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Assange idéologue


Suivant le département d'État US, Assange est un "anarchiste" qui ne "mérite pas de bénéficier des droits accordés aux journalistes", tandis que l'ex gouverneur de l'Arkansas, Mike Huckabee demande rien moins que son exécution. Certains le qualifient de traître à l'Amérique, oubliant qu'il est citoyen australien. La fureur de l'administration est évidemment proportionnelle à son impuissance (au moins sur le plan légal) et aux dommages subis par son image (celle d'Hillary Clinton, en particulier, demandant aux diplomates américains de pratiquer de véritables actes d'espionnage.) Tout le monde (nous le premier) reconnaît qu'il n'y a pas de révélation fracassante dans tout ce que publie Wikileaks, rien que ne sache un expert du sujet.. Mais personne ne nie que le dommage soit immense, preuve qu'ici l'énonciation (le fait de dire) est plus dangereux que l'énoncé (ce que l'on apprend). La vérité (personne ne nie qu'il s'agisse de documents authentiques) est-elle  révolutionnaire ? et si oui, quelle révolution ?


Le plus simple est d'interroger Assange lui-même, donc de lire son manifeste "Conspiracy as Governance" disponible sur la Toile. Le titre même, et le commentaire qu'il en fait en précisant qu'il s'agit de lutter contre la "bad governance" éclaire un premier point : l'animateur de Wikileaks n'est pas anarchiste au sens où l'anarchiste est comme Louise Michel quelqu'un qui croit que "le pouvoir est maudit" et veut détruire tout État. Assange se place dans la perspective d'une lutte contre les "mauvaises structures" du pouvoir (ce qui suppose qu'il en est de bonnes), celle qui le poussent à rechercher son propre accroissement et non le Bien Commun. Or, il pense précisément avoir découvert la "clef des structures génératives de la mauvaise gouvernance", comprenez la racine du Mal : le secret et la conspiration, c'est-à-dire le fait que tout gouvernement autoritaire et mal contrôlé par le peuple "conspire" nécessairement, puisqu'il produit et met obligatoirement en œuvre des plans dissimulés pour accroître son propre pouvoir au détriment des gouvernés. Ce n'est donc pas insulter Assange que de le traiter de "conspirationniste", en ce sens qu'il croit bien que les événements sont organisés par une force cachée dans un dessin inavoué, qui serait en réalité de contrarier le désir du peuple "de vérité, d'amour et de réalisation de soi". On le voit, l'idée, passablement naïve, se rattache plus à une tradition baba/californienne qu'à la noire filiation d'un Bakounine ou d'un Kropotkine. L'intérêt de la pensée d'Assange  n'est pas qu'il soit paranoïaque et adhère à ce schéma binaire, c'est la façon dont il le transcrit en termes de technologie oppressive ou libératrice. Pour qu'il y ait conspiration - c'est le postulat de base, ne le discutons plus - il  faut, note Assange que les conspirateurs communiquent, donc que des flots d'information circulent secrètement. Sans un minimum de ces liens, la conspiration, toute conspiration y compris celle d'un groupe terroriste, disparaît parce que l'organisation disparaît. La conspiration, opération essentiellement cognitive, fonctionne finalement comme une boîte noire avec des entrées (des informations sur la monde extérieur), des opérations internes (coordination entre les membres, computation) et des "sorties" : des actes et déclarations issus de la conspiration. Pour que la boîte noire fonctionne bien, il faut qu'elle reçoive des informations "vraies" sur le monde, mais qu'elle produise en "output" des informations "fausses" ou du moins manipulées pour amener les autres acteurs à penser et agir de façon conforme à ses intérêts. 


Comment détruire la conspiration (puisque dans ce modèle, il faut et il suffit de l'empêcher pour rétablir une structure juste) ? Assange commence par observer que les conspirations "modernes" supposent (comme toute activité sociale, d'ailleurs) de plus en plus de liens passant par des technologies de l'information. Les conspirateurs, comme vous et moi, passent leur temps à s'envoyer des mails, à se téléphoner, à consulter des bases de données... Lutter contre une conspiration pourrait donc consister à attaquer le système informationnel, tenter de le détruire ou de perturber liens entre conspirateurs, mais aussi de les étouffer et de les séparer. On peut donc diminuer le pouvoir de nocivité totale d'une conspiration en agissant sur sa capacité communicationnelle, pas nécessairement en s'attaquant aux liens "lourds" (aux personnages importants, aux messages cruciaux), mais aussi en perturbant une multitude de liens "faibles". D'où sa stratégie de la révélation.


C'est tout ? C'est tout, mais c'est assez représentatif de la vision d'un homme chez qui pense les rapports de pouvoir en termes de bien et de mal absolus, certes, mais surtout comme dysfonctionnement d'une machine informationnelle.


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