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La fausse blogueuse syrienne


L'affaire de la blogueuse imaginaire "Gay Girl in Damascus" illustre ironiquement un problème majeur du Net. Si "personne ne sait que vous êtes un chien sur Internet" comme le dit la légende d'un dessin célèbre, personne ne vérifie non plus si vous êtes ce que vous prétendez. L'étonnant dans cette affaire est moins d'apprendre qu'il y a sur la Toile des victimes fabriquées de toutes pièces que de réaliser qu'elles trouvent un public si docile. Il est vrai qu'Amina Abdallah avait tout plaire à une audience occidentale et libérale. Elle était anglo-syrienne, lesbienne, enseignante, militante des droits de l'homme, branchée Internet, anglophone, naturellement ouverte à la différence et à la tolérance, juste assez exotique, juste assez proche, juste assez stéréotypée.
 Devenue une des e-stars du printemps arabe, le jeune femme indignée mettait en ligne des vidéos, sa photo, et dénonçait inlassablement  la brutalité des sbires d'al Assad. Et l'histoire suivait un déroulement hollywoodien : la malheureuse fuyait la police (les redoutables moukhabarate) en changeant sans cesse de domicile ; mais sa cousine Rania racontait comment deux horribles moustachus s'étaient emparés de la jeune femme pour l'entraîner dans leur voiture vers une destination inconnue, et sans doute le viol et la torture.
 Bien entendu, il s'était aussitôt formé une chaîne Twitter pour sa libération et la page Facebook "Free Amina Abdallah" réunissait des foules, persuadées de beaucoup impressionner les assassins baassistes.
On le sait, maintenant, tout cela était imaginaire et c'est un Américain, un universitaire de quarante ans Tom Mac Master, marié à une Syrienne, qui avait inventé ce personnage pour rendre la bonne cause encore plus sensible à un public qui ne demandait pourtant que cela. Bref, il avait amélioré, "augmenté" une réalité vraisemblable en la scénarisant conformément  à nos attentes.
Les trucages de ce genre n'ont pas attendu les réseaux sociaux pour se développer : les faux charniers de Timisoara, ou la fausse victime d'une agression antisémite dans le RER B avaient convaincu des millions de gens de façon fort simple : personne n'osait mettre en doute l'urgence de la compassion pour les victimes ni ne doutait de l'ardente obligation de dénoncer à la face du monde des crimes imaginaires (mais vraisemblables).
 Vérifier c'était déjà être un peu révisionniste et surtout, courir le risque de ne pas s'indigner aussi vite que le voisin (ou l'adversaire politique), s'attirer l'accusation de complicité objective.
Internet repose sur les mêmes mécanismes idéologiques ceux de l'homme compassionnel post-moderne, mais renforcés par des dispositifs technologiques.
Internet a développé le phénomène dit de "Stork Fountain". Pour mémoire, un expérimentateur avait réussi à provoquer une mobilisation sur Facebook, avec pétition, manifestation virtuelle, etc. pour une cause totalement imaginaire : la lutte pour empêcher la démolition d'une fontaine historique, alors qu'en réalité personne ne songeait à la démolir. Il est si facile de s'indigner d'un clic ou de se sentir une âme de rebelle par connexion interposé que la cause a réuni 10.000 personnes sur Facebook en une semaine.
Les ressorts des passions politiques sont si faciles à déclencher, puisqu'il suffit d'images de souffrance, d'une figure rassurante de victime qui mette en position de spectateur moralisateur, s'engageant à distance et suivant son gré.

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