huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Iran et printemps arabe
Opportunités stratégiques



La propagande iranienne a trouvé dans le "printemps arabe", qu'elle n'hésite pas à comparer à sa propre révolution de 1979, une occasion de réaffirmer son statut de puissance régionale,  toujours en pointe dans la résistance à l'impérialisme et au sionisme. Cela permet aussi de faire diversion, les efforts de ses adversaires étant détournés vers une situation qu'ils ne contrôlent guère.
L'occasion est trop belle de soutenir des mouvements de révolte populaires, surtout s'ils s'en prennent à des régimes manquant d'agressivité à l'égard d'Israël, voire alliés des USA, trop proches de l'Arabie saoudite, réticents à l'égard de Téhéran, et/ou opprimant leurs minorités chiites. Téhéran qui n'avait guère d'amis parmi les régimes menacés de la région avance quelques pions qui lui tombent du ciel.
Une fois réglé le problème intérieur - le risque de voir se développer des revendications démocratiques sur son propre territoire - le régime s'est senti tout à fait à l'aise pour soutenir les contestataires dans la plupart des pays.
 Dans le cas de Barhein, où ce sont surtout des chiites qui sont réprimés, la situation est claire. Le discours à tenir est simple : approbation des revendications populaires, condamnation de la répression, dénonciation de la présence de forces saoudiennes avec la complicité des États-Unis, proclamations démocratiques et appels à la négociation, rappel du danger pour l'équilibre géopolitique local (et rappel implicite que l'Iran est indispensable à l'équilibre de la région). 
Pour le Yemen, le discours iranien contre le président Ali Abdallah Saleh est dans le même registre : la présence de forces saoudiennes ou des émirats unis associées à une répression sanglante lui fournit également un argument fort. D'autant qu'il joue aussi sur la "complicité" des USA, le "double standard" des Nations Unies pour condamner ces crimes. Il y a là toute une rhétorique que comprennent parfaitement, par exemple, les pays latino-américains "anti-impérialistes" et ayant de bons rapports avec Téhéran. Sans parle de la Chine et de la Russie. Le général Hassan Firouzabadi, chef d'état major a lié clairement les deux thèmes, démocratique et nationaliste, en fustigeant le front des dictatures arabes du Golfe, unies et contre leur peuple (et contre l'Iran), et en rappelant les droits légitimes de son pays "à qui cette région appartient depuis toujours". Pendant que Barheïn et le Koweit expulsent des diplomates iraniens suspects d'alimenter la subversion, des thèmes de revendications territoriales (Barheïn, îles du détroit d'Ormuz) refont surface.
Toujours dans cette posture de condamnation des autocrates locaux, l'Iran n'éprouve aucun état d'âme à soutenir la rébellion contre Kadhafi qui ne fut certainement pas son allié. L'intervention occidentale ne trouble guère l'argumentation iranienne (surtout depuis qu'elle s'enlise et que ses objectifs -arrêter les massacres, renverser Kadhafi..- deviennent moins lisibles pour l'opinion islamique). Sous les "slogans trompeurs de soutien aux peuples" (dixit le porte-parole iranien R. Mehmanparast), les Américains, leurs alliés (avec la complicité du Conseil des Nations Unies tout aussi coupable moralement) mèneraient donc des manœuvres sournoises au service des inévitables intérêts sionistes.
Parmi les facteurs favorables à l'Iran, il faut aussi citer le réchauffement de ses relations avec l'Irak (un accord d'extradition permettrait l'expulsion d'opposants iraniens basés de l'autre côté de la frontière quelques jours après que l'Irak ait démontré sa bonne volonté en menant une attaque contre le Mouhadjidines du Peuple à Achraf) et avec l'Afghanistan. Ni le rapprochement Hamas Olp en Palestine, ni la situation du Hezbollah au Liban ne contrarient non plus la stratégie iranienne, bien au contraire.
Il n'est pas jusqu'à l'assassinat ciblé de ben Laden qui ne fasse aussi ses affaires. D'une part, l'émir salafiste, grand ennemi des chiites, et accusé de donner la pire image de l'islam ne sera pas regretté. Un député iranien l'a même traité de marionnette du sionisme et deux ou trois théories conspirationnistes ne vont pas tarder à se développer. Rappelons qu'il circule en ce moment sur Internet une cassette où un présentateur américain demande à Ahmadinejad sans une once d'ironie si ben Laden ne serait pas réfugié en Iran (ce à quoi l'autre répond sans se démonter qu'il doit plutôt être à Washington D.C.). Et c'était en décembre dernier.
D'autre part, l'Iran a commencé à développer une dialectique très simple : puisque vous avez eu ben Laden dont vous aviez fait votre ennemi principal, quelle raison avez vous encore de rester en Afghanistan ou en Irak.
Nethanyaou vient de déclarer que, depuis la mort du chef d'al Qaïda, le principal danger est l'ayatollah Khameini. Et Israël ne serait pas mécontent de voir l'attention du monde se reporter sur l'Iran et ses projets de nucléarisation. D'autant plus que Téhéran ne donne aucun signe d'avoir été durablement freiné par Stuxnet (ni par son successeur supposé le mystérieux vieux Stars). Mais l'allié américain a d'autres soucis
La principale ombre au tableau pour Téhéran est la situation en Syrie qui provoque un embarras visible. Bachar-el Assad est entraîné dans la spirale de la répression la plus sanglante. Cela rend difficile à Téhéran de s'associer trop visiblement à cette politique : ainsi, M. Mehmanparast nie que son pays apporte le moindre soutien à Damas contre sa propre population. La contradiction serait trop visible avec le discours de Téhéran à propos d'autres émeutes. Quelques jours après avoir dénoncé le "complot" occidental contre Damas, destiné à déstabiliser un des seuls vrais opposants régionaux, l'Iran commence à adopter la stratégie du silence médiatique, corrigée de vagues appels à une solution pacifique ou de proclamations optimistes sur la capacité de la Syrie à s'unir. Car le régime baasiste, contrôlé par des alaouites, est encore le meilleur soutien de celui des mollahs et sa chute pourrait avoir des conséquences douloureuses pour lui ou pour ses soutiens comme le Hezbollah libanais.

 Imprimer cette page