huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Le sondage qui rend fou
Peur de la peur de la peur


Le fameux sondage donnant Marine Le Pen en tête au premier tour déclenche une série de réactions paradoxales qui s'auto-alimentent.
Une des premières étant le mécanisme qui a amené à refaire le sondage en introduisant d'autres noms de candidats socialistes comme un parent qui remet le thermomètre à son gamin parce qu'il le soupçonne d'avoir triché et qu'il ne croit pas à une fièvre aussi carabinée. Sans réaliser que cela renforçait "Marine" (au fait qui dit "Nicolas" ou "Dominique" dans les journaux ?) dans son statut de seul vrai ennemi du système. Ou d'élément polarisant de toute vie politique.

Les plus rationnels se rassurent  en ce rappelant que tous les sondages menés sur l'élection présidentielle plus d'un an avant ont toujours indiqué un vainqueur et un tiercé faux depuis qu'ils existent dans ce pays. Rappelez vous Chirac à 12 % qui aurait du abandonner face à un Balladur imbattable, comme Jospin était invincible en 2002 et comme Giscard ne pouvait pas perdre en 1981 (ni Mitterand échouer en 1974). Sans parler des succès annoncés de Rocard, Delors ou Bayrou.
 Les politiques et les médiatiques ont, pour leur part, adopté un nouveau critère pour juger de tout événement - du procès Chirac aux événements de Libye- celui du "cela risque de faire monter Marine Le Pen". S'accuser mutuellement d'y contribuer objectivement est l'arme absolue. Sans réaliser  que le syllogisme - c'est scandaleux, donc cela risque d'alimenter l'inquiétude et le vote populistes, donc c'est inquiétant - peut se retourner : puisque tout ce qui est scandaleux risque de faire monter Marine Le Pen - mais aucun autre parti qui se dise protestataire ou anti-système - si je me sens scandalisé, c'est donc que.... 

Du point de vue de la communication politique qui est après tout l'objet de cette rubrique, la fameuse "montée" provoque deux doubles contraintes.

À droite, de plus en plus de gens se disent que l'affaire est pliée, du moins avec Sarkozy (mais comme l'UMP ne peut pas avoir d'autre candidat..). Sauf à être confronté à la candidate Front National, le président semble forcément battu. Son impopularité record à ce stade de son mandat plus la multiplication des concurrences de droite ou centre-droit ne lui laissent guère de réserves de second tour. Sauf à avoir un report quasi parfait des voix du Front National du premier tour et à compter sur un miracle. 
Or ce report sera forcément assez partiel. Rappelez vous comment Mitterand a été élu en 1988 : en reprenant presque un quart des voix de JM Le Pen qui ne se sont pas reportées sur Chirac (pour la petite histoire, d'après les sondages un an avant Barre l'emportait haut la main). D'où l'obligation que croit éprouver Sarkozy d'évoquer touts les thèmes qui sont censés former le terreau du populisme pour "refaire le coup de 2007". Ils produisent au contraire un effet arroseur arrosé.
 Exemple : la déchéance de la nationalité pour certains criminels d'origine étrangère. Dans la première phase on nourrit tous les soupçons de racisme et toutes les critiques juridiques, d'ailleurs justifiées, dans la seconde phase, après avoir perdu au centre, on perd à droite en reculant.
D'une part ces tentatives généralement avortées nourrissent le discours de la gauche, auquel une partie de la majorité n'est pas insensible, et qui répète  qu'il ne faut pas "agiter les peurs des Français", d'autre part, comme ils ne sont pas appliqués, ils renforcent une adversaire dont on a adopté les thématiques et confirmé l'analyse (ce sont des gesticulations).
Effet collatéral : un certain nombre d'élus UMP se disent qu'après la présidentielle perdue, il y aura des législatives où ils auront besoin de report de voix Front National pour leur propre second tour. Et qu'il n'est peut-être pas très malin d'apparaître comme les pires adversaires d'un parti dont ils attendront le secours, même en prenant l'air dégoûté.

À gauche on devrait théoriquement sortir le champagne (mais mieux vaut le faire discrètement). En dépit du boulevard qu'il ouvrira à sa gauche, le candidat socialiste ne devrait pas être en troisième position au premier tour. Ne serait-ce que parce que cette fois, chacun sait que c'est possible et que cela fait peur. L'argument du vote utile peut jouer à plein pour laminer les petits candidats. Un (ou une) socialiste à qui il suffit de ne pas être assez mauvais pour se faire dépasser par Sarkozy et Le Pen à la fois, ne peut pas perdre contre la seconde. Ni contre le premier : Sarkozy ne pourrait gagner qu'en rassemblant toutes les voix du centre et de l'extrême-droite, ce qui est impossible. Bien sûr, il y a quelque chose de génant dans le fait d'arguer de sa faiblesse (je risque d'être éliminé, et avec moi toute la gauche, aidez-moi ) dans un pays où, depuis des décennies, on sait que l'équilibre global droite/gauche n'est pas très loin de moitié /moitié.
En principe donc, il suffit d'attendre en prenant l'air très "indignez-vous" : l'adversaire se disqualifie moralement en se perdant électoralement et en se divisant politiquement.
Oui mais... Le discours de la gauche devient du coup celui de l'interdit. Il consiste à condamner - qu'il s'agisse des propos de Zemour ou des préalables aux tentatives de discussion sur la possiblité de l'éventualité d'un débat sur l'islam de Sarkozy -.
 On ne pense plus en rapports de pouvoir et moins encore de programme et d'action mais on tranche de ce qu'il est permis de dire voire on détecte des intentions secrètes derrière les propos ambigus. Un parti politique peut-il se transformer en directeur de conscience ? La psychanalyse policière tenir lieu de doctrine ? La posture est-elle tenable et n'est-elle pas contre-productive ? De "il est interdit d'interdire" à "il est interdit de dire", la gauche a-t-elle progressé ? Et répéter qu'il ne faut pas agiter les peurs des Français, donc avoir peur de la peur et sous-entendre qu'un quart ou plus de nos compatriotes souffrent de fantasmes liés à leur peur pathologique de l'Autre, du changement ou de la mondialisation, ou à des problèmes imaginaires est-ce une positions tenable ?

Mais bien sûr, tous les propos qui précèdent sont tenus sans tenir compte que les hommes politiques pourraient apprendre de leurs erreurs. Ce qui inimaginable, n'est-ce pas ?

 Imprimer cette page