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Médias et révolutions 2
Les dictatures 2.0 et leurs ennemis, suite de (1)


La suite de (1)
Les événements de Tunisie et d'Égypte ont donné une actualité paradoxale au livre the Net Dellusion (L'illusion d'Internet) d'Evgeny Morozov au moment même où les médias célèbrent la révolution Internet dans le monde arabe. Ce livre écrit avant ces révoltes, (et dont certains soutiendront qu'il lui apportent un démenti), suscite des passions. Au moins dans quelques revues qui s'intéressent à l'impact culturel destechnologies numériques.

Retenons trois idées principales de Morozov :
- il dénonce comme idéologie la croyance en un pouvoir intrinsèquement libérateur d'Internet
- il relativise la capacité que possèdent les réseaux sociaux de provoquer un engagement démocratique ou révolutionnaire
- il met en garde contre la capacité qu'auront les dictatures d'utiliser les nouvelles technologies à leur profit, et pas seulement en censurant bêtement.

Sur la nature idéologique du discours "technoptimiste", donnons le point sans hésiter à Morozov. Cette idéologie, le chercheur biélorusse en voit deux composantes : le cyber-utopisme et le net-centrisme. Le premier est la croyance que nous allons vers un monde meilleur où la démocratie se répandra grâce à la liberté d'expression que confère à chacun la Toile. Le second porte sur le rôle décisif des technologies de communication dans l'Histoire. La première illusion, relative au sens du changement, la seconde au déterminisme technologie et à la puissance des moyens, sont complémentaires. Dénoncer l'idéologie de la communication n'est pas nouveau pour un lecteur français et il n'y a rien d'original à critiquer les paradis que l'expansion des technologies, déterminantes en dernière instance, nous garantirait pourvu que nous ne soyons pas simplement archaïques et crispés.
Mais il ne s'agit pas d'un simple excès d'optimisme un peu niais qui confierait à Facebook et Twitter le rôle émancipateur qui était autrefois celui du prolétariat ou des progrès de la Raison appuyée sur la Science.
Sur ce point, Morozov, rappelle assez justement que l'idée qui veut que les libres flux d'information fassent s'écrouler les dictatures est assez reaganienne. Cette idée était elle-même héritée de la guerre froide et des pratiques de guerre culturelle ou de diplomatie publique contre le bloc soviétique à l'époque où Radio Free Europe émettait ses messages subversifs . Cette vision, reprise par les néoconservateurs suppose que si seulement les gens savaient (comment est vraiment l'Amérique ou ce que c'est que le système libéral), ils y adhéreraient sans hésiter et que seule la chape de plomb du mensonge et de la censure permet aux dictatures de maintenir leurs peuples dans l'ignorance et la passivité. Dans les années 90, il y a d'ailleurs eu un débat sur le rôle qu'avaient joué les télévisions de RFA, largement reçues sur le territoire de la RDA, dans la chute du Mur. Avaient-elles permis aux Osties de savoir vraiment ce qui se passait et que leur cachait les médias à la botte d'Honnecker ? Ou avaient elles diffusé une culture industrielle, celle de Dallas et Dynasty, faisant rêver les citoyens soumis au "socialisme réel" d'un monde d'hyperconsommation ? Y croyaient-ils tant que cela ?

On pourrait ajouter aux arguments de Morozov qu'à la "couche" idéologique des années 80 - freedom of speech contre iron curtain et force lumineuse de la vérité contre Pravda et agit-prop soviétique- s'en sont ajoutées deux autres.
Les années 90 ont vu s'épanouir, après la chute du Mur, justement, et plutôt porté par les amis de Clinton, un discours sur l'élargissement, le "forum planétaire" et le soft power : puisque les grandes luttes idéologiques étaient obsolètes, puisque l'avenir de l'Humanité était d'adopter la démocratie pluraliste, l'économie de Marché, les droits de l'homme et Internet, les dictatures seraient comme assiégées par le monde jeune, ouvert et tourné vers l'avenir. La globalisation / normalisation - qui était largement une américanisation - passait à la fois par l'interdépendance économique et l'adoption de technologies de l'information. Et nul ne pourrait y résister à long terme : les archaïques autoritaires étaient condamnés, au moins par la montée des nouvelles générations. Un digital native serait forcément un démocrate. C'est un peu ce qu'exprimait Hillary Clinton dans son discours dit "de cyberguerre froide numérique" en Janvier 2010, lorsqu'elle annonçait (mais avant la bombeWikilaks) que les USA soutiendraient désormais, y compris techniquement, toutes les cyberdissidences.

Troisième strate : le discours sur le Web 2.0. Désormais allait s'épanouir l'intelligence collective et le pouvoir démocratique de s'exprimer et de créer de nouveaux liens sociaux, à portée de souris de tout humain. Les foules, devenues intelligentes et incontrôlables, échapperaient à toute directive venue d'en haut.

Les trois thèmes - percer les murailles de l'information, inclure dans la mondialisation et étendre le superréseau - ne font d'ailleurs elles-mêmes que réaliser des variantes d'une vieille idéologie de la communication remontant bien plus haut.

Pour échapper à l'illusion d'une « force uni-directionnelle et déterministe allant soit vers une émancipation globale, soit vers une oppression globale », il faut en effet rétablir la force des stratégies et des cultures. Ce n 'est pas que les technologies soient neutres, c'est qu'elles interagissent avec nos croyances et nos usages sociaux, si bien qu'elles ne mènent vers nulle destination pré-inscrite : on est d'accord là-dessus.

La question plus sociologique ou psychologique de la participation est plus subtile. Quelle sorte de rapport entretiennent les usagers des technologies numériques avec l'action politique donc avec le collectif. Morozov suggère que nos nouveaux médias sont plutôt des outils pour contempler le monde que pour le changer et qu'un ami Facebook n'est pas exactement un camarade de lutte. Faits pour savoir vite, approuver ou désapprouver, se distraire et s'exprimer de façon un peu narcissique, les nouveaux médias ne poussent qu'à un engagement superficiel réduit à la protestation à distance et à l'indignation facile. Reprenant la thématique des médias anesthésiant qui nous isolent de la réalité ou d'un vrai lien social, Morozov est moins convaincant. Il nous semble que l'on pourrait analyser plus finement les "pouvoirs" révolutionnaires des réseaux sociaux.

Pour ce qui est de la circulation des nouvelles et des opinions, à l'ère du "ne haïssez plus les médias, devenez le médias" et du journalisme citoyen 2.0, difficile de nier la capacité de répandre vérité et subjectivité propre aux nouveaux outils. Mais cela veut dire aussi - Morozov ne se prive pas d'utiliser l'argument - qu'ils sont des vecteurs idéaux pour faire circuler des rumeurs, des contagions imbéciles, de la mésinformation et de la désinformation.

Mais les réseaux sociaux servent aussi à exhiber des preuves et à chauffer des passions. La preuve par l'image, par exemple celle de la victime de la répression- acquiert en circulant de téléphone en écran et d'acteur sur le terrain en rédaction une dynamique toute particulière. L'humiliation subie et révélée, ou la duplicité des dirigeants montrée par une cassette en ligne, jouent pourtant dans le registre de la compassion et de l'indignation. Des passions très contemporaines mais qui ne suffisent peut-être pas à faire des 1789 ou des 1989. Sans oublier que les passions que peuvent susciter les réseaux ne sont pas forcément soft et démocratiques : les pires intégrismes ou les plus redoutables chauvinismes peuvent aussi s'y épanouir et se nourrir des mêmes images et des mêmes flux.

Les technologies numériques marquent de points lorsqu'il s'agit de messageries "orientées action". L'action de masses suppose la coordination et, pour envoyer très vite des instructions. Plus commode que la ronéo d'antan, on ne le contestera pas. Tout en rappelant que les jihadistes aussi montent leurs actions grâce à trois facultés que leur offrent les réseaux : communications instantanées à distance (idéal pour une organisation mondialisée), anonymat et non-traçabilité (relative), capacité de joindre des inconnus qui partagent le même code (dans tous le sens du terme).

Mais les révolutions demandent aussi deux choses : des organisations structurées et des idéologies élaborées. L'ère de l'imprimerie les favorisait, celle de la télévision les diluait. Et l'hypersphère composée par l'échange incessant de données numériques ? Un manifeste 2.0 élaboré par crowdsourcing ou un un parti virtuel ont-ils un sens ? Il nous semble en tout cas que les Tunisiens ou les Égyptiens ont eu besoin de la chaude fraternité des foules qui chantent et se battent ensemble et que les Tweets sont de faibles substituts à ces communautés vivantes. Et que "dégage !" est un slogan porteur, pas une ligne d'action. Mais l'enchaînement des événements va se charger de nous répondre dans les quelques semaines qui viennent.

Reste la partie des thèses de Morozov qui font le plus problème : la capacité des dictatures à survivre à un système de surinformation et à produire un spinternet (Internet + spin). Au-delà de la censure, elles pratiquent aussi la propagande et la surveillance. Or les réseaux se prêtent admirablement à ces deux usages. Et les systèmes autoritaires pourraient bien avoir l'intelligence de submerger l'information dérangeante sous l'information formatée, d'utiliser ces machines à diriger l'attention que sont les moteurs de recherche, d'engager ou de susciter des partisans qui ne s'exprimeront pas moins que les contestataires, de passer des accords avec des grande compagnies (y compris américaines)pour filtrer intelligemment, d'infiltrer, d'utiliser des vers, bombes logiques et autres armes de sabotage numérique, de repérer les adversaires par croisement de données (exactement comme le font les compagnies pour les consommateurs), d'utiliser de fausses identités pour répandre de fausses nouvelles, etc.
Tout un débat dont nous tenterons de rendre compte plus tard, s'est élevé sur la capacité respective du fort (l'État) à contrôler les outils électroniques et celle du faible à s'anonymiser, crypter ses messages, protéger ses données...

C'est, à l'évidence, un combat de l'épée ou du bouclier (ou du chat et de la souris, sans jeu de mots) : le niveau technologie de la lutte contrôle contre subversion ne peut que s'élever et se complexifier. En théorie, les dissidents trouveront toujours des solutions : après tout du temps de Soljenitzine ou de la Stasi dépeinte dans "La vie des autres", les protestataires avaient appris à recopier des samizdat à la main ou à communiquer secrètement.
Mais à chaque élévation du niveau technique de la lutte, le niveau démocratique baisse : plus c'est complexe, plus c'est réservé à une élite. Et des moyens d'expression sont aussi des moyens de manipulation.
Comment ne tomber ni dans la paranoïa (Big Brother saura tout), ni dans la niaiserie (la révolution est comme la consommation : Internet la rend plus proche) ?
C'est le principal mérite du livre de Morozov de nous obliger à poser cette question sur laquelle nous tenterons de revenir ici.

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