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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Tourisme et terrorisme

Que le terrorisme représente un défi majeur pour le tourisme et qu'il ait des conséquences en chaîne sur une des premières activités économiques de la planète est évident. Il existe une très abondante documentation sur l'impact financier des attentats. On connaît la chaîne de leurs conséquences pour la richesse d'un pays d'accueil. Je laisserai de plus compétents chiffrer la chose et comparer les résultats des attentats en Égypte (avec l'attaque de Louxor en 1997 et à Sharm al-Cheikh), ceux de Bombay en 2008, celui contre le Pearl Continental de Peshawar avec ceux de Djakarta ou d'ailleurs. Sans parler des avions qui explosent, des bateaux capturés...


Terrorisme et tourisme sont paradoxalement deux aspects de la mondialisation. Mais leur relation n'est pas qu'économique.



Je me contenterai de noter au passage que :


- l'impact psychologique d'un attentat dans un pays sur la peur des touristes et sur sa fréquentation est sans commune mesure avec le risque statistique réel pour les visiteurs (certainement très inférieur au péril de noyade, d'accident de voiture ou de maladie exotique mortelle) et que tout est affaire de perception médiatique et psychologique.


- il existe inversement des pays où le terrorisme fait de nombreux morts, voire où se déroule une guerre civile sanglante, sans que les touristes, toujours nombreux, aient vraiment l'impression que cela les concerne. Sans qu'ils se persuadent que que les violences pourraient toucher les zones qu'ils visitent, ou qu'ils pourraient sérieusement être visés et donc sans trouver de raisons d'éviter ce pays. Je pense ici au Sri Lanka, un pays que j'ai plusieurs fois visité et où ce contraste entre violence réelle et sentiment de sécurité des étrangers est frappant.


- le fait de viser des touristes, des hôtels, des moyens de transport (avions, bateaux, bus), des grands rassemblements cultuels ou sportifs, de lieux où circulent des gens de toutes nationalités, n'a rien de spécifiquement islamique et ces pratiques remontent au terrorisme russe de la fin du XIX° siècle (comme l'attentat kamikaze ou le choix comme victimes de simples passants ne sont en rien un nouveauté ou un monopole des jihadistes).



Reste pourtant que le terrorisme présente une différence avec toutes les catastrophes (ou les désordres et affrontements armés) qui sont censés rendre un pays dangereux : le terrorisme est ciblé. Et lorsqu'il tue, c'est délibérément, dans un dessein stratégique et avec une justification idéologique.



Il faut donc se poser la question du choix.



Un groupe terroriste - qui, à notre sens, est une organisation volontaire et clandestine pratiquant, le plus souvent dans un environnement urbain ou sur des moyens de transport, des attaques contre des cibles symboliques dans un but politique - est confronté à un premier choix. C'est celui de ses objectifs immédiats - les victimes des attentats et enlèvements - , envisagé dans la perspective d'une victoire désirée : détruire un État, s'emparer d'un territoire qu'il contrôle, le contraindre à prendre telle ou telle mesure, lui faire perdre des soutiens...


Dans cette logique, les considérations purement économiques :- faible coût de l'attentat contre impact sur l'économie d'un État et son image internationale - ne sont ni seules, ni principales. Certes les pertes subies par l'État cible démultiplient l'effet de contrainte de l'attentat (et de la menace ou de la revendication qui l'accompagne), mais ce n'est pas l'essentiel.



L'attentat a une dimension stratégique : comme à la guerre, il s'agit de faire plier la volonté d'un adversaire armé. Or, outre la perte purement financière (visiteurs qui fuient le pays et secteurs économiques touchés), l'État cible subit une perte de prestige : il est démontré au monde entier que les "faibles" (les terroristes) frappent "où ils veulent, quand ils veulent" et que l'État victime n'est pas en mesure de garantir des étrangers (souvent issus de nations riches et influentes) contre la violence armée.



Second élément tout État étranger qui a perdu ou pourrait perdre des ressortissants a une raison de plus à s'intéresser à la Cause que défendent les terroristes et de prendre leurs demandes au sérieux. Donc éventuellement de faire pression sur l'État cible. Ceci est tout à fait évident lorsqu'il s'agit de prise d'otage : l'implication des pays tiers et des organisations internationales est alors inévitable. L'effet caisse de résonance joue à plein. Bénéfice collatéral : les terroristes, surtout s'ils préconisent une idéologie internationaliste, trouvent confirmation que leur lutte est bien à l'échelle de la planète.



Troisième facteur : les médias étrangers s'intéressent davantage à l'attentat s'ils touche un public international, et cela crédibilise la dimension planétaire de la cause terroriste. Le facteur médiatique se confond ici avec le facteur stratégique. Plus de visibilité égale plus de propagation et davantage de pression : si les citoyens étrangers ont davantage de raisons de s'identifier aux victimes ou de se croire concernées par le risque, leurs médias en ont plus de faire la publicité gratuite d'une organisation, de son idéologie et de ses revendications. Selon la vieille règle établie par Jenkins : "Le terroriste ne veut pas que beaucoup de gens meurent, il veut que beaucoup de gens voient et écoutent."



L'attentat a une dimension tactique : ce n'est pas par hasard que les terroristes frappent depuis plus d'un siècle les véhicules, les vecteurs de transport et de communication, les lieux de rassemblement d'une population changeante, mobile, parfois socialement à l'aise et souvent cosmopolite (comme un hôtel, un théâtre, un hall d'aéroport). Beaucoup de mouvements, beaucoup de gens nouveaux, beaucoup de facilités pour se fondre dans la foule veut dire aussi beaucoup de cibles "molles", c'est-à-dire relativement mal défendues. On n'impose pas les mêmes contrôles de sécurité à des vacanciers (qui risqueraient de le prendre mal et peut-être de s'inquiéter et de partir) ou à des voyageurs pressés qu'à des fonctionnaires qui vont au même bureau.



Enfin troisième dimension : la valeur "symbolique" de la cible touristique. Elle est symbolique au sens le plus simple où elle "représente" autre chose qu'elle même : le touriste devient le signe de l'étranger, du cosmopolitisme, de la globalisation, du capitalisme sans frontière, de son pays présumé impérialiste, de l'exploitation des populations pauvres, de la débauche des Occidentaux, de la guerre des civilisations etc.



Symbolique veut aussi dire idéologique. La caractéristique de la démarche terroriste est de se placer en position de victime d'une oppression qui ne fait que se défendre et de qualifier sa victime de coupable. "Aucun homme n'est innocent" disait l'anarchiste Henry qui avait lancé une bombe sur un café, voulant dire par là que ces braves bourgeois qui prenaient un verre étaient complices par leur indifférence de l'exploitation des dominés. Ou encore les jihadistes qui se livrent à des considérations théologiques compliquées pour expliquer qu'ils ne frappent pas des innocents (ou alors forcés et contre leur gré) lorsqu'ils tuent des femmes et des enfants.


Aussi bizarre que cela puisse paraître le terrorisme essaie de convaincre même celui qu'il tue qu'il l'a, au fond, bien mérité. Ou pour le moins qu'il frappe au nom du Bien.


La lutte contre le terrorisme et les dangers qu'il implique - que ce soit pour le tourisme ou les citoyens en général - commence donc par la compréhension de son discours, de ses motivations et de sa grille d'interprétation de la réalité.






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