huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Transmission et communication : la médiologie > Médiologie au présent
Médias et révolutions 1
Réseaux sociaux égale révoltes démocratiques ?

Après 2010, année de Wikileaks (ce fut aussi celle du conflit entre Google et la Chine ou du virus Stuxnet, deux grandes affaires géopolitiques sur Internet), voici 2011, le temps des révoltes arabes que certains ont vite baptisées Facebook révolutions ou révolutions téléchargées.
Comme le faisait remarquer un chercheur mexicain, personne n'a surnommé "Leica révolution" les événements qui ont ensanglanté son pays de 1910 à 1920 et fait des centaines de milliers de morts : pourtant, l'opinion internationale a surtout connu la révolte des Mexicains par des photos de presse. Et, au moment de la chute du Mur, nul n'a parlé d'une "TV révolution". Pourtant, les images de l'Occident propagées de l'autre côté du rideau de Fer par les télévisions hertziennes ont sans doute contribué d'abord à montrer aux habitants de RDA un mode de vie libre et prospère (passablement idéalisé par des feuilletons US), ensuite à faire connaître les révoltes dans les pays socialistes, donc à les rendre contagieuses.
Bien sûr, personne ne conteste qu'il faille des foules dans la rue pour faire tomber un pouvoir et que le courage de ceux qui font face à la police sans reculer soit un peu plus efficace que l'indignation des "amis" sur Facebook. Pour faire une révolution, il faut même des martyres. Bouazizi qui s'est fait brûler vif en Tunisie et, dans une moindre mesure, Khaled Said, un internaute égyptien arrêté et tué par la police, ont fait un plus que cliquer pour la cause ; ils ont donné leur vie. Mais il est vrai que leur sacrifice a trouvé un écho immédiat sur les réseaux sociaux, dans des pays où les médias officiels les auraient volontiers passés sous silence.

Sans céder aux effets de mode (foules intelligentes et cyberdémocratie) ni à la nostalgie ronchonne des bonnes vieilles masses prenant la Bastille ou le Palais d'Hiver sans Iphones, on pourrait sans doute établir un consensus autour de quelques constats simples :

- Des moyens de communication/contestation sont des conditions sans doute nécessaires, mais pas suffisantes : accélération ou amplification, mais pas cause des révoltes. La part des réseaux sociaux est à pondérer, non seulement -on s'en doute - en fonction des facteurs démographiques, économiques ou autres qui ont incité les masses réputées sous contrôle à se soulever (à rebours de ce que pensaient les experts), mais aussi en fonction d'un environnement médiatique. Les pays arabophones où l'on peut capter par satellite des télévisions d'information comme al Jazeera, où les médias des pays voisins couvrent les événements et où l'on peut discuter avec des compatriotes de la diaspora, ne sont pas limités à un équivalent local de la Pravda ou des Izvestia. Par ailleurs, si la "rue arabe", forcément en colère, est peut-être un mythe politique, les Arabes dans la rue savent très bien se passer les nouvelles et les lieux de rassemblement dans leurs quartiers, même quand les réseaux Internet ou GSM sont coupés.
- L'expression "réseaux sociaux" ou "Web 2.0" recouvre des pratiques différentes d'outils différents (inégalement répartis dans la région) un blogueur connu recherché par la police ne joue pas le même rôle qu'une rumeur qui passe par Twitter (étant entendu que le prolétaire égyptien "gazouille" sans doute un peu moins que la jeunesse urbaine branchée iranienne lors des événements de 2009). Une tribune n'est pas un SMS qui n'est pas une photo de manifestation envoyée aux médias étrangers.
- Mobilisation n'est pas organisation. Les technologies numériques peuvent intervenir efficacement à certains stades de la révolte ; elles sont très efficaces pour dénoncer ou rassembler. Qu'il s'agisse de faire savoir les crimes du pouvoir à l'intérieur d'un pays ou d'en faire parvenir des preuves hors frontières, de permettre à un première indignation de trouver une voix et des représentants ou de coordonner des actions de manifestants, il est difficile de battre Youtube, Facebook ou les smartphones. Mais une révolution ne consiste pas seulement à organiser de grandes manifestations qui demandent le départ d'un tyran. Les réseaux sociaux sont fait pour partager un intérêt ou un affect ou pour déclencher une action, mais ils ne véhiculent pas une idéologie ou un programme. Et les collectivités qui changent l'Histoire, partis ou autres rassemblements, sont unies par un lien social plus fort que la participation virtuelle.
- Certes,la production du contenu par ces nouveaux outils est plutôt démocratique (en ce sens qu'il est plus facile à chacun de s'exprimer ou de témoigner et de rejoindre d'autres qui partagent les mêmes valeurs ou le même besoin d'être enfin reconnu et respecté) ; mais cela n'implique en rien que le contenu lui-même soit conforme à des valeurs démocratiques. Un discours jihadiste, un soutien de la tyrannie, un appel à la haine peuvent tout aussi bien circuler et échapper tout autant aux censures.

Une fois fait ces constats de bon sens (qui équivalent à dire que les nouveaux médias valent ce qu'en vaut l'usage ou le contenu) - ou pour le dire plus savamment, les réseaux facilitent mais ne déterminent pas - avons-nous réglé la question ? Le seul fait que nous puissions nous poser la question des rapports entre une technologie de communication et une action politique est déjà un symptome. Une sorte de mcluhanisme du pauvre se répand depuis une vingtaines d'années qui glorifie les technologies numériques par nature libératrice ou démocratisante.
Nous nous proposons dans un article suivant de revenir sur un débat, qui a été largement popularisé par le livre de Morozov "L'illusion du Net", certes écrit avant les événements mais qui pose des questions de fond, et par les controverses qu'il a suscitées.

 Imprimer cette page