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Affaire Belvédère : vodkawar II
Guerre de l'information à répétition

Quiconque a fréquenté un cours ou un colloque d'intelligence économique au cours des dix ou douze dernières années se souvient de "l'affaire Belvédère".
Elle était considérée alors comme
la première grande affaire bien étudiée montrant les mécanismes de déstabilisation d'une entreprise dans un cadre de guerre économique.

À l'époque, en 1998, un concurrent de Belvédère sur le marché de la vodka, la multinationale Millenium avait engagé une officine spécialisée, Edelman. Celle-ci lançait une campagne sur Internet, en montant un site destiné à faire chuter le cours de l'action de la PME bourguignonne implantée en Pologne. Le site accusait Belvédère de malversations et en mettant en doute sa santé financière au moment où elle présentait ses comptes semestriels. Belvédère SA qui s'attaquait alors au marché américain avec son produit phare des bouteilles très design pour vodka haut de gamme obtenait de la fermeture du site incriminé par le tribunal de commerce mais mettait quelques années à se remettre de ces attaques qui suivaient d'autres actions offensives, menées en Pologne sur ses droits de propriété sur la marque "vodka Belvédère" .

Une nouvelle affaire Belvédère vient d'éclater tout aussi symptomatique. Entre temps la société dirigée par Jacques Rouvroy avec un associé polonais a progressé. Elle produit la vodka Sobieski (avec l'acteur Bruce Willis, par ailleurs actionnaire comme locomotive publicitaire). C'est, du reste, le cinquième producteur du monde de vodka, avec un chiffre d'affaire de plus d'un milliard d'euros, 4.000 salariés, 700 emplois en France... et un succès toujours au rendez-vous. Il lui permet de racheter Marie Brizard en 2006 (donc le pastis Berger), ce qui l'endette fortement. Tout va bien ?

Mais revoilà Belvédère sous les feux de l'actualité et victime, cette fois, des fonds prédateurs dit aussi "vautours", mais toujours habiles à mener la guerre de l'information redoublée de guérilla judiciaire.

Elle est maintenant menée par les porteurs d'obligation à taux variable représentés par la Bank of New York Mellon. En 2008, la société est placée sous procédure de sauvegarde pour restructurer sa dette évaluée à 550 millions d'euros et elle réalise vite qu'elle subit une tentative de reprise "hostile" depuis des paradis fiscaux.

Belvédère a reçu 375 millions de fonds de pension US, mais le fonds spéculatif Oaktree, accessoirement propriétaire du principal concurrent, a récupéré discrètement 42% de la dette. Reste alors à faire chuter le titre, à acculer Belvédère au défaut de paiement et à s'offrir à bon compte un affaire rentable qui vaut un milliard.

Les affaires vont mieux, le titre remonte en novembre 2010 après la vente, Belvédère rembourse ses échéances. Ses vente progressent de façon spectaculaire aux USA et en Inde, elle noue de nouveaux partenariats. L'éventuelle revente de Marie Brizard offre de sérieuses garanties. Qu'à cela ne tienne, on se débarrassera du Français.

Le mécanisme est assez subtil. Le plan de sauvegarde comprend une clause précisant que les fonds détenus par la société en auto-contrôle ne doivent pas dépasser 10%. Or ils montent à un moment à 15 %. Du coup, les fonds spéculatifs demandent au tribunal de Dijon de sanctionner ce non respect du plan. Ce qui veut dire en pratique d'exiger le remboursement à court terme d'une dette prévue pour être étalée. Le remboursement ne peut alors se faire que sous forme d'actions et les vautours auront gagné : ils recevront à très bas prix des actions qui les rendent propriétaires d'une affaire rentable. Et quand la manœuvre échoue devant la justice, ils sortent leur joker : des cessions d'actifs (Marie Brizard et des distributeurs polonais) n'ont pas été réalisées à la date prévue, le 30 juin. Ces curieux créanciers qui se plaignent que l'on ne brade pas assez vite et que leur affaire tienne trop bien le coup réclament donc du tribunal de commerce de Dijon la mise en redressement judiciaire. Donc implicitement la possibilité de s'emparer d'actions très sous-évaluées.

Faut-il comprendre que des investisseurs aux îles Caïmans et aux Bahamas peuvent obtenir d'un tribunal français qu'il les aide à dépecer la société qui se relève, menaçant accessoirement plusieurs centaines d'emplois, le tout sans qu'aucune raison économique l'impose ?
À treize ans de deux distances deux cas d'école, en effet, qui nous rappellent que la guerre économique est un affrontement de stratagèmes et de désinformation.

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