huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Pouvoirs et information
Tunisie, Egypte révoltes numériques, affrontements physiques
De la révolution Facebook aux charges de chameaux

Chameaux et réseaux contre réseaux sociaux ? Les derniers événements d'Égypte viennent de nous rappeler que faire une révolution ne consiste pas à s'indigner, fut-ce en tweetant, en attendant que le tyran s'en aille. Une révolution dépend au final de manifestants, pas forcément pourvus de smartphones, qui descendent dans la rue, de foules qui se battent avec des cailloux et des bâtons, d'une armée qui décide de tirer sur le peuple ou s'y refuse et donc du nombre de gens prêts à mourir dans un camp et dans l'autre. Voire de spectaculaires charges de cavalerie sur des places publiques face à une foule qui recule ou pas. L'insistance mise ces dernières semaines sur la "révolution Facebook" en Tunisie ou sur la contagion dans le monde arabe via Internet avait fini par donner l'impression que ledit monde se divisait en deux camps : autocrates et internautes. Or face à ces scènes qui semblent sorties d'anciennes bandes d'actualité, une charge de cavalerie sur une place noire de monde, il faut bien constater que l'Histoire ne s'écrit pas qu'en cliquant.

L''idée que le Net et les technologies "un vers un" sont intrinsèquement libératrices est, sinon totalement fausse, du moins simplificatrice et surtout pas nouvelle.

Dès les années 90, à l'époque où personne ne songeait encore à distinguer des Web 1.0, 2.0 et 3.0, il était déjà question de l'agora planétaire où pourraient s'exprimer toutes les dissidences et du formidable élan de liberté qu'encourageraient la diffusion de la vérité et l'expression citoyennes.

Il faut d'abord distinguer les moyens d'information des modes de mobilisation. Connaître les crimes du tyran n'est pas se donner rendez-vous pour une manif. Qu'un pouvoir autoritaire ne puisse plus empêcher totalement ses citoyens de savoir, c'est évident. Certes, il a toujours existé, y compris dans les régimes totalitaires, un scepticisme à l'égard du discours imposés, des rumeurs qui étaient d'autant plus crédibles que l'information officielle ne l'était pas, et des médias étrangers dont l'influence s'exerçait en territoire contrôlé (voir le rôle de Radio Europe Libre pendant la Guerre Froide ou de la TV de RFA en RDA). Mais personne ne songe à nier qu'il est difficile à un régime policier d'empêcher ses citoyens de savoir ce qui se passe et ce que l'on dit ailleurs. Ajoutons un autre facteur souvent négligé : en Tunisie et en Égypte, les télévisions par satellite ne se jouent pas moins des frontières que les réseaux sociaux. Ceci est particulièrement vrai dans un pays arabophone où il est relativement facile de s'informer d'après et sur le nations voisines. Il faut notamment tenir compte du rôle d'al Jazeera et comme télévision permanente d'information et comme site, un des plus consultés de la planète.

Par ailleurs, en parlant des "réseaux sociaux" en général on regroupe sous un même terme des outils différents qui jouent un rôle différent.

Les blogues restent les héritiers du journalisme d'opinion et de dénonciation, avec leur style et leurs auteurs phares. Même si chacun comprend bien qu'il est devenu plus facile à un dissident de s'exprimer qu'à l'époque des rotatives et que le succès d'un blogue dépend de reprises, liens, citations ou indexations qui impliquent une forme de participation d'autres internautes.

Le phénomène Twitter, surtout couplé aux téléphones mobiles, est d'un autre ordre : c'est, par excellence, l'outil fait pour répandre de très courts messages très vite. Très vite veut souvent dire avant que ne puissent réagir la police et les censeurs. Twitter permet de se retrouver pour une manifestation, d'échanger les toutes dernières nouvelles ou d'envoyer, toujours très vite, des images ou des informations à l'étranger. Avec des risques d'erreurs ou de manipulations, de contagions de rumeurs comme on l'a vu au moment où la "vague verte" des manifestants iraniens informait le monde entier sur la répression dans leur pays (ce qui n'a pas empêché leur révolte d'échouer).

Les outils de partage qui permettent de mettre en ligne instantanément des images accusatrices ou des cassettes à l'effet ravageur ont une autre fonction que nous pourrions appeler de vitrine à l'égard des médias étrangers, et, dans certains cas de la diaspora nationale, le concitoyens en exil qui suivent les événements du pays.

Le cas Facebook est assez particulier. Bien sûr, Facebook sert à savoir, à faire savoir, à se coordonner, à proclamer, mais il est surtout un lien. Au-delà de la circulation de messages qui révèlent, indigner ou donnent des instructions, un réseau cela relie et les communautés virtuelles sont avant tout des communautés. Le fait de prendre ou d'accepter quelqu'un pour "ami" ou de suivre Untel, prend un tout autre sens quand il s'agit de fraternité des révoltés, aux sein d'un collectif qui se fixe des buts politiques et non plus d'un simple échange sur les goûts musicaux ou le dernier bruit amusant. Les réseaux (d'ailleurs largement préconstitués et regroupant des gens qui ont des affinités communes) ont aussi un effet d'entraînement et chauffent des passions qu'ils ne créent pas. Il faudrait faire des analyses plus fines, qui tiendraient notamment compte de la spécificité de chaque instrument et des différences nationales (le taux de pénétration de Facebook n'est pas le même qu'en Égypte, par exemple).

Enfin, restera à évaluer la capacité de réaction des systèmes autoritaires. En Tunisie, celui de ben Ali reposait sur le filtrage des réseaux sociaux voire sur un début d'infiltration. En Égypte, la politique consistait à ne pas contrôler Internet au profit d'une répression "classique" avec arrestation des blogueurs et poursuites judiciaires. En attendant le jour où le pouvoir a coupé les réseaux, isolant le pays du reste du monde, ce qui n'était possible que parce qu'il y a peu d'opérateurs et de fournisseurs d'accès en Égypte. Et répond à une question désormais dépassée.

Au moment où nous écrivons, le sort de ce pays ne dépend plus des écrans et des souris, mais des tanks qui ne bougent pas et des hommes qui se battent physiquement dans la rue. Mais la question de la lutte de l'épée et du bouclier, ou plutôt du censeur et du rebelle, va très vite se reposer. Quelles nouvelles méthodes de contrôle, d'infiltration, de repérage vont développer les systèmes autoritaires ? Entre la paranoïa de Big Brother et l'enthousiasme pour les réseaux sociaux libertaires, la réalité se construira autour de réalités stratégiques et techniques.



 Imprimer cette page