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Nouvelle diplomatie publique
De la guerre froide au Web 2.0


Comme nous l'avons rappelé plusieurs fois ici, la "diplomatie publique", terme lancé par Edward M. Murrow dans les années 60, est d'abord un outil américain de guerre froide, pensé en termes d'affrontement idéologique, même s'il entend se distinguer de la propagande. Sa première version repose sur des notions simples.


La première est que l'influence culturelle ou l'attraction des productions "mainstream" occidentales joue un rôle subversif à l'Est : elle sape le système en vertu du principe de plaisir.


La seconde est que des médias d'État, ou subventionnés par des agences gouvernementales, vont révéler la réalité à des gens qui l'ignorent  parce qu'ils sont soumis à la censure et à la propagande. Suivant le principe de la connaissance libératrice, cette révélation ne peut que convertir les populations de l'Est à "notre" vision et à notre liberté.


Le troisième principe est celui du réseau : encourager les élites étrangères à visiter et à mieux connaître les USA, à y étudier, rester en contact avec elles, multiplier bourses, échanges, formations, associations...


Après la chute du Mur, beaucoup en concluent, surtout dans les milieux reaganiens, que la diplomatie publique a largement contribué à la victoire occidentale et que la méthode est bonne (certains tenteront d'ailleurs de la ressortir de leur placard pour lutter contre le jihadisme et "gagner les cœurs et les esprits" du monde arabo-musulman). Avec le succès que l'on sait.


Entre la chute de l'URSS et les dernières années, la notion de diplomatie publique devient un peu plus floue, ou plutôt sa pratique traverse une phase intermédiaire. Celle-ci est marquée 
- par l'hésitation des USA à continuer cet effort en une époque où son "soft power" semble s'imposer de lui-même (et où l'on parle d'une "fin de l'histoire")
- par la concurrence d'autres acteurs étatiques : cela va de la Chine, qui cherche à promouvoir son image par des événements comme les jeux olympiques ou par l'action culturelle des Instituts Confucius, à... la Suisse dont l'organisme spécialisé "Image Suisse" chargé de défendre les intérêts extérieurs de la confédération par de la promotion, de la "diplomatie culturelle"...
- par la concurrence d'autres médias internationaux.


Sur le modèle de CNN, qui a pu apparaître un moment comme l'acteur américain dominant, les chaînes publiques d'information se sont multipliées (d'al Jazeera à la chinoise CCTV en passant par France 24) 
- par la concurrence des ONG et organisations dites de la société civile qui jouissent d'un important capital de confiance auprès de l'opinion internationale
- et bien sûr par la montée en puissance d'Internet.


Mais voici que se répand un vocabulaire qui se réfère à la "Nouvelle diplomatie publique" ou à la "Diplomatie 2.0". Des think tanks ou des Universités la promeuvent ou l'enseignent, y compris hors des USA (par exemple aux Pays-Bas).


Au-delà de l'effet de mode, cela traduit des stratégies d'influence directe et indirectes plus adaptées aux mutations technologiques. Et destinées à produire du soft ou "smart" power dont manquent cruellement les puissances qui croyaient incarner la mondialisation heureuse.



Ainsi, selon une définition de Matt Amstrong : "La diplomatie publique 2.0 est l'utilisation de nouveaux médias (web 2.0, médias sociaux) pour écouter, contacter et influencer des publics étrangers, soit par un gouvernement (diplomatie publique) soit par des citoyens (diplomatie des citoyens) afin de créer un environnement favorable pour parvenir à la sécurité nationale et ses objectifs politiques, culturels et économiques".

La nouvelle diplomatie publique fonctionne en quelque sorte sur trois étages :

- Répandre un contenu convaincant, ou pour le moins, favorable à l'image d'un pays à travers des techniques modernes de communication :  cela consiste simplement à décliner le même message que les médias classiques type brochures d'ambassade ou Radio Europe Libre, mais adapté aux réseaux. Une adaptation qui n'est pas sans conséquence : un diplomate ou un militaire qui s'adresse à l'opinion ne devient pas simplement plus branché en adoptant Twitter ou Facebook ; il rentre forcément dans la logique d'égalité, d'expression des subjectivités et de conversation permanente qui est celle de ces nouveaux vecteurs.



- Travailler la relation, ce qui suppose à la fois d'être à l'écoute d'autrui, de comprendre les tendances émergentes de l'opinion étrangère et les codes en fonction desquels elle interprète votre message, mais aussi de trouver des relais et partenariats. À l'époque où les organisations d'influence, au service d'une cause ou d'une communauté, jouent un rôle de plus en plus important, cette option implique de coopérer avec des ONG, des associations, des fondations, des acteurs privés, des réseaux plus ou moins informels. Donc, là encore de s'exprimer moins à la première personne et de façon hiérarchique et unilatérale que de favoriser ou de suivre des courants d'opinion. Donc de se convertir à une action plus subtile et plus indirecte.



- Favoriser le médium ou plutôt en faciliter l'accès et l'usage au plus grand nombre possible de citoyens étrangers. Cette notion, très bien exprimée, par exemple, par Hillary Clinton qui ne cesse de réclamer un droit universel de l'homme de se connecter. Ici l'idée en arrière-plan est qu'en suscitant des vocations (par exemple de "blogueurs musulmans modérés"), en jouant le vecteur plutôt que le contrôle du contenu, un gouvernement associe son image à celle de la liberté, qu'il se place dans le courant de l'Histoire, et qu'il met dans l'embarras les régime autoritaires qui, eux, cherchent forcément à censurer les réseaux. En tout état de cause, ce qui favorise la propagation des idées démocratiques favorise forcément les nations qui qui incarnent le principe de liberté (et quand elles peuvent vendre leur technologie, c'est encore mieux..).


Corollairement, l'adversaire est censé être placé devant le fameux "dilemme du dictateur" : ou bien il laisse se développer les technologies de l'information et de la communication ce qui est bon pour l'économie mais dangereux pour lui politiquement, ou bien il s'isole, mais se ferme ainsi au monde et freine son développement. Le postulat sous-jacent étant aussi que quiconque s'adonne au Web 2.0 tend à "s'ouvrir au monde", et à adopter peu ou prou une idéologie "libéral-libertaire"..

Chacun des points qui précède mériterait un long commentaire et une critique. C'est pourquoi nous reviendrons dans une série de billets consacrée à la diplomatie publique... À suivre, donc


Voir ici une bibliogrpahie

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