

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