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Révolutions assistées par ordinateur ?
Sept leçons provisoires et hypothétiques

Sept leçons (provisoires et hypothétiques) des révolutions assistées par Internet

Les révolutions arabes fonctionnent suivant le principe de contagion qui est aussi celui de la Toile. D'un pays l'autre on reprend les revendications, des slogans, des méthodes. On s'encourage, on s'instruit des meilleures façons d'échapper à la police ou de bloquer les institutions. On prend des cours d'activisme en ligne ou par les télévisions satellitaires, on se renseigne sur les crimes ou les faiblesses des dictateurs mais surtout on prend courage de voir les "frères arabes" qui reconquièrent leur dignité par la révolte. Connaissance tactique et exemple moral sont stimulés par l'outil technologique : on se bat aussi par écrans interposés. Ce qui court-circuite partiellement les "vieilles" médiations qu'étaient les partis ou les mouvements clandestins. Pour le meilleur ou pour le pire.

Il y a synergie de plusieurs types de médias. Derrière les révoltes, il y a la combinaison de trois vecteurs d'informations. D'abord et bien sûr, les réseaux sociaux dont on a célébré à l'envie la capacité de donner la parole au peuple ou de montrer hors frontières la réalité des événements ou de ridiculiser les tyrans. Mais les médias "dominants" comme les télévisions par satellite ont joué un rôle non négligeable, surtout al Jazeera qui fut par excellence le forum ou la caisse de résonance de la zone arabophone. Il ne faudrait pas pour autant négliger le troisième grand média : la rumeur, le bouche-à-bouche, la discussion de quartier, ... qui fonctionne même quand les réseaux techniques sont coupés.

 Le terminal compte autant que le réseau et le réseau autant que le contenu. Les objets nomades tels les GSM "smartphones" reliés à la Toile, permettent à un manifestant d'être à la fois dans la rue et connecté à n'importe quel point de la planète. Accessoirement, une image prise dans une manifestation peut devenir en quelques secondes la preuve instantanée de la répression accessible partout, donc un symbole pour des milliers d'internautes qui s'identifient aux luttes par écran interposé. L'équation portabilité/ disponibilité  des terminaux plus omniprésence des réseaux change le rapport stratégique: c'est désormais le "faible", l'individu qui voit tout et qui surveille  ce que font les forces de répression tandis que le puissant, l'État, est dans le brouillard, ou, pour le moins, prend facilement un temps de retard sur ses adversaires. La structure de communication que créent les réseaux sociaux (tous vers tous) n'est pas moins significative que le contenu des messages - slogans, mots d'ordre, témoignages, expression d'opinions, photos ou séquences probantes, provocatrices ou passionnées. Permettant de par sa logique même à chaque participant de s'exprimer, de se renseigner, d'être consulté mais aussi de propager des instructions, des émotions, de s'insérer dans une communauté, le Web 2.0 n'est pas intrinsèquement révolutionnaire ou démocratique, il favorise les mobilisations, ce qui est plus qu'une nuance.

Foules "intelligentes" et foules révoltées doivent sentir  le bon moment pour la bonne technologi
e. Dans le scénario révolutionnaire tel que nous l'avons vu, le recours aux technologies de communication accélératrices et amplificatrices des mobilisations est important, mais n'est pas le seul. Dans le processus révolutionnaire, il y a un temps où ils révèlent toute leur efficacité : ils aident à rester en contact avec la diaspora nationale (ou avec les autres pays arabes), à maintenir sous pression le médias étrangers avides d'images et de témoignages, à faire savoir, à se coordonner pour l'action, à recruter, etc.. Du reste, si l'on analyse plus finement, il est facile de réaliser que le forum, le Tweet, la publication Facebook, le partage de photos ou de vidéos, le blog influent, etc.. jouent des rôles différents et complémentaires.
Mais il y a aussi un moment où il faut un rapport de force physique, des masses humaines qui marchent, qui occupent une place, qui s'emparent d'un bâtiment officiel ou d'un symbole des anciens maîtres, bref un théâtre des opérations. C'est pourquoi il est un peu vain de se demander quelle est la "part" des technologies numériques dans les révoltes modernes : il y a plutôt un moment où elles acquièrent leur efficacité maximum. Mais cette efficacité peut être remarquable lorsqu'il s'agit de rassembler autour d'un thème simple (et généralement négatif) comme l'opposition à un autocrate, cela n'implique pas qu'ils doivent jouer le même rôle lorsqu'il s'agira, par exemple, de faire fonctionner une vraie démocratie avec tendances, débats d'opinion, contre-pouvoirs etc..
 
Une nouvelle sociologie de l'engagement se dessine. Bien sûr un "ami Facebook" n'est pas forcément un camarade de combat. Bien sûr, il faut des martyrs qui sacrifient leur vie, ou des foules massées face à la police pour faire reculer le pouvoir, pas seulement des internautes indignés ou des "tweets" furibonds. Mais il n'est pas vrai non plus qu'il faille opposer des "vraies" communautés de gens engagés dans l'action à une participation distanciée, artificielle, inauthentique, de seconde zone, celle de l'internaute qui vit l'événement par procuration. On passe facilement d'un statut à l'autre. Par exemple, faire partie d'un réseau Facebook peut, certes, être considéré comme une forme de socialité réduite au minimum (des goûts pour certains produits culturels, une certaine proximité d'âge ou de mode de vie, un rapport empreint de narcissisme) ; il n'empêche qu'elle peut être une voie d'accès à d'autres formes d'engagement.
 
 L'escalade technique commence. Il va y avoir une lutte de l'épée ou du bouclier  (du chat et de la souris, pour ceux qui préfèrent) dans le champ technique. À chaque innovation dans les moyens de diffusion et de messagerie allant du citoyen vers le citoyen, répondra une technique de blocage, de repérage, d'infiltration des services de police. Plus les cybercontestataires et autres "hacktivistes" apprendront à "s'anonymiser", à utiliser la cryptologie, à intercaler des obstacles entre leur personne physique et leur avatar numérique, plus les forces de contrôle et de répression inventeront de nouvelles méthodes pour suivre leurs connexions, anticiper les mouvements d'opinion, ficher les individus, éventuellement saboter leurs connexions, falsifier et manipuler.
 
 L'État contre-attaquera. Le souverain qui contrôlait autrefois son territoire (et l'information qui y circulait) semble affaibli face aux contestataires qui s'expriment à leur guise et communiquent avec l'étranger, mais aussi face aux organisations d'influence de type ONG, groupes d'opinion ou d'intérêts, courants dits de la société civile, "parties prenantes" comme on dit dans le jargon de l'entreprise, toutes fort bien adaptées à l'action sur l'opinion via Internet. Cela veut-il dire que le pouvoir central est forcément dépassé face à des technologies incontrôlables et fonctionnant de façon non hiérarchique ? Rien ne permet de l'affirmer pour le moment. Il ne faut pas tomber dans l'angélisme technologique qui nous affirme que la technologie en accroissant la capacité de participer augmente automatiquement la liberté et la pluralité des opinions. Disons, pour le moins, que l'État qui n'est pas forcément stupide s'intéresse aux nouveaux médias comme moyens d'agir à l'intérieur ou hors de ses frontières, d'augmenter son "soft power", mais aussi de mener des actions "anti-subversives" et de mobiliser d'autres composantes. La multiplication des médias n'entraîne pas mécaniquement la pluralité des visions ni n'interdit de nouvelles formes de contrôle. La partie reste ouverte.
 

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