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Les cyberrévoltes devant ceux qui les ont inventées
Intervention à Tunis le 3 Mai




N'étant ni arabophone, ni spécialiste de la Tunisie, et n'ayant suivi les événements que vous avez vécus qu'à travers les médias, je suis ici réduit à jouer ici le rôle de Candide, du Persan ou du Martien.
Ignorant mais honnête je vais commencer vous faire part de mes surprises de tout ce qui a pu interpeller un observateur aussi dénué de préconceptions que je le suis. Appelons cela par commodité un rapport d'étonnement. Qui donnera sans doute aux acteurs l'occasion de sourire puis de me corriger.
 
Premier constat : le rôle déclencheur dans ce que nous appellerons par commodité "votre révolution" (cela évitera de préciser si elle est de jasmin ou "de" Facebook) des acteurs symboliques. J'entends par là que la révolte a commencé par s'emparer de l'image d'un malheureux  poussé au suicide, humble parmi les humble, parfaitement représentatif de ce qu'avaient subi des milliers d'autres auparavant. Puis que la population a dirigé la colère accumulée depuis des années contre la figure non moins symbolique du despote.  De " Nous sommes tous des Abouzizi " à " Dégage", traduisez "Tous contre le grand Un", il était très clair que des individus,  d'une part le très faible, la figure victimaire et d'autre part le très puissant, la figure du Pouvoir, incarnaient des principes mobilisateurs  pour des millions de gens.

Deuxième étonnement : les masses comprenaient immédiatement ces codes symboliques, mais elles faisaient preuve d'un sens très moderne de la technologie. Elles "bricolaient" des outils révolutionnaires avec des instruments qui n'ont jamais été conçus pour cela. Les blogs perdaient leur fonction narcissique pour devenir des tribunes, Facebook ne servait plus  à étaler ses murs d'amis, mais à faire circuler la contre-information face aux médias officiels ; Twitter n'était plus utilisé pour dire à ses suiveurs ce que l'on faisait particulièrement banal la seconde d'avant, mais à préparer des rassemblements. Et quand la censure tentait d'interrrompre les réseaux de la révolte, ils se reformaient avec de vieux modems ou des téléphones. Les médias ne servaient pas à une fonction, mais à des rôles complémentaires et imbriqués : faire connaître, y compris hors frontières, les abus du régime ou les horreurs de la répression, se coordonner, parfois avec des inconnus, répandre des mots d'ordre, défier le pouvoir, garder le lien avec la diaspora, attirer l'attention des médias étrangers, donner un exemple aux autres pays arabes, inventer et perfectionner ses techniques d'activisme, créer l'ébauche d'un espace public, découvrir des formes de débat voire son principe. 

Bref au lieu d'un média voué à un usage, agissait  un ensemble de vecteurs et de techniques, utilisés d'une certaine façon, d'où un processus qui s'invente en se développant. L'idée chère à Derrida que "les technologies sont sociales avant d'être techniques" s'illustre ici parfaitement. Mais, s'il est une citation qui pourrait servir de sous-titre aux événements, c'est bien la formule mcluhanienne : "Le média, c'est le message".
 On aurait dit que les Tunisiens, en s'appropriant la technique, voire en la détournant ou en la bricolant, célébraient  le centenaire de Mc Luhan. Ils "étaient" le média et surtout, ils étaient conscients de son pouvoir. Sur certaines photos on voit les manifestants expliquer que les outils de la révolte ne sont plus machette ou Kalachnikov, mais Twitter ou Facebook. D'autres défilaient pas avec, en guise de slogan ou de drapeau, le logo au petit oiseau ou la fameuse tête sur fond bleu. Et personne n'avait besoin d'explication.

Troisième surprise : la façon dont les choses semblent obéir à leur logique indiscernable. Tout d'un coup les foules réalisent leur nombre, prennent courage et se rassemblent. Tout d'un coup, un slogan "dégage" est lancé et tout le monde le reprend. Tout d'un coup, des choses impensables la veille deviennent évidentes. Difficile d'identifier des chefs, des structures, des organisations, des avant-gardes conscientes.. dans des événements rétifs  à tout plan, surtout de type léniniste. Comme si les médias dit "sociaux" (y en aurait-il d'asociaux ?) remplaçaient les médiations.

Autre élément qui interpelle : la faiblesse du fort, la force du faible. L'État, et en particulier l'État autoritaire, peine à exercer son "monopole de la violence légitime" (face à des manifestants qui sont ostensiblement non-violents), il ne contrôle plus l'information et les réseaux, il ne contrôle plus son territoire que ce soit des ondes des télévisions par satellite ou des électrons. Il est connu que le pouvoir réside dans l'art de faire croire et qu'il a besoin d'organiser le spectacle de sa puissance! Et voilà que le chef, en dépit des médias à sa dévotion, de la télévision à sa gloire, de ses journaux, de sa propagande et de sa censure, ne parvient même plus à attirer l'attention des masses.  Puis, un pays imitant l'autre, à partir du modèle tunisien, le faible contourne le pouvoir du fort et par l'innovation technique et par la géographique. Désormais, le Pouvoir a un problème d'autorité et de confiance, mais aussi de territoire et de maîtrise des instruments techniques.

Parallèlement, l'affrontement change de terrain. Pour faire une révolution, il faut, certes, des manifestants qui font face à la police, et, si possible, une police qui ne tire pas. Mais la dramaturgie sur la place publique reflète désormais d'autres événements qui ont pris naissance dans l'espace virtuel. Ce qui veut dire aussi que la frontière entre espace privé et espace public où se forme l'opinion et la protestation est perturbé par ce troisième élément.

Pour le dire autrement, il semblait, vu de Paris, qu'il se formait là une lien social inédit, une forme nouvelle de communauté numérique et en chair et en os. Les foules se voulaient à la fois patriotes au vu du nombre de drapeaux, mais aussi arabes, en ce sens que le monde arabe recevait le message suivait l'exemple, et universelles dans ses revendications. Comment interpréter, aussi, cette fusion apparente entre les classes sociales, les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux ?  Et pourtant, tout cela semblait avoir été lancé uniquement par les jeunes "branchés" urbains, orientés technologie. Le mystère est le passage d'outils technologiques qui servent habituellement à un usage sinon narcissique (raconter sa vie et mesurer sa popularité), du moins à faire fonctionner des petites communautés réunies par un intérêt commun (musique, technologie, cinéma...) à ces grands rassemblements orientés vers l'action.


Bien entendu, tout ce qui précède traduit un effet de perspective et on pourrait établir dans un premier temps un accord sur les erreurs intellectuelles à éviter: 

- Ne pas se fonder sur des enthousiasmes médiatiques subits. On se souvient des anticipations sur la "Twitter Révolution " en Iran en 2009. Analysée à froid et outre qu'elle avait échoué, elle se révéla bien moins "high tech" qu'on ne le disait : il n'y avait que très peu d'Iraniens inscrits sur Twitter! Ils se recrutaient comme prévisible chez les jeunes des catégories urbaines relativement aisées ; en revanche, la diaspora iranienne était, elle, très équipée et avait suivi et commenté les événements de l'extérieur créant ainsi une sorte d'illusion de perspective.

- Il est facile de réfuter tout déterminisme technique unilatéral en comparant le taux d'équipement Internet de différents pays et la capacité de mobilisation politique des populations. En ce moment, la guerre civile la plus dure a lieu chez les moins équipés, en Libye et inversement les monarchies du Golfe, à très fort taux d'implantation d'Internet, ne sont pas forcément en révolution. Il faudrait d'ailleurs être naïf pour croire que le seul facteur communication, voire la seule "force lumineuse de la vérité" soulève les masses et qu'il n'y a pas d'autre déterminants économiques, démographiques, culturels, etc. Les pays du bloc soviétique n'ont pas eu besoin d'ADSL pour renverser des régimes que personne ou presque ne sentait menacés. 

- Et quand bien même on attribuerait une place prépondérante aux médias, la télévision n'a pas perdu au profit du Net. Au contraire, les témoignages abondent sur le rôle des télévisions par satellite, dont al Jazeera. Dans cette façon de vibrer ensemble aux mêmes images ou des mêmes indignations, il y a évidemment une synergie des médias, les "classiques" et les nouveaux, comme il y a un rapport humain direct, de la socialité spontanée du quartier ou des foules rassemblées sur les places publiques.

Pour éviter des discussions stériles, dispensons nous les considérations sur les différents déterminants d'une révolution, ou sur le rôle respectif des conditions économico-politiques, des pratiques cultuelles ou de ce très simple facteur qui s'appelle le courage humain de groupes déterminés. Tout cela a joué en synergie et autant éviter des arguties sémantiques pour savoir si Internet fut le déclencheur, le catalyseur, le révélateur, le moteur, le traducteur... des révolutions qui sont peut-être, dans le fond, des révoltes ou des mobilisations...

Il y a des naïvetés inutiles, et notamment de faire des technologies de la communication un deus ex machina à la fois bon par essence (intrinsèquement favorable à la démocratie) et tout-puissant, puisqu'il rangerait au placard des vieilleries tous les autres facteurs sociaux. Il fut un temps où les marxisme dit "vulgaire" prédisait les révolutions en fonction d'un taux d'équipement en machines à vapeur ou à charbon et se trompait. Ne nous donnons pas le ridicule d'attribuer les grands événements à un nombre d'abonnés à Facebook ou à un taux de débit. 

Sans tomber dans les considérations vagues et peu compromettantes - les médias sont des outils neutres, ils dépendent du bon ou mauvais usage que l'on en fait -, que nous reste-t-il ?

Les réseaux sociaux sont généralement crédités de deux caractéristiques :
l'une est "capacitaire" (le pouvoir d'expression et de connexion qu'ils confèrent à chacun, le rendant émetteur à son tour et non plus simple récepteurs de messages destinés a plus grand nombre)
l'autre est structurelle : la forme du réseau où tout point peut se connecter à tout autre point impliquerait une égalité foncière et une impossibilité théorique de contrôler l'ensemble.
Il y a une part de vérité dans ces deux points, mais ils n'expliquent pas tout.
Car le "pouvoir" qui est ainsi donné à chacun, dont le message peut en principe être capté du monde entier risque de s'annuler par un effet de surcharge informationnelle. Après tout, subsiste le problème d'une denrée rare : l'attention humaine, le temps de cerveau humain comme l'on dit. Quant à la forme du réseau, elle n'empêche pas les phénomènes d'influence, de suivisme, de coalition etc. tant il vrai qu'un média déplace le pouvoir mais ne l'abolit pas.   

 Voir la façon dont s'enclenche le processus qui ne fut pas seulement d'expression ou connexion, mais aussi de décision : elle résulte d'une multitude de micro-volontés individuelles de gens qui ne sont pas physiquement rassemblés et qui ne disposent pas d'un moyen de suffrage ou de négociation  formalisé. Au total, les foules que l'on dit intelligentes se retrouvent concentrés sur un objectif. En l'occurrence, une cible unique, le tyran. Cela n'est pas sans rappeler la méthode stratégique  que les miliaires américains, mais aussi certain altermondialistes comme Toni Negri nomment "swarming", l'essaimage. Tous dispersés à un moment, tous en train d'attaquer la même cible la seconde d'après et ce par l'effet d'un mode de communication/instruction ultra-rapide.
Le faible, le peuplent colère, est plus rapide et plus inventif que le fort, l'État, en dépit de ses dispositifs de surveillance et censure. La guerre est toujours affaire de vitesse, la révolution aussi. Or les réseaux sociaux, détournés de leur fonction primitive, communiquer des choses banales au sein de sa petite tribu numérique, deviennent un arme redoutable, parce qu'elle frappe plus vite que les forces de répression ne peuvent réagir. Mais il y a aussi une sorte de négativité foncière des réseaux : ils sont parfaits pour critiquer, ridiculiser, dénoncer, défier... Mais pour construire ? L'équation vitesse ravageuse et vocation critique pose des problèmes pour la suite. 

Revoilà  la question du lien social : des groupes qui pratiquaient des échanges à but presque phatique (s'assurer que l'on est bien en connexion) ou ce que j'appelle l'expertise nonchalante (échanger des petits tuyaux techniques ou des jugements à l'emporte-pièce) deviennent des communautés de passion. Et la plus forte des passions, celle dont peut dépendre la vie ou la mort : la passion politique.

Contenu critique, stade critique, structure critique, logique des sauts brusques... La mayonnaise révolutionnaire prend de façon imprévisible. Soumise au risque de bruit et de banalité de la protestation, le message aurait pu ne pas trouver ses repreneurs. Mais un grand mouvement historique n'est pas la simple addition de choix faits par chacun dans sa bulle d'information ou d'indignations qu'il exprime au sein sa tribu numérique. Un collectif naît par des effets d'entraînement voire de conformité : comment ne pas suivre le mouvement qui se forme ? On s'engage d'abord à distance, puis se créent des cliquets d'irréversibilité du lien faible au lien fort, du jugement à l'engagement. 

 De nouvelles zones de pouvoir apparaissent parallèlement : celle des "e-influents", ceux dont le message est repris par tout le monde, mais aussi un pouvoir de contrôle technologique, celui du fournisseur d'accès par exemple. Tout commence à l'abri de l'écran  tout se poursuit par la rencontre des corps dans la rue et la violence réelle, d'une Agora l'autre après passage par lacase virtuel.

Raison de plus pour envisager une triple critique des enthousiasmes technophiles et des prophéties.

Critique idéologique : cette prophétie du Web 2.0 rappelle un peu trop une doctrine de guerre froide : celle de la diplomatie publique. L'idée était alors que si les habitants de la zone soviétique savaient la vérité, donc s'ils recevaient des médias occidentaux comme Radio Europe Libre, ils se convertiraient aux principes de liberté. La version moderne est qu'être branché c'est être libéré que les révolutionnaires s'appellent Twitter ou Facebook et sans doute qu'il suffit de laisser faire le sens de le vent de l'Histoire qui souffle de Silicon Valley. Trop simple.


Critique stratégique : le fort peut tracer, falsifier, censurer par la technique. Lui aussi peut utiliser des logiciels malicieux, des logiciels espions ou des algorithmes pour reconstituer un réseau dissident à partir de données dispersée sur la Toile. Il peut emprunter de fausses identités pour infiltrer, il peut recruter, voire payer comme en Chine des forumeurs ou des blogueurs pro gouvernementaux. Il peut, comme se prépare à le faire l'Iran lancer un Internet "hallal", en réalité fermé et contrôlé, bulle isolante contre la diversité du monde.  
Il faut aussi mener une critique en termes moraux et politiques de cet engagement  qui fonctionne à l'affect et au rejet, et de sa représentativité : une volonté populaire n'est pas forcément celle de ses éléments les plus familiers avec la technologie, les plus rapides, les plus influents et les plus habiles à sentir les courants porteurs.

Puisque j'ai parlé tout à l'heure de mayonnaise qui prenait, restons dans la métaphore culinaire et comparons les réseaux à un sandwich.
La tranche de pain du dessous est appétissante : il y a bien égalité et liberté avant, au stade de la conception des messages ou de l'expression. Chacun a le mêmes chances théoriques de toucher tous les autres habitants de la planète pour faire connaître son opinion ou son témoignage, même si dans la réalité cette chance dépend d'une multitude de facteurs comme les algorithmes de Google...
La tranche du dessus a aussi un bon fumet démocratique : après tout le message est sanctionné après coup, une fois rentré dans le circuit, par les multitudes : chacun peut visiter, recommander, voter, faire un lien, un tag, un commentaire et remportera en termes de lutte pour l'attention celui qui plaira au plus grand nombre (ou à ceux qui ont eux-mêmes le plus de suiveurs).
Mais qu'en est-il de la tranche entre les deux ?
Construire une démocratie durable, capable de légiférer, de transmettre, d'établir des règles, c'est aussi construire de la confiance, de la représentation, une capacité positive de formaliser une volonté commune pour un Bien Commun. Toutes sortes de choses qui ne se font pas, pas seulement à l'abri d'un écran. Édifier un espace public, exprimer une volonté civile cela se fait "IRL", in réal life. Vous êtes arrivés dans la vraie vie. Bonne chance.



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