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Un monde sans confiance
Pas de société sans confiance. Toute situation dans laquelle l'individu dépend des autres pour s'informer, échanger, promettre, se protéger, partager un secret ou un objectif, etc. la présuppose à un degré ou à un autre.


Il faut faire confiance pour savoir ou croire quelqu'un ou en quelque chose, anticiper une conduite future, estimer un risque ou une opportunité, choisir une règle de conduite.


L'activité sociale la plus simple suppose une somme de petites confiances où l'individu repose sur la bonne volonté ou la sincérité de l'autre. Donc des micro prises de risque. La vérification (portant sur la vérité ou de la sincérité d'une affirmation) ou la précaution (anticipation de tout risque) seraient trop longues.


La confiance nous apparaît d'abord comme la pondération personnelle plus ou moins intuitive d'un risque qui ne saurait se calculer rationnellement ou se conjurer par des mesures exhaustives.


La confiance dissipe crainte et incertitude. Nous sommes obligés à un degré ou à un autre d'y recourir, sinon la vie serait invivable.


Le plus souvent, elle détermine notre rapport avec autrui : X se comportera de telle façon parce qu'il l'a toujours fait, ou par intérêt, ou par ce que Y a des moyens de sanction ou parce que c'est une personne de confiance. En corollaire, nous attendons des effets positifs de la confiance, à commencer par la confiance en soi. "Qui a confiance en soi conduit les autres" disait Horace.


Mais toujours avec ce risque que résume Audiard dans un dialogue dans "Le Cave se rebiffe" (1961) : " Depuis Adam se laissant enlever une côte, jusqu'à Napoléon attendant Grouchy, toutes les grandes affaires qui ont raté étaient basées sur la confiance..." .


Par incapacité ou par manque de sincérité, l'autre peut ne pas nous procurer ce que nous en attendions. Ou les événements peuvent - démentir nos espoirs.


Là où il n'y a pas de danger il n'y a pas besoin de confiance. Mais là où il n'y a pas de calcul raisonnable non plus.


C'est encore une nuance qui sépare la confiance de deux attitudes qu'elle présuppose pourtant : la croyance dont l’objet est ou vrai ou faux et l'espérance qui se réalise ou pas.


La confiance imprègne même des rapports où la certitude théoriquement "garantie" (prédictibilité de l'avenir ou du comportement humain) devrait rendre inutile cet élément subjectif, relationnel et psychologique que l'on nomme confiance.


Ainsi le contrat peut préciser les obligations de chaque partie et instaurer compensation ou sanction en cas de non exécution. Mais en amont, il faut une certaine confiance dans l'attitude de l'autre (qui pourrait toujours trouver une échappatoire) ou dans sa bonne foi pour le signer.


Et dans les relations internationales, pour qu'il y ait des traités, il faut une règle (pacta sunt servanda), qui est en réalité une métarègle, un code derrière le code et qui édicte qu'il faut tenir ses promesses -. Cela présuppose la confiance entre des acteurs souverains qui n'ont en prince que des intérêts.


De même, aussi paradoxal que cela paraisse, le rapport de contrainte, le gouvernement par la violence, la crainte et la sanction, n'existe pas à l'état pur, du moins s'il perdure. Le pouvoir le plus brutal a besoin d'un minimum de justification formelle et de complicité de ses sbires. Sinon Un ne pourrait s'imposer à tous, comme le disait déjà la Boétie dans son fulgurant Traité de la servitude volontaire.


Certes, la confiance accordée à une personne, à un groupe, à une institution ou à une idée varie entre des extrêmes et par son intensité et par ses conséquences. Le voyageur qui demande son chemin a besoin de faire confiance, comme celui qui sacrifie sa vie pour une cause. Nous utilisons le même mot pour désigner un processus cognitif (croire pour savoir) et un engagement total (croire pour mourir). Entre les deux l'ordinaire de nos jours.


Faire confiance parce que la routine nous a appris que les choses se passent bien jusque là ou parce que nous pensons qu'il ne serait pas de l'intérêt de l'autre de nous décevoir, faire confiance par conviction à un principe supérieur et faire confiance pour accompagner un acte d'amour ou d'amitié sont des mécanismes différents.


Mais il y a des constantes : là où il y confiance, il y a forcément prise de risque,donc information imparfaite. Simmel, le sociologue allemand posait il y a un siècle la question du rapport entre secret et de la confiance : "Celui qui sait tout n'a pas besoin de faire confiance, celui qui ne sait rien ne peut raisonnablement même pas faire confiance."


CONFIANCE ET SAVOIR


Grammaticalement parlant, en français, on ne peut pas avoir confiance que (tandis que l'on peut croire que et croire en). En revanche, on peut avoir confiance en une affirmation (mais alors la confiance repose sur l'autorité, la sincérité, les preuves ou la logique de l'énonciation) ou en la vraisemblance d'un événement souhaitable et probable à la fois. Par exemple avoir confiance en la victoire, en la réalisation d'une promesse, en l'avènement d'un monde meilleur, dans les progrès de la science, en la résurrection des corps, en la guérison, en l'apparition d'un homme providentiel. La nuance entre avoir confiance en et avoir la conviction que est certes subtile. Et en anglais, par exemple nous pourrions dire "I trust that ..." ( mais il est vrai que cette langue fait une différence entre trust et reliance). En allemand "Ich betraue." est transitif.


Pourtant, il nous semble que la confiance ne peut être réduite à son contenu pur (une affirmation à laquelle on adhère ou pas), mais qu'elle renvoie à une entité abstraite (la Raison, le Marché, l'État, ...) d'où émane une autorité, ou, bien sûr, à des êtres humains, individus groupes, à qui nous accordons un certain crédit (en leurs vérités, en leurs promesses, en leur comportement). Donc une transcendance ou une relation.


De plus, la confiance relative aux faits porte forcément sur une source. Si je crois une affirmation relative à ce qui existe ou a existé, cela veut dire que j'ai confiance en la personne, le document ou le média qui soutient que ce quelque chose a eu lieu ou se déroule en ce moment. La confiance porte sur la vraisemblance d'une espérance, sur l'attente de qui se produira et dont je ne doute guère qu'il adviendra vraiment (et, de ce fait, c'est plus que l'espérance elle-même qui ne nous renseigne guère sur notre vision de sa réalisation). C'est une croyance d'un type particulier: elle ne se rapporte pas à la seule approbation d'une affirmation, mais suppose un souhait. Même une formulation très vague comme "avoir confiance en l'avenir" veut dire avoir confiance en la réalisation de potentialités positives. Faire crédit à certaines hypothèses favorables à nos desseins, qu'il s'agisse de la montée de l'immobilier dans notre quartier ou de la paix sur terre. Or cette croyance reflète certes la force de notre espérance, mais aussi les éléments qui littéralement l'accréditent.


Du point de vue rationnel, la confiance ne peut jamais être garantie, car il faudrait ou bien une certitude totale au sein d'un système qui fonctionne de façon toujours prévisible (or "tout empire périra"), ou bien un principe de généralisation totalement fiable (or, il se pourrait qu'il existe un cygne noir pour démentir notre croyance en une loi établie) ou un mode de preuve qui nous convainque absolument (or la preuve de la preuve pourrit mener à une régression à l'infini).


La confiance ne résulte pas non plus d'un calcul de probabilités, sur un examen rationnel des "chances" que se produise tel événement débouchant sur une décision rationnelle : accorder ou pas sa confiance et assumer son pari. Et cela pour au moins deux raison :


- le "don" de la confiance n'est pas neutre, et celui qui la "reçoit" s'en trouve renforcé ou réconforté. A minima, il est débarrassé d'un souci qui aurait pu retarder dans l'accomplissement de ses buts ; au maximum, il l'éprouve comme acte de foi et d'amour.


- faire don de sa confiance vous change, souvent positivement ; ainsi, elle renforce la communauté où elle règne, la rend plus solidaire et plus efficace. Et, si l'on va par là, la confiance la plus nécessaire et la plus dynamique est celle que le sujet s'accorde à lui-même. Auto-réalisatrice la confiance en soi porte sa propre récompense et engage un cercle vertueux.


Le besoin de confiance reflète la possibilité même minime d'échec (éventualité que l'on tente précisément d'exorciser) : quelque chose de négatif pourrait advenir en dépit de notre foi ou de notre espérance. Ce pourrait être, par exemple, que la personne ou l'institution de confiance se révèle ne pas être telle que je la crois maintenant ou que les conditions dans lesquelles j'ai fait mon pronostic soient radicalement bouleversées.


En réalité, nous ne pouvons avons confiance que dans une source qui nous procure une promesse implicite et elle est toujours affaire d'estime au double sens du terme : l'estime pifométrique, qui est affaire d'instinct et d'anticipation, et l'estime envisagée comme respect, celle qui traduit la valeur que nous accordons à un individu ou à une institution.


Omniprésente, quotidienne et indispensable, la confiance nous apparaît à travers plusieurs dimensions :


- Dimension éthique et interpersonnelle : une forme de relation avec nos semblables, régie par des codes souvent non écrits et qui suppose un impératif : ne pas trahir.


- Dimension économique et "prédictive" : toute notre économie repose depuis la Renaissance sur le crédit, la promesse (y compris cette forme de promesse qu'est la monnaie), sur une coopération sociale, un dynamisme..., donc sur la confiance (en soi, en l'autre, en l'avenir, dans le système, et à certaines époques en Dieu)


- Dimension politique et conflictuelle : qu'il s'agisse de faire obéir des hommes, de les faire vivre et combattre ensemble, tout ne peut pas reposer sur la carotte et le bâton et il faut cette sorte de croyance positive et incitative qu'implique la confiance.


- Dimension communicationnelle et "accréditive" : la plupart des informations que nous avons sur le monde, nous les tenons d'une source que nous pensons de confiance, de l'instituteur de notre enfance à notre quotidien de référence ; convaincre ou exercer une influence, c'est susciter un rapport de confiance.


La confiance ne peut être ni totale ni totalement absente. Dans le premier cas, nous serions comme l'Idiot de Dostoïevski, le prince Mychkine, dont la foi systématique en ses semblables provoque les pires catastrophes. Si nous n'avions confiance en personne, nous serions, au contraire, comme Stravoguine (dans les Possédés, toujours de Dostoïevski), le nihiliste acharné à tout détruire parce qu'il ne croit en aucune valeur ni en personne. Nous sommes tous obligés d'adopter des stratégies et critères de confiance.


Rien ne la garantit ni ne la produit à coup sûr, même pas le don sa propre confiance. Il n'est pas vraiment possible d'échanger des confiances (je te donne la mienne si tu me donnes la tienne), ni de promettre sa confiance pour dans quinze jours. Il faut que la relation préexiste au pacte. Elle seule peut me permettre d'accepter la contrepartie.


On peut tout au plus se dire que l'on aura confiance si une condition se réalise : si X tient bien sa parole cette fois, alors je le croirai en une seconde occasion. Si l'événement Y se réalise, alors j'aurai confiance en telle théorie qui le prédit ou tel gouvernement, ou en telle organisation qui me le promet. Mais c'est une illusion d'optique, je ne peux pas garantir ma confiance de demain, si elle n'est pas établie aujourd'hui, pas plus que je ne peux garantir que je continuerai à aimer à l'avenir.


De la même façon, nous ne pouvons pas, à proprement parler avoir confiance en une chose, un appareil ou une technologie, nous avons confiance dans les individus ou les sociétés qui les ont mis au point ou dans les principes qui les inspirent. Nous ne pouvons, au fond, avoir confiance qu'en des gens ou des abstractions que des gens offrent à notre croyance et pour lesquelles ils réclament notre adhésion.


Si là où il y a confiance, il y a risque, la proposition s'inverser : là où il y a crise, il y a eu et y aura question de confiance. La confiance mal placée hier est invoquée comme cause de la crise (ou au moins du fait qu'elle nous prenne par surprise). Et le premier symptôme de la crise qui éclate est la perte de confiance au futur : on ne croit plus aux déclarations, aux promesses, aux normes qui permettent à une organisation de fonctionner de façon routinière et en absorbant les aléas. Les acteurs déconsidérés et confrontés au soupçon à la moindre de leurs déclarations découvrent alors le cycle infernal de la défiance.


Résumons :


La confiance est manifestation de notre liberté et rançon de celle des autres.


Entre connaissance et ignorance.


Entre force et négociation.


C'est un mélange de soumission ou de dépendance et d'audace (prise de risque).


Elle est rassurante et dangereuse à la fois puisqu'elle touche des choses qui ne dépendent pas de nous comme disaient les stoïciens.


Puisque la confiance est omniprésente et fuyante (imprévisible, aléatoire,, hybride, mêlée de croyance, d'espérance ou de pari...), nous pouvons l'étudier à travers d'autres problématiques :




  • L'honneur et la réputation.

  • L'économie et le crédit

  • Le pouvoir et l'autorité

  • L'influence et les moyens de communication


HONNEUR ET RÉPUTATION


La confiance naît d'abord de la volonté de ne pas trahir. Elle reflète une culture basée sur le sentiment de l'honneur, sur un rapport aux autres où l'on présume qu'il a le même souci de l'honneur et tiendra ses promesses (surtout s'il est d'une certaine lignée ou d'un certain rang) et où l'on redoute avant tout la honte et la perte de réputation.


Confiance en une autorité, foi en une tradition ou une instance et confiance en d'autres individus se soutiennent mutuellement. Ce qui nous surplombe et ceux qui nous ressemblent nous inspirent le même comportement. Les deux niveaux se mêlent constamment : l'autorité prend visage humain et les individus dignes de confiance incarnent souvent un statut social et donnent visage à une catégorie générale.


Pour que des millions de gens acquièrent cette attitude ou cette aptitude sélective, il faut de puissantes motivations. S'il est bien connu que la confiance, pas plus que le respect ne s'exige, ou ne se décrète, elle n'est pas non plus accordée de façon arbitraire.


Des appareils culturels qui nous fournissent exemples, valeurs et soutiens nous incitent à accorder notre confiance en telle ou telle circonstance. La confiance repose sur un point d'appui en dehors de nous.


Le premier est le passé : l'expérience a toujours démontré que... ou traditionnellement, dans notre famille ou notre groupe, il en est ainsi. Jusqu'à présent Untel n'a jamais déçu ou encore : les gens de notre sorte font ainsi et ils n'ont guère eu à s'en plaindre.


Ceci est particulièrement vrai dans une société ou un groupe régi par le prince d'honneur, une société où le respect de la parole donnée et des obligations implicites telle l'hospitalité, le secours, la bonne foi ou simplement la courtoisie vont de soi. Dans un tel milieu, la perte de sa réputation, la crainte de déchoir ou de décevoir exercent une telle pression que comportement des individus est fiable dans la plupart des cas. La honte est garante et non le contrat. Mais cela suppose la prééminence d'un certain type humain. Pour cela, il a fallu selon le mot de Nietzsche "Élever et discipliner un animal qui puisse faire des promesses".


Ce caractère trouve sa plus haute expression dans des modèles nobles cités en exemple aux générations suivantes. Ainsi le romain Regulus qui, ayant donné sa parole à l'ennemi qui ne l'a libéré que pour porter un message revient à Carthage pour subir le supplice. Or rien ne l'y contraint, sinon l'estime de soi ou le souci du jugement de la postérité.


Dans le "Tao du Prince", manuel de sagesse de l'école dite des légistes, on raconte le cas d'un Empereur qui finit par tenir une promesse faite à un misérable et en guise de plaisanterie, une promesse qui a un coût effroyable, faire exécuter toutes ses concubines pour une offense mineure. Le motif évoqué est que le désordre se répandrait dans tout l'Empire si le peuple pouvait douter que les peines et récompenses soient attribués comme il a été dit. Au Japon on dit qu'un samouraï tient sa parole, même donnée à un chien.


Dans de telles cultures, chacun accepte de sacrifier son intérêt immédiat au respect des formes et des rites, à l'idée qu'il se fait de sa gloire ou à la perpétuation d'un ordre fondé sur l'estime. Le citoyen se sent comme ennobli d'obéir qu'il se soumette à son supérieur ou aux obligations qu'il s'est imposé. Corollaire : le pire serait d'être “infâme”, au sens étymologique, celui qui n'a pas de réputation, soi qu'il l'ait perdue en ne tenant pas son rang ou sa parole, soit qu'il ne soit même pas assez important, notamment de par sa condition, que l'on songe à lui faire confiance.


La confiance participe d'un principe d'autorité et d'un ordre quasi organique où chacun est à sa place et contribue à l'édifice général.


Mais, bien sur,tout système peut être détourné et toute règle susciter ses tricheurs. Nous songeons ici à une nouvelle de Maupassant sur la parole de gentilhomme : le personnage central, un noble de province qui fait de la politique, amène son secrétaire à faire les pires ignominies, tant il l'impressionne par ses allures aristocratiques, mais ne tient pas ses promesses de récompense car il n'a pas donné sa parole de gentilhomme, la seule, dit-il,qui compte.


Écrivant il y a environ un siècle, Simmel parlait d’une société où “les traditions, les institutions, le pouvoir de l’opinion publique et les positions tellement circonscrites qu’elles préjugent inéluctablement de l’individu sont devenues si solides et si fiables que l’on n’a besoin de connaître sur l’autre que certaines données extérieures pour avoir la confiance requise dans l’action commune.”


Pour qu’une telle société existe à nouveau (à supposer qu'elle ait existé par le passé) il faudrait que nous puissions anticiper un comportement majoritaire globalement conforme aux normes de décence que nous attendons. Mais il faut aussi des dispositifs techniques, en particulier des systèmes experts qui permettent des transactions à distance. Et, en arrière-plan, une prédisposition générale optimiste à croire en un avenir meilleur et en la valeur des nos efforts vertueux.


Si l'idée qu'il y a de l'honneur la noblesse à tenir sa parole (et son rang) est balayée par nos sociétés marchandes, il en subsiste un souvenir quelque part entre morale élémentaire et intérêt bien compris : l'idée de réputation. Elle se décline aujourd'hui en réputation numérique. Dans une optique commerciale, c'est un élément presque patrimonial, celui qui garantit de bonnes relations avec ses partenaires, du crédit et la confiance d'une clientèle fidélisée qui sait pouvoir se reposer sur une bonne renommée.


La réputation est un actif immatériel, synthèse de la notoriété et des connotations attachées au nom d'une institution ou d'une entreprise.


Elle est fragilisée par l'atomisation de l'opinion et par l'interposition de la vitrine numérique dans la formation de l'opinion, favorable ou défavorable. Le système très Web 2.0 de la recommandation et de l'évaluation bouscule l'ancien schéma de la production sociale de la réputation. Paradoxe dans le paradoxe : moins nous avons de contacts directs et moins nous connaissons les "conseillers" sur la Toile, plus nous leur faisons confiance. Leur anonymat donne l'impression d'une objectivité du jugement ou d'une authenticité du témoignage. Notamment au moment d'une décision d'achat les consommateurs tendent de plus en plus à se tourner vers le Web pour y recueillir des avis. De plus, il peut y avoir rumeur ou contagion et de mobilisation incontrôlables (et dont rien ne prouve qu'ils ne résultent pas d'une manipulation ou d'une stratégie délibérée d'attaque informationnelle).


ÉCONOMIE : LA CONFIANCE COMME INTÉRÊT


La confiance en un acteur économique - réputation garante que ses engagements seront tenus, ses produits durables et satisfaisants, son comportement irréprochable, ,etc. - a, selon toute évidence, fortement décliné.


Ni les promesses de la publicité, ni la garantie qu'offre un logo prestigieux, ni, de façon plus générale, la foi dans les performances futures du système ne restent indemnes.


D'après un récent sondage BVA Gallup international, la faible confiance des Français dans l'économie et en l'avenir en général nous place dans les dix peuples les plus pessimistes du monde. Nous sommes deux fois plus (61%) que la moyenne mondiale à nous attendre à une dégradation de notre situation et avons une idée encore plus négative de l'avenir qui nous attend que les Afghans et les Irakiens. Ces chiffres sidérants pour un des pays les plus riches du monde et, en tout cas, un des premiers à vanter l'excellence de son modèle de protection sociale et économique, viennent en confirmer d'autres. Suivant l'enquête mensuelle de l'INSEE, parue à la fin 2010, le moral des ménages a encore chuté de trois points, ce qui complète un dégringolade de 36 points en trois ans.


Encore un sondage, celui de l'Ifop pour la Croix,qui montre que les Français battent d'autres records de défiance, que ce soit dans la mondialisation, le marché, les performances l'avenir de leur propre pays... Ainsi, nous serions 33% à vouloir, en paroles au moins, renoncer au capitalisme contre 3% des Chinois seulement.


Ceci serait-il du aux méfaits du sarkozisme, de l'hiver ou de la crise de 2008 ? Même pas, puisqu'il s'agit là d'une tendance lourde. Notre sinistrose nationale a été théorisée dans un livre de 2007 de Yann Algan et Pierre Caduc, "La société de défiance". L'argument, important appareil statistique à l'appui était que ce refus bien français de faire confiance aux autres, à l'avenir, aux institutions, à la concurrence, etc constituait un handicap majeur pour notre pays. Qu'il s'agisse de la confiance que l'on peut accorder à son prochain en général, de savoir si l'on peut réussir sans être corrompu, de pessimisme, d'incivisme ou de l'opinion que nous avons de la justice, du parlement, des syndicats.., nous nous situons dans les tout derniers pays de l'OCDE, incroyablement négatifs et suspicieux.


Algan et Cahuc mettaient en relation toutes ces attitudes, méfiance envers le marché, envers les autorités, envers nos concitoyens, ... pour expliquer les rapports très particuliers que nous entretenons avec la modernité. Notre difficulté à établir des rapports de dialogue et de compréhension, que ce soit dans la vie sociale, politique, économique, notre aversion au risque, notre culture de la revendication, du soupçon et du chacun pour soi reflétaient selon les auteurs les effets pervers de l'étatisme et du corporatisme. La France des privilèges et des subventions se perpétuerait ainsi au détriment de la réussite économique, de l'harmonie sociale et tout simplement du bonheur de chacun. Nous ne discuterons pas ici la thèse, qui faisait remonter la source du problème au temps de l'occupation. Elle s'appuyait sur un appareil chiffré que nous n'avons ici ni la place, ni la compétence de discuter mais qui paraît très impressionnant.


Ces recherches confirment nombre de stéréotypes (mais un stéréotype contient par définition une part de vérité) : le franchouillard râleur, champion de la débrouille et jaloux, demande toujours plus de protection et des passe-droits ; il est individualiste, obsédé par sa sécurité et ses petits avantages, crispé, archaïque, jamais content bien qu'il ait tout pour être heureux, enviant la réussite... N'en jetez plus.


Lieu commun pour lieu commun, l'auto-dénigrement est notre sport national et si j'avais écrit le dixième de ce qui précède sur les Turcs ou les Maliens, mes propos feraient scandale.


D'où viennent la suspicion et la sinistrose françaises, si visiblement détachées de toute raison objective ? La théorie des auteurs incrimine le corporatisme et l'étatisme qui se nourrissent mutuellement. L'idée est séduisante, peut-être insuffisante pour expliquer, par exemple, pourquoi nous somme trois fois plus nombreux que les Scandinaves à nous méfier de nos voisins. Je n'ai donc pas de thèse originale à proposer sur ce mystère. En revanche, il est permis de s'interroger sur ce lien surprenant enter une attitude générale, un trait culturel, la défiance et un comportement ou une performance économiques. Nous voici à des kilomètres de l'homo economicus calculateur froid de ses seuls intérêts.


Pour le dire autrement. qu'est-ce que la confiance et pourquoi son absence transforme-t-elle prudence et de conservation de soi en un processus contre-productif ? Le refus de dépendre d'autrui nous nuit-il davantage que l'acceptation d'une certaine vulnérabilité et d'une dépendance.


Avoir confiance est forcément prendre un risque, fut-il minime. Si je fais confiance à la personne qui m'a indiqué le chemin que je cherche, il y a une toute petite probabilité qu'elle se trompe ou qu'elle veuille me faire une farce. Mais dans la plupart des cas nous prenons ces micro-risques pour au moins deux raisons :


1) l'expérience nous a appris qu'en général,il ne produit pas de catastrophe et


2) faire autrement, vérifier, revérifier et se doter d'instruments de contrôle pour éviter totalement erreur ou trahison serait impossible et n'en vaudrait d'ailleurs pas la peine.


La confiance est d'abord économie de temps, d'effort et de connaissance. Elle réduit peines et travaux mais au prix d'un pari sur des choses que nous ne connaissons pas et qui ne dépendent pas de nous, telle l'attitude future d'un de nos semblables. Ou un événement affecté d'un inévitable aléa.


Comme le disait Simmel "Celui qui sait tout n'a pas besoin de faire confiance, celui qui ne sait rien ne peut raisonnablement même pas faire confiance." La confiance ne se justifie que dans les interstices de notre ignorance. Si tout était prévisible,l'anticipation du comportement d'autrui, de la conjecture économique, des changements historiques, voire des décrets divins ressortirait à une science certaine. Il n'y aurait nul besoin que nous donnions notre confiance suivant le cas au cousin Alphonse, au système libéral et à l'euro, au Progrès ou à Dieu le Père.


Il y a bien sûr des degrés et ce n'est pas la même chose que de prendre un horaire sur le Net et s'accomplir le sacrifice d'Abraham. Mais il y a pari dans chaque cas, que ce soit sur la vraisemblance d'une chose usuelle ou sur une obéissance supérieure à toute autre valeur.


Le problème est que notre système, notamment économique, ne peut fonctionner qu'avec des individus non seulement optimistes et pleins d'espérance en l'avenir, mais aussi prêts à accepter cette part de danger. Le vrai homo economicus est un parieur. Il tient certaines choses ou certaines constantes pour assurées et agit en fonction d'attentes.


L'acte le plus simple, comme un payement, suppose diverses sortes de croyances. Il faut d'abord être persuadé de l'authenticité de ce billet, de ce chèque ou de la sécurité de ce règlement par carte à distance (règlement qui est justement garanti par un tiers de confiance, une institution bien connue qui prouve que A est bien A, et ce compte, le vrai compte).


Mais la confiance en une affirmation (ceci vaut tant...) n'est pas la seule en cause. Depuis la Renaissance, le capitalisme repose sur une forme ou une autre de crédit, donc la foi en un payement futur, donc en un comportement vertueux. Et la croissance suppose que chacun se persuade qu'il est raisonnable suivant le cas de prévoir une consommation future ou d'investir sur des profits futurs.


De même, le monde du travail fonctionne mieux si les responsabilités peuvent se déléguer, les responsabilités se partager et les contrôles s'alléger. Mieux vaut un système de négociation entre acteurs sociaux et des rapports ouverts et confiants entre partenaires. Psychologiquement, celui qui a confiance en lui et en ses partenaires est a priori plus efficace. Dans le monde du travail à distance avec des outils numériques, dans la pratique de l'intelligence collective, la confiance dans l'honnêteté et la compétence de l'autre est indispensable. Bref tout semble plaider non pas pour la thèse libérale classique "vices privés, vertus publiques" (chacun en recherchant de la façon la plus égoïste son intérêt personnel contribue sans le savoir à la prospérité générale, grâce au marché), mais plutôt "vertus privées, vertus publiques" (si chacun parie sur le comportement vertueux de son voisin, la prédiction finit grosso modo par se réaliser, sans tricherie marginale).


Le raisonnement qui place le facteur mental pour ne pas dire spirituel, la confiance, au centre du processus positif /cumulatif a donc tout pour séduire : le simple calcul de notre intérêt bien conçu devrait nous inciter au dynamisme, à l'optimisme et de façon plus générale à compter sur les autres.


Certes, mais la confiance ne peut être réduite ni à un processus cognitif, sorte de calcul des probabilités, ni à un raisonnement kantien (faire de telles sorte que sa propre norme puisse être universelle) et spéculatif à la fois.


Le bon fonctionnement de l'échange suppose que nous acquiescions à des affirmations et promesses (même implicites : ceci vous sera payé demain, votre argent vous sera restitué quand vous le demanderez, ceci vaut tant) mais aussi en des mécanismes structurels justifiant optimisme et dynamisme. Et surtout incitatifs : il faut que chacun se persuade que demain son effort, d'épargne, d'investissement, de travail, d'assurance sera récompensé. L'acceptation d'une vulnérabilité unilatérale, relative et provisoire (par exemple nous avons pris un risque sur une créance ou notre bonne fortune dépend de la réalisation d'un événement futur mais probable) est donc censée nous renforcer à plus long terme : le dynamisme général et le développement de l'activité reposent au final sur un crédit au sens large.


Sécurité et désidérabilité des biens et comportements économiques sont en effet soutenues par de multiples mécanismes d'accréditation qui vont de la publicité à l'expertise économique. À un certain degré, la confiance économique suppose la confiance en l'économie qu'on la considère comme science ou comme facteur déterminant “en dernière instance” la vie sociale.


Or cette confiance, comme toutes les autres, ne se décrète pas, ne se négocie pas et il n'est pas certain qu'elle s'échange vraiment ; avoir confiance en autrui n'implique pas davantage la réciproque que le fait d'aimer n'assure d'être payé de retour.


La confiance est de l'ordre du don, non du calcul ou de l'échange. Elle s'accorde généralement en fonction de critères éprouvés par le passé (nous avons toujours fait ainsi, ils ont bonne réputation, ils se sont fiables, il n'y a jamais eu de mauvaise expérience jusqu'à maintenant) et que nous croyons valables au futur : nous présumons que l'autre se conduira comme prévu parce que c'est son intérêt ou qu'il serait sanctionné, au minimum par l'opinion des tiers, s'il ne le faisait pas...


Mais nous n'offrons aussi notre confiance que dans la mesure où nous croyons qu’une instance supérieure, la morale par exemple, s’impose à tous. Notre confiance “horizontale” (en nos semblables censés se conduire comme nous devrions le faire à leur place) suppose une confiance “verticale” en des notions transcendantes. Suivant notre éducation ou nos convictions, nous plaçons notre stratégie - parier sur la coopération et la bonne foi - à l’ombre de l’éthique, du progrès, de l’autorité, de la tradition... La confiance requise pour le fonctionnement sain d’un système économique n'est pas seulement accordée en situation d’information partielle et insuffisante ; c'est une confiance en vue de l’action, c’est-à-dire limitée à des objectifs précis : avoir un crédit fiable, un comportement convenable dans les relations de travail, respecter les pactes... En ceci, placée dans l'horizon des intérêts et du critère d'efficacité, elle diffère de la confiance fusionelle que nous offrons à l'être aimé (ou à la communauté ou encore à une entité supérieure) et dont dont la raison est précisément d'être donnée, pas de "rapporter".


Par ailleurs des systèmes de garantie (un tiers affirme que X est bien X) ou d'assurance (le risque restant statistiquement assez rare pour que les contributions de tous permettent de compenser les aléas subis par chaque acteur) renforcent l'édifice de la croyance partagée.


Or cette construction peut être menacé à trois étages.


À l'échelon individuel, chacun paraît jouer à une variante du fameux dilemme du prisonnier. Dans ce problème célèbre, deux voleurs qui viennent d'être pris, interrogés isolément, sont confrontés à ce choix. Ou bien reconnaître son crime, sortir libre si l'autre nie mais voir son complice écoper d'une forte peine de prison. Ou bien nier, et, si l'autre refuse égalent d'avouer, être tous les deux condamnés à une peine légère. Dans l'hypothèse où les deux avouent, sans savoir que l'autre fait la même chose, ils subissent une peine plus forte que s'ils avaient nié mais moins grave que si un seul avait avoué.


Sur le papier mieux vaudrait refuser de parler et accepter la peine légère. Mais cela suppose de pouvoir se fier à son complice sans se concerter avec lui. Or, on sait qu'en réalité, les sujets qui se trouvent devant ce choix ont tendance à passer aux aveux, avec ce résultat paradoxal que si l'autre n'a pas confiance non plus et avoue de son côté, le résultat est pire pour tout le monde. En termes simples, celui qui n'a pas confiance en l'autre et ne peut pas négocier avec lui a tendance à adopter une attitude négative et ses attentes pessimistes se transforment en prophétie auto- réalisatrice.


Tricherie et manque de solidarité deviennent la norme au détriment de l'intérêt général. On peut donc présumer que plus l'on doute de la nature humaine, des institutions, de la régularité des processus sociaux de contrôle et de sélection, etc., plus l'on tend à se conduire de telle façon que cela devienne vrai. C'est l'hypothèse du cercle vicieux que semble confirmer les troublants sondages sur la mentalité des Français. Cela établirait une correspondance entre les craintes et l'estime que nous professons à l'égard de nos semblables et notre attitude à l’égard de l’autorité et des normes.


Le problème de la confiance en économie est à la fois une question d’information imparfaite (comme dans l’expérience du prisonnier) mais aussi d’éthique et de mentalité. Il requiert à la base de croire dans le comportement vertueux des autres. Nous attendons qu’ils respectent les règles communes et tiennent leurs promesses, bref nous demandons simplement à ne pas être trompés par les apparences et parions sur une relative normalité. La confiance porte ici sur le respect d’un code par des acteurs. Mais la confiance a aussi une vertu générale et systémique : elle produit de la richesse. Dans un livre intitulé précisément "la société de confiance, l'ancien ministre Alain Peyrefitte opposait les sociétés de confiance (nos sociétés capitalistes depuis la Renaissance, où l'économie se fonde sur le crédit et l'esprit d'entreprise) aux sociétés disciplinaires, régies par l'obéissance à la tradition et à la hiérarchie. Pour lui, "La mentalité économique moderne repose sur le crédit, c’est-à-dire sur la confiance faite par le prêteur à l’emprunteur en sa propre capacité de rembourser et en la rentabilité de l’investissement dont il prend le risque. Ces confiances entrecroisées ont fait jaillir le développement et fondé le monde moderne. " Et depuis, la classe politique et les décideurs économiques ne cessent de faire appel à la restauration de la confiance dynamisante, remède contre la crise et la récession, alternant avec la dénonciation des "peurs" et crispations (le "refus de l'Autre", les phobies).


Second facteur : il y a aussi des raisons tout à fait objectives de ne pas avoir confiance, et cela s'appelle notamment les crises. Elles remettent en cause le système et partant sa fiabilité. De l'éclatement de la bulle Internet à l'affaire Enron ou de la crise des crédits immobiliers US en passant par les crises bancaires jusqu’à celle des dettes souveraines, il y a toujours une institution fautive, un système de contrôle qui n'a pas enregistré des signaux annonciateurs, un facteur imprévisible qui n'a pas été anticipé. Donc, d'une façon ou d'une autre, toute une pyramide d'habitudes et de certitudes qui s'effondre. Un impensable s'est produit.


Toute crise est une crise d’information, d’anticipation et de confiance. Qu’elle se fonde sur une expertise reconnue, une loi supposée de l'économie ou de l'histoire, ou encore sur un instance efficace et un système performant, elle est trahie au moment où le risque rencontre et engendre le désordre.


La raison la plus évidente est que la plupart des crises résultent d'un changement brusque, soit provoqué par un fait extérieur (un accident, une catastrophe, un acte criminel...), soit par une dysfonction ou évolution interne. Parfois, le facteur endogène peut être repéré depuis longtemps - exemple inégalable : les courbes démographiques - mais à un certain stade, il déséquilibre le système, phénomène non prévu, lui. Dans les deux cas, le déclenchement d'une crise est en soi un bon indice qu'il y a eu défaut de prévision, ou que quelque chose a excédé les facultés ordinaires d'adaptation d'une organisation. Et très souvent aussi qu’une institution à la réputation irréprochable (ou un personnage honorable) a mal rempli ses fonctions de vigie ou de surveillance.


En d'autres termes, prévoir une crise est très souvent anticiper l'imprévisible, accepter quelque chose qui ne sera pas le prolongement naturel d'une courbe harmonieuse ou un fait qui trahit une loi que l'on croit fermement établie et sur laquelle on se repose. Et dans tous les cas, la crise, c'est ce que l'on ne sait pas ou ne désire pas prévoir.


Le troisième facteur qui peut perturber (ou renforcer) le présumé cercle vertueux de l'économie est d'ordre politique. Le monde de la production et de l'échange ne subsiste qu'à l'ombre du politique. Le Bien Commun dont nous confions la sauvegarde à l'État inclut cette sûreté des rapports, des promesses et des protections. Et nous avons vu depuis 2008 comment les États se précipitent les bras chargés de milliards pour compenser les ratés du système et rétablir l'indispensable confiance dans la monnaie, dans la dette, dans les mécanismes régulateurs, dans l'investissement, dans l'avenir, etc.


L'appel à la confiance est d'ailleurs un motif qui revient constamment dans le discours politique : ayons confiance en l'Euro qui nous assure la paix, ne baissons pas les bras au moment où le bout du tunnel est en vue et où la croissance revient, ne cédons pas à la crainte de l'autre, sinon c'est le pacte social qui se défait et le racisme qui se profile, ne nous décourageons pas dans nos efforts pour construire une réglementation internationale et sauver la planète.


Mais dans le même temps, notre vie publique est hantée par la question du contrôle, de la précaution, de la sécurité, de la traçabilité.


CONFIANCE,POUVOIR ET AUTORITÉ


D'une certaine façon les confiances se tiennent et se supposent mutuellement. Cette notion n'a sans doute jamais été exprimée aussi fortement que dans la philosophie politique de John Locke. Pour lui, à rebours de Hobbes qui soutient que méfiance et crainte régnant naturellement entre les hommes, il leur faut bien confier leur protection au Léviathan, la confiance entre les individus, plutôt enclins à la tolérance et au respect d'autrui, précède et conditionne celle qu'ils accordent à leur gouvernement pour régler les affaires communes. Mais, en retour, ils ont le droit, voire le devoir, de s'opposer à ce gouvernement si leur confiance (trust) est trahie et s'ils voient mal remplie l'obligation des gouvernants, en principe réduite à la seule préservation de la sûreté publique.


"Le peuple se réserve toujours le pouvoir souverain d'abolir le gouvernement ou de le changer lorsqu'il voit que les conducteurs en qui il avait tant de confiance, agissent d'une manière contraire à la fin pour laquelle ils avaient été revêtus d'autorité ." John Locke Traité du gouvernement civil chap XII, par 149


Cet éloge de la résistance à l'oppression par un libéral implique que toute souveraineté soit limitée mais aussi que les rapports d'autorité soient soumis aux relations de confiance entre mandants et entre mandants et mandataires. Des questions d'une grande actualité à l'heure de Wikielaks ou du phénomène "il faut s'indigner".


L'autorité, à suivre son étymologie, est ce qui "augmente" l'efficience d'une loi ou d'un ordre. Le pouvoir reposant sur la contrainte ou sur la récompense, notamment émanant d'une source légitime est renforcé s'il s'appuie de surcroît sur l'autorité (dont il est souvent dit qu'elle ne se commande, ni ne s'exige, mais s'impose comme naturellement).


L’autorité, en effet, institue un rapport durable (inégalitaire, asymétrique), au-delà du contenu (rationnel, désirable, prometteur) des ordres donnés. Ou de leur efficace.


Elle permet au pouvoir de fonctionner sans friction, comme dans le silence des organes inférieurs. Elle existe si et seulement si elle est admise et considérée comme naturelle. Elle descend vers le subordonné consentant voire enthousiaste. Parfois imprégné de l’honneur de se dévouer à l’objectif commun, il se sent rehaussé.


L’autorité est plus qu’un objet de conviction, elle est une relation, qui certes requiert la foi en sa légitimité (qui, on le sait depuis Weber, est traditionnelle, légale-rationnelle, charismatique, plus vraisemblablement un mélange des trois). Comment des pouvoirs accréditent-ils leur caractère éternel, nécessaire, conforme au Bien commun ? Car l’autorité surplombe le pouvoir et lui permet de reposer notamment sur la croyance en sa force, sa naturalité, sa légitimité, sa bonté…


L'autorité suppose la confiance et en son détenteur et en son principe. Les figures le plus souvent évoquées sont celle du père, du médecin, du maître d'école, du capitaine de navire, images empruntées à l'Antiquité. Chacune suppose une relation propre entre les deux éléments la confiance qui permet de se reposer sur l'autre et l'autorité oblige à suivre ses ordres. Le rapport paternel implique un amour protecteur, celui de maître à élève, la transmission d'un savoir qui "cultive" au sens des Anciens (il fait grandir et améliore ce qui est en germe). Le médecin qui nous sauve par sa science ou le pilote qui nous mène à bon port en évitant les dangers suggèrent pareillement un mélange d'obéissance et de confiance, dont, au final l'inférieur qui se confie au supérieur tire un accroissement de pouvoir ou de sécurité.


De ce point de vue, nos sociétés politiques se caractérisent par deux phénomènes complémentaires : l'abaissement du principe d'autorité au profit des pratiques d'influence et la montée de la méfiance à l'égard des élites. Celle-ci se traduit par des phénomènes que l'on classe parfois un peu vite sous l'étiquette du populisme (tous pourris, qu'ils s'en aillent) mais la défiance à l'égard du pouvoir nourrit aussi tous les mouvements - activisme social, ONG, mouvements de contre-pouvoirs ou de "résistance", dénonciation ou désobéissance- qui préconisent l'opposition à un pouvoir toujours suspect, mais qu'il s'agir de contrarier, non de remplacer.


COMMUNICATION ET CRÉDIBILITÉ


Le dernier domaine où se manifeste le drame de la confiance est celui de la crédibilité et des sources d'information. Comment puis-je croire ce qui m'est rapporté, ou même ce que je vois à travers le prisme des médias ? Plusieurs décennies d'études sur la sociologie des médias ont montré le caractère crucial de la crédibilité de la source et de la "réception". Celle-ci peut être distanciée, sceptique, ironique, franchement incrédule... À rebours du mythe d'un public gobant tout, passif et hypnotisé (sauf celui qui s'exprime et qui se qualifie souvent lui-même d'intellectuel critique), l'incroyance se généralise et avec elle le soupçon. Là aussi, d'innombrables sondages montrent la perte de confiance des Français dans leurs médias qu'ils présument soumis aux autorités politiques ou vendus aux puissances économiques. La conviction que la réalité est mise en scène par les médias est sans doute la mieux partagée du monde;


La plupart des critiques reprochent plutôt aux médias de créer une inégalité entre les parties et leurs arguments (d’où l’éternel thème du « deux poids, deux mesures » et l’obsession du temps de parole dans nos démocraties cathodiques). Il peut aussi s’établir une hiérarchie artificielle entre les thèmes. Ainsi la critique de la télévision par Pierre Bourdieu ne repose presque que sur cet argument : le choix de montrer ou pas, (et en particulier le choix arbitraire de l’insignifiant au détriment de l’important), équivaut à une censure de fait. Et de décliner : la télévision choisit le futile, (le fait divers), contre le sérieux, la connivence et le stéréotype qui rassemblent contre le débat et l’analyse qui dérangent, le dramatique ou le spectaculaire contre l’informatif, le bref, (donc l’idée convenue), contre le long, (donc contre la vraie réflexion), les stars et copains contre les vrais penseurs ou les vrais représentants des citoyens, etc... Bref l’inauthentique contre le critique.


Donc, que les médias négligent ou recadrent une part de la réalité est incontestable. Encore faut-il préciser


- Que ce pouvoir ne s’exerce pas unilatéralement. Il résulte rarement d’une décision expresse prise en quelque point de la chaîne par un censeur. Il ne faut pas raisonner en termes « eux », les émetteurs, les détenteurs du pouvoir de communication, « nous », les récepteurs ou bien subjugués ou bien vigilants. Ce qui ne se dit pas et ce qui ne se voit pas dépend d’une équation compliquée où interviennent : la nature du média (qui détermine ce qui est visible, énonçable, prestigieux, mémorisable, nouveau, intéressant, etc., qui fait intervenir un facteur temps, qui crée une écologie, un mode d’usage des messages, etc.), mais aussi d’une pluralité d’institutions ou de groupes allant du bureau de censure, à un réseau intellectuel informel. Ils exercent une influence directe (pression des annonceurs, communiqué de protestation..) ou indirecte (prestige, conformisme d’un milieu ou d’une génération qui feront qu’on se trouvera spontanément d’accord sur ce qu’il est convenable de dire, sur « ce qu’attendent les gens »), etc


- Que le pouvoir de ne pas dire est soumis à concurrence, celle des médias entre eux ou des sources d’information extérieures, ondes ou messages Internet qui ne s’arrêtent pas aux frontières, mais aussi concurrence de la rumeur.


- On ne peut pas ne pas filtrer. En amont, la nature du média commande des choix ; ainsi, il est inutile de s’indigner qu’à la télévision, on n’ait pas le temps de tout dire, que toute image soit sélectionnée en fonction d’une intention ou que toute séquence soit montée de façon à suivre un commentaire suggérant une interprétation précise. En aval, il y a ce qu’il faut bien appeler notre complicité ou notre paresse, notre goût pour la répétition, pour ce qui confirme nos stéréotypes (ce que "nous savions bien") ou comble nos attentes, pour ce que nous voulons entendre.


Nos médias reflètent une contradiction entre besoin de stimulation et besoin de sécurité.


La question de la confiance vient donc s'interposer entre l'intention des médias et leur réception. Il n'y a pas un message qui ait un pouvoir intrinsèque de persuasion mais une relation complexe, où notre rapport avec la source du message est fondamentale. Pour ne donner qu'une exemple, les publicitaires savent bien qu'il existe un indice d'influence des médias, en fonction de l'intensité de leur usage, de la crédibilité qui leur est accordée, de l'attitude des usagers qui se tournent vers eux pour tel ou tel usage de l'information au conseil. La quête du "blogueur influent", le calcul de l'indice d'influence numérique ou l'analyse des réseaux font désormais partie des obsessions des entreprises.


À la structure d'attention que produisent les médias (et au premier rang, les réseaux dit sociaux, ceux de la proximité où chacun s'exprime et s'informe par et au milieu de ses égaux), s'ajoute le facteur croyance. La confiance en un discours est aussi confiance en un médium.


Nous parlions plus des innombrables sondages sur la défiance des Français. Pour les médias aussi, c'est la règle. Voir un sondage publié par la Croix le 8 février 2011, le baromètre TNS Sofres de la confiance dans les médias. Il montre que six Français sur dix pensent que les journalistes ne sont pas indépendants (sans que l'on incrimine davantage la gauche ou la droite dans cette affaire) et qu'une majorité ne pense pas que les choses se sont passées comme le racontent la télévision ou les journaux (la radio étant le seul média à réunir une faible majorité de "croyants"). À revers de l'image à laquelle se complaisent tant les prétendus intellectuels critiques - les masses abruties et fascinées par les médias du système gobant tout passivement - les critiques du spectacle, du sensationnel, du vide, des emballages et du conformisme médiatique sont les plus nombreux.


CONCLUSION


Dans le rapport de confiance, on n'attend pas seulement de son détenteur une performance (la vérité ou la réussite), mais on accepte aussi de reconnaître sa propre vulnérabilité. Faire confiance est toujours se mettre en danger. Donc accepter un rapport affectif avec le support ou le détenteur de la confiance. La confiance peut survivre à une série de déceptions, que nous attribuions l'échec de l'acteur en qui nous nous fiions à des circonstances indépendantes de lui, ou que nous persuadions que la prochaine fois, il fera ce que nous en attendons. Mais elle rien ne peut la garantir automatiquement.


La confiance est d'abord négative, c'est une non défection, une non trahison, le respect du code. Elle est aussi reflet d'un influence : croyance dans la source de vérité ou de protection. Mais elle tend à une communion, à une fusion, au désir de donner la confiance pour le don et non pour le retour


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