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Confiance et économie
Dans l'article précédentt nous nous interrogions (sans vraiment apporter de réponse) à propos de la méfiance des Français - prodigieuse en comparaison de celle de peuples plus malheureux et paradoxale au regard de notre prospérité. Surtout nous questionnions la notion de confiance en économie. Le terme recouvre ici plusieurs degrés de croyance. Foi en l'authenticité des moyens de paiement, de l'information numérique..., foi en la valeur des choses et des créances,  confiance dans le comportement prévisible des autres - c'est la base même de l'investissement,  en des principes généraux : la croissance, le Marché, la fin de la Crise...


 Le bon fonctionnement de l'échange suppose que nous acquiescions à des affirmations et promesses (même implicites : ceci vous sera payé demain, votre argent vous sera restitué quand vous le demanderez, ceci vaut tant) mais aussi à des mécanismes structurels, le tout justifiant optimisme et dynamisme. Et surtout incitant à agir : il faut que chacun se persuade  que demain son effort, d'épargne, d'investissement, de travail, d'assurance sera récompensé. L'acceptation d'une vulnérabilité, de façon unilatérale, relative et provisoire (par exemple nous avons pris un risque sur une créance ou notre  bonne fortune dépend de la réalisation d'un événement futur mais probable) est donc censée nous renforcer à plus long terme. Le dynamisme général et le développement de l'activité reposent au final sur un crédit au sens large, crédit financier, bien sûr, mais aussi crédit comme attente d'une performance future et d'une amélioration.


Sécurité et désidérabilité des biens et comportements économiques reposent sur de multiples mécanismes d'accréditation qui vont de la publicité à l'expertise économique. À un certain degré, la confiance économique suppose la confiance en l'économie qu'on la considère comme science ou comme facteur déterminant “en dernière instance” la vie sociale.


Or cette confiance, comme toutes ses autres formes, ne se décrète pas, ne se négocie pas et il n'est pas certain qu'elle s'échange vraiment ; avoir confiance en autrui n'implique pas davantage la réciproque que le fait d'aimer n'assure d'être payé de retour.


La confiance est de l'ordre du don, non du calcul ou de l'échange. Elle s'accorde généralement en fonction de critères éprouvés par le passé (nous avons toujours fait ainsi, ils ont bonne réputation, ils se sont fiables, il n'y a jamais eu de mauvaise expérience jusqu'à maintenant) et que nous croyons valables au futur  : nous présumons que l'autre se conduira comme prévu parce que c'est son intérêt ou qu'il serait sanctionné, au minimum par l'opinion des tiers, s'il ne le faisait pas... Mais nous n'offrons aussi notre confiance que dans la mesure où nous croyons qu’une instance supérieure, la morale par exemple, s’impose à tous. Notre confiance “horizontale” (en nos semblables censés se conduire comme nous devrions le faire à leur place) suppose une confiance “verticale” en des notions transcendantes. Suivant notre éducation ou nos convictions, nous plaçons notre stratégie - parier sur la coopération et la bonne foi - à l’ombre de l’éthique, du progrès, de l’autorité, de la tradition... Précisons aussi que la confiance requise pour le fonctionnement sain d’un système économique n'est pas seulement accordée en situation d’information partielle et insuffisante ; c'est une confiance en vue de l’action, c’est-à-dire limitée à des objectifs précis : avoir un crédit fiable, un comportement convenable dans les relations de travail, respecter les pactes... En ceci, placée dans l'horizon des intérêts et du critère d'efficacité, elle diffère de la confiance fusionnelle que nous offrons à l'être aimé (ou à la communauté ou encore à une entité supérieure) et dont dont la raison est précisément d'être donnée, pas de "rapporter".


Écrivant il y a environ un siècle, Simmel parlait d’une société où “les traditions, les institutions, le pouvoir de l’opinion publique et les positions tellement circonscrites qu’elles préjugent inéluctablement de l’individu sont devenues si solides et si fiables que l’on n’a besoin de connaître sur l’autre que certaines données extérieures pour avoir la confiance requise dans l’action commune.


Pour qu’une telle société existe à nouveau (à supposer qu'elle ait existé par le passé) il faudrait que nous puissions anticiper un comportement majoritaire  globalement conforme aux normes de décence que nous attendons. Mais il faut aussi des dispositifs techniques, en particulier des systèmes experts qui permettent des transactions à distance. Et, en arrière-plan, une prédisposition générale optimiste à croire en un avenir meilleur et en la valeur des nos efforts vertueux.


Par ailleurs des systèmes de garantie (un tiers affirme que X est bien X) ou d'assurance (le risque restant statistiquement assez rare pour que les contributions de tous permettent de compenser les aléas subis par chaque acteur) renforcent l'édifice de la croyance partagée.


 


Cette construction peut être menacé à trois étages.


 


À l'échelon individuel, chacun paraît jouer à une variante du fameux dilemme du prisonnier. Dans ce problème célèbre, deux voleurs qui viennent d'être pris, interrogés isolément, sont confrontés à ce choix. Ou bien reconnaître son crime, sortir libre si l'autre nie mais voir son complice écoper d'une forte peine de prison. Ou bien nier, et, si l'autre refuse égalent d'avouer, être tous les deux condamnés à une peine légère. Dans l'hypothèse où les deux avouent, sans savoir que l'autre fait la même chose, ils subissent une peine plus forte que s'ils avaient nié mais moins grave que si un seul avait avoué.


Sur le papier mieux vaudrait refuser de parler et accepter la peine légère. Mais cela suppose de pouvoir se fier à son complice sans se concerter avec lui. Or, on sait qu'en réalité, les sujets qui se trouvent devant ce choix ont tendance à passer aux aveux, avec ce résultat paradoxal que si l'autre n'a pas confiance non plus et avoue de son côté, le résultat est pire pour tout le monde. En termes simples, celui qui n'a pas confiance en l'autre et ne peut pas négocier avec lui a tendance à adopter une attitude négative et ses attentes pessimistes se transforment en prophétie auto- réalisatrice. 


Tricherie et manque de solidarité deviennent la norme au détriment de l'intérêt général. On peut donc présumer que plus l'on doute de la nature humaine, des institutions, de la régularité des processus sociaux de contrôle et de sélection, etc., plus l'on tend à se conduire de telle façon que cela devienne vrai. C'est l'hypothèse du cercle vicieux que semble confirmer les troublants sondages sur la mentalité des Français. Cela établirait une correspondance entre les craintes et l'estime que nous professons à l'égard de nos semblables et notre attitude à l’égard de l’autorité et des normes.


Le plus souvent, la confiance est impliquée dans le rapport avec autrui : X se comportera de telle façon parce qu'il l'a toujours fait, par intérêt, par ce que Y a des moyens de sanction ou parce que c'est une personne de confiance et de bonne réputation. En corollaire, nous attendons des effets positifs de la confiance, à commencer par la confiance en soi "Qui a confiance en soi conduit les autres" disait déjà Horace. Notre époque prône l'affirmation de soi comme une sorte d'ascèse triomphale et bénéfique.


 


Or, toute confiance a sa rançon : que ce soit par incapacité, en raison du changement de circonstance ou par manque de sincérité, l'autre peut ne pas nous procurer le bien que nous en attendions. Telle est la rançon du bien attendu de la spirale des confiances. Là où il n'y a pas de danger il n'y a pas besoin de confiance. Mais là où il n'y a pas de calcul raisonnable non plus.


C'est encore une nuance qui sépare la confiance de deux attitudes qu'elle présuppose pourtant : la croyance qui est ou vraie ou fausse quant à son objet et l'espérance qui se réalise ou pas.


Le problème de la confiance en économie est à la fois une question d’information imparfaite (comme dans l’expérience du prisonnier) mais aussi d’éthique et de mentalité. Il requiert à la base de croire dans le comportement vertueux des autres. Nous attendons qu’ils respectent les règles communes et tiennent leurs promesses, bref nous demandons simplement à ne pas être trompés par les apparences et parions sur une relative normalité. La confiance porte ici sur le respect d’un code par des acteurs. Mais même à ce stade, cela suppose un minimum de foi dans le principe qui fait respecter les codes. Même le droit international est fondé sur l'adage  "pacta sunt servanda" (il faut respecter ses engagements). Bien sûr il y a quelque chose d'absurde à énoncer que la règle consiste à respecter la règle, mais ce rappel d'un méta-code n'est jamais inutile en pratique.


 


Second facteur : il y a aussi des raisons tout à fait objectives de ne pas avoir confiance, et cela s'appelle notamment les crises. Elles remettent en cause le système et partant sa fiabilité. De l'éclatement de la bulle Internet à l'affaire Enron ou de la crise des crédits immobiliers US en passant par les crises bancaires jusqu’à celle  des dettes souveraines, il y a toujours une institution fautive, un système de contrôle qui n'a pas enregistré des signaux annonciateurs, un facteur imprévisible qui n'a pas été anticipé. Donc, d'une façon ou d'une autre, toute une pyramide d'habitudes et de certitudes qui s'effondre.  Un impensable s'est produit. 


Toute crise est une crise d’information, d’anticipation et de confiance. Qu’elle se fonde sur une expertise reconnue, une loi supposée de l'économie ou de l'histoire, ou encore sur un instance efficace et un système performant, elle est trahie au moment où le risque rencontre et engendre le désordre.


La raison la plus évidente est que la plupart des crises résultent d'un changement brusque, soit provoqué par un fait extérieur (un accident, une catastrophe, un acte criminel...), soit par une dysfonction ou évolution interne. Certes, le facteur endogène peut être repéré depuis longtemps - exemple inégalable : les courbes démographiques - mais à un certain stade, il déséquilibre le système, phénomène non prévu, lui. Dans les deux cas, le déclenchement d'une crise est en soi un bon indice qu'il y a eu défaut de prévision, ou que quelque chose a excédé les facultés ordinaires d'adaptation d'une organisation. Et très souvent aussi qu’une institution à la réputation irréprochable (ou un personnage honorable) a mal rempli ses fonctions de vigie ou de surveillance.


En d'autres termes, prévoir une crise, c'est très souvent chercher à anticiper l'imprévisible,  accepter quelque chose qui ne sera pas le prolongement naturel d'une courbe harmonieuse ou un fait qui trahit une loi que l'on croit fermement établie et sur laquelle on se repose. Et dans tous les cas, la crise, c'est ce que l'on ne sait pas ou ne désire pas prévoir.


 


Le troisième facteur qui peut perturber  (ou renforcer) le présumé cercle vertueux de l'économie est d'ordre politique. Le monde de la production et de l'échange ne subsiste qu'à l'ombre du politique. Le Bien Commun dont nous confions la sauvegarde à l'État inclut cette sûreté des rapports, des promesses et des protections. Et nous avons vu depuis 2008 comment les États  se précipitent les bras chargés de milliards pour compenser les ratés du système et rétablir l'indispensable confiance dans la monnaie, dans la dette, dans les mécanismes régulateurs, dans l'investissement, dans l'avenir, etc.


 


L'appel à la confiance est d'ailleurs un motif qui revient constamment dans le discours politique : ayons confiance en l'Euro qui nous assure la paix, ne baissons pas les bras au moment où le bout du tunnel est en vue et où la croissance revient,  ne cédons pas à la crainte de l'autre, sinon c'est le pacte social qui se défait et le racisme qui se profile, ne nous décourageons pas dans nos efforts pour construire une réglementation internationale et sauver la planète.


Mais dans le même temps, notre vie publique est hantée par la question du contrôle, de la précaution, de la sécurité, de la traçabilité.


 


D'une certaine façon les confiances se tiennent et se supposent mutuellement. Cette notion n'a sans doute jamais été exprimée aussi fortement que dans la philosophie politique de John Locke. Pour lui, à rebours de Hobbes qui soutient que la méfiance et la crainte régnant naturellement entre les hommes les oblige à confier leur protection au Léviathan, la confiance entre les hommes, plutôt enclins naturellement à la tolérance et au respect d'autrui, précède et conditionne celle qu'ils accordent à leur gouvernement pour régler les affaires communes. Mais, en retour, ils ont le droit, voire le devoir, de s'opposer à ce gouvernement si leur confiance (trust) est trahie et s'ils voient mal remplie l'obligation des gouvernants, en principe réduite à la seule préservation de la sûreté publique. Cet éloge de la résistance à l'oppression par un libéral implique que toute souveraineté soit limitée mais aussi que les rapports d'autorité soient soumis aux relations de confiance entre mandants et entre mandants et mandés. Des questions d'une grande actualité à l'heure de Wikielaks ou du phénomène "il faut s'indigner". 


 


La question de la confiance sociale pourrait donc bien se décomposer en cinq dimensions sur lesquelles nous reviendrons dans de prochains articles :


- elle touche aux rapports de la croyance et de la connaissance. Elle suppose que l'on tienne quelque chose de constant ou de futur pour assuré ou que nous ayons des convictions relatives au comportement ou aux sentiments à venir des autres.


- elle concerne des rapports de respect, d'honneur ou de réputation, donc des valeurs 


- et bien entendu à des rapports d'autorité et de soumission


- mais aussi à la spéculation sur nos intérêts futurs


- elle touche enfin au mécanisme de la persuasion et de la crédibilité des sources de certaines énonciations. Donc aux machines à faire-croire et aux médias et sources, eux mêmes affectés d'un certain coefficient de crédibilité.


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