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Diplomaties occidentales : myopie et confusion

"Personne ne l'avait prévu et surtout pas les chancelleries". Cette phrase revient souvent à propos des révoltes du monde arabe. Non sans raison : nous serions bien en peine de trouver une dépêche diplomatique, même publiée par Wikileaks, un livre, un article ou une note de think tank qui ait anticipé pareille contagion. Si c'était le cas, nous serions enchantés de nous être trompés et d'apprendre qu'un essayiste inspiré ou un blogueur fûté mais inconnus pas avaient prédit le phénomène (et pas seulement fulminé contre les dictatures de ces pays en disant vaguement que cela ne pouvait plus durer).


Comment expliquer cette myopie ? On lit souvent que nous aurions sous-estimé la capacité des masses arabes de se révolter. Comme nous pensions avant 1989 que les Européens de l'Est étaient trop soumis à la surveillance et à la propagande ou trop habitués à la soumission pour se soulever contre le communisme ?Nous aurions peut-être du faire un petit examen de conscience à l'époque. Rappelez-vous par exemple le livre d'Alain Minc sur l'Europe en voie de finlandisée : il prévoyait, quelques mois avant la chute du Mur, que la RDA dopée par ses performances économiques allait absorber une RFA démoralisée, tandis que d'autres expliquaient que "c'est ainsi que les démocraties finissent", comprenez par la victoire de l'Est sur l'Ouest.


En 2O011, l'image que les manifestants de Tunis ou du Caire nous ont présentée était aux antipodes des caricatures sur la passivité des pays islamiques, mais aussi sur "la rue arabe", hystérique, brûlant des drapeaux américains et toujours suspecte de fanatisme. Les foules -sauf l'inévitable proportion de débordements- se conduisent plutôt avec retenue et courage. Ils ont retrouvé là une dignité dont plusieurs décennies de défaites et de corruption les avait privées. Tant mieux, même si ceux qui les félicitent aujourd'hui seront peut-être moins heureux demain quand ce sursaut d'orgueil se traduira en regain de nationalisme.


Mais ce n'est quand même pas par racisme que la plupart ont cru les Arabes condamnés à subir des gens qui restaient trente ou quarante ans au pouvoir en vidant les caisses.


La cécité des Européens peut s'expliquer par un mélange de paresse intellectuelle (s'il en a toujours été ainsi...), de justification de leurs intérêts (un monde arabe sous contrôle d'autocrates était un monde relativement stable), et de généralisations hâtives sur les conditions socio-économiques (développement des classes moyennes et industrialisation) censées permettre l'épanouissement d'un désir de liberté.


Un vague souvenir du tiers-mondisme des sixties et la douteuse phraséologie progressiste des présidents qui se disaient volontiers socialistes et anti-colonisalistes ont fait le reste.


Aux USA, la question se pose en termes différents. Il suffit d'un bref coup d'œil sur la presse pour se rendre compte que, même chez les démocrates, l'enthousiasme n'est pas aussi unanime qu'en France. Beaucoup partagent la crainte exprimée par l'allié israélien que les islamistes ne tirent les marrons du feu ou qu'une période d'incertitude puisse être une période où les dirigeants chercheront à souder la population autour d'une politique nationaliste.


L'administration Obama s'est montrée particulièrement myope et inconséquente, tantôt souhaitant de réformes, tantôt disant que la présence de Moubarak était nécessaire pour une évolution en douceur, tantôt le morigénant gentiment, tantôt se félicitant de son départ le soir où il annonçait qu'il restait... Le problème d'Obama est que sa politique étrangère se définit surtout négativement. Il ne veut être ni Carter, c'est-à-dire quelqu'un que le culte des droits de l'homme a conduit à laisser s'installer les pires ennemis des USA (voir l'échec iranien), ni G.W. Bush, c'est-à-dire quelqu'un qui prétendait imposer la démocratie partout à coup de canons. Mais plus d'un an après le fameux discours du Caire, son souci de ne pas perdre un allié stable, largement subventionné et garant indirect de la sécurité d'Israël, lui fait découvrir que les choses ne sont pas si simples et que la contagion démocratique ne se fait pas par le seul softpower. Et pour ajouter à la confusion, ce sont aujourd'hui les néoconservateurs, ceux qui soutenaient la thèse d'un "tsunami démocratique" balayant le proche-Orient et les "islamofascismes" après la conquête de l'Irak et qui préconisaient "l'agenda de la liberté" de Bush qui semblent se réjouir le plus de la chute des régimes autoritaires de la région. L'appui d'une droite favorable au messianisme démocratique contre la crainte, passablement répandue chez les démocrates, d'encourager des régimes bien pires, le tout sur fond d'échec du renseignement US qui n'a rien vu venir : il faut reconnaître que ces éléments n'aident pas à clarifier une politique étrangère.


Si la diplomatie française ne s'est pas particulièrement illustrée par sa prescience et sa continuité (voir la dénonciation qu'en font des diplomates de notre pays dans les colonnes du Monde), la lisibilité de la diplomatie US, sans prise sur la situation, et réduite aux vagues considérations pour déplorer le manque de retenue de la répression en Lybie, n'est pas beaucoup plus brillante. Au moment où nous écrivons, le Département d'État en est réduit à demander des "clarifications" à Khadafi et à considérer les "mesures appropriées". Est-ce beaucoup plus brillant que le quai d'Orsay ? C'est une très mince consolation.


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