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Taser : une arme non létale peut-elle tuer ?
La mort d'un Malien après sa "tasérisation" (mais après ne veut pas dire "à cause de") a relancé la polémique sur cette arme dite non létale ou également "Pistolet à Impulsion Électronique" PIE). L'occasion de revenir sur les sources souvent citées pour établir une connexion entre l'usage du PIE et des décès.
Le chiffre de 290 morts figure effectivement dans un rapport de l'ONG Amnesty International dont il importe de citer le texte intégral.
« Selon certaines sources, plus de 11.000 services américains de maintien de l'ordre (essentiellement des services de police mais aussi des services pénitentiaires) utilisent des Tasers ou des armes similaires. Il s'agit d'armes électriques qui projettent des fléchettes à distance, mais qui peuvent aussi servir « à bout touchant », c'est-à-dire être appliquées directement contre le corps comme s'il s'agissait d'armes incapacitantes classiques à aiguillons. D'après les informations recueillies par Amnesty International, plus de 290 personnes, aux États-Unis et au Canada, ont trouvé la mort entre le mois de juin 2001 et le 30 septembre 2007 après avoir été neutralisées par des policiers au moyen de Tasers. »

Si l'organisation n'en conclut pas que toutes ces morts sont dues à l'utilisation de cette arme, elle estime qu'elles mettent en évidence la nécessité d'investigations exhaustives et indépendantes sur l'utilisation de ces armes et leurs effets.

Cette formulation restrictive et ce développement en trois temps (« Tant de personnes sont mortes après utilisation du Taser, mais pas de son fait dans la plupart des cas, mais il subsiste des cas douteux ») se retrouve dans tous les textes de l’ONG sur le sujet

Dans un communiqué suivant la mort de Robert Dziekanski, Amnesty précise « Les dangers potentiels d'une exposition à des tirs de Taser multiples ont été soulignés dans un rapport commandé par l'Association des chefs de la police canadienne, qui concluait en 2005 que les policiers devaient être conscients des possibles effets adverses de tirs multiples et consécutifs d'armes à décharges électriques. Aux États-Unis, plus de 280 personnes sont décédées après avoir reçu des décharges tirées par des policiers armés de Taser. Même si les coroners (officiers de justice chargés de faire une enquête en cas de mort violente subite ou suspecte) ont attribué la plupart de ces morts à d'autres causes, le Taser aurait été reconnu comme cause de la mort ou facteur pouvant avoir contribué à la mort d'au moins trente personnes. »

Dans une autre déclaration du 27 septembre 2007 à Washington l’ONG - témoignant en l’occurrence devant une commission du ministère américain de la Justice US sur des cas de personnes mortes en détention après avoir subi une rupture électro-musculaire- se réfère à la mort de 150 personnes neutralisées par des policiers au moyen de Tasers et ajoute « Si les médecins légistes ont attribué la plupart de ces morts à d'autres causes telles que la toxicomanie, certains experts médicaux pensent que les décharges électriques délivrées par les armes de type Taser peuvent multiplier les risques de défaillance cardiaque lorsque les personnes touchées sont agitées, sous l'emprise de stupéfiants ou ont des problèmes de santé. Selon les informations recueillies, l'enquête porte sur plus de 100 morts consécutives à l'utilisation de Tasers ou d'armes similaires et survenues au cours des cinq dernières années ou avant cette période. »


Dans un autre texte de l’ONG , se référant cette fois au chiffre de 150 victimes : « La plupart des personnes décédées avaient reçu des décharges multiples ou prolongées. Bien que dans la plupart des cas, le décès ait été attribué à des facteurs autres que l’utilisation d’une arme envoyant des décharges électriques – tels qu’une lutte violente ou un « délire actif » associé à la consommation de stupéfiants – dans 23 cas, le coroner [officier de justice chargé de faire une enquête en cas de mort violente, subite ou suspecte] a mentionné l’utilisation du pistolet paralysant comme cause ou cofacteur du décès. »

Dans la documentation ouverte au public par Amnesty International (et dont les chiffres varient selon les époques ou le type de décès pris en compte, ce qui est tout à fait normal), la position officielle de l’ONG n’est pas que l’arme a tué 150 ou 290 personnes, mais que, dans la majorité des cas peut l’attribuer à d’autres causes.

Resterait que « Davantage de recherches seraient nécessaires sur l’effet de l’électrochoc sur des gens agités ou sous l’influence de drogues ; qui ont des problèmes cardiaques ; qui ont été soumis à d’autres contraintes, ou qui ont été soumis à des chocs prolongés ou multiples. Dans au moins vingt autopsies, les rapports examinés par Amnesty International ont cité le Taser comme cause ou facteur ayant contribué à la mort, quelquefois en combinaison avec d’autres facteurs. ».
Sans caricaturer la position d’Amnesty International, il faut comprendre que l’ONG retient un petit nombre de cas de décès comme ayant pu être, au moins en partie, provoqués par le Taser. Précisons : les modèles de Taser employés outre-Atlantique, généralement le M26 sont différents du X26 employé en France (où l’on estime généralement le second quatre ou cinq fois moins puissant que le premier) et le plus souvent dans des conditions d’emploi anormales et sur des sujets dans des conditions spécifiques.

Selon la représentante de l’ONG à un récent colloque : « Amnesty International n’appelle ni au boycott ni à l’interdiction du TASER ; par contre, elle demande un moratoire sur son utilisation tant qu’une enquête approfondie, indépendante et impartiale ne sera pas menée sur ses effets ». Elle formule aussi des recommandations « pour encadrer son utilisation dans des conditions garantissant le maximum de sécurité. »



Un document souvent cité à propos de son utilisation est un article de la Revue des Samu , plusieurs fois prolongé par des déclarations de l’un de ses auteurs, Gérald Kierzek, offre une synthèse des constats faits par les urgentistes (qui par définition sont les médecins qui ont le plus de chances de voir des « taserisé » ), de la littérature scientifique et des expériences sur le sujet. Cette étude est à mettre en parallèle avec plusieurs autres, dont l’étude indépendante des urgentistes du Wake Forest University School of Medicine portant sur mille cas en Amérique et qui concluait "Le taux de blessure est faible et la plupart semblent mineures. Ces résultats plaident en faveur de la sécurité de ce matériel."


Les urgentistes français considèrent le risque cardiaque (fibrillation ventriculaire et troubles du rythme) comme non avéré en l’état de la science et d’après expérience sur 100.000 volontaires sains soumis au Taser, le seul cas connu par eux de porteur de Pacemaker ayant présenté des troubles dans ces conditions ayant été « sans conséquences cliniques ni électrophysiologies ultérieures » . De même les risques en cas de grossesse, pathologies respiratoires, épilepsie sont considérés comme non démontrés (même si à l’évidence le principe de précaution et la simple humanité commandent de ne pas « taseriser » une femme enceinte dont on imagine mal comment elle pourrait gravement menacer policier par exemple, ne serait ce que pour ne pas risquer de la faire chuter).
Encore que dans un cas signalé aux Usa, un policier se soit servi de son Pistolet à Impulsion Électronique sur une femme enceinte, mais qui se précipitait sur lui avec une hache.

Les raisons évoquées pour réfuter l’hypothèse d’un risque cardiaque sont que le courant utilisé (2 MA, 17 mHZ) est très inférieur à celui qui sert à soigner certains parkinsoniens ou des crises de schizophrénie (jusqu’à 100 MHz). Il agit sur les muscles squelettiques (40 % du corps) qui peuvent être stimulés sans danger jusqu’à 70 impulsions et qu’il ne contracte qu’à un quart de ce seuil (19 impulsions). Dans tous les cas, le Taser n’agit nullement sur les muscles cardiaques Ce qui ne serait pas le cas des armes électriques en vente libre avec une tension crête de 1 500 000 volts,une fréquence d’impulsion de 47 Hz et un courant moyen de 38 mA pendant 1 seconde.

Les complications liées au Taser seraient essentiellement d’ordre mécanique : impact des sondes de 4 millimètres (qui, si elles n’ont pas besoin de pénétrer la peau pour être efficaces, restent néanmoins de petits dards), brûlures superficielles (mais il y aurait un risque d’inflammation si des sprays ou des bombes lacrymogènes sont utilisées conjointement) et enfin la perte de contrôle neuromusculaire qui peut se traduire par des chutes brutales si le sol est dur ou si le sujet tombe d’une certaine hauteur.
En revanche, il est précisé que « Le concept de delirium agité (« excited delirium ») a souvent été évoqué dans la littérature à propos mais aussi en dehors de l’utilisation du Taser, d’autant que les décès répertoriés sont tous survenus quelques minutes à quelques heures après l’utilisation du Taser … S’ils sont réalisés, les dosages biologiques montrent une acidose métabolique accompagnée d’une hyperkaliméie et de taux de CPK élevés.Typiquement ces patients menaçants sont maîtrisés par les forces de l’ordre parfois avec utilisation du Taser qui apparaît plutôt comme un facteur de confusion que comme cause directe de la mort. »

Pour certains le « delirium excité » aurait été reconnu dès les années 80, notamment chez les utilisateurs de cocaïne ; ainsi un médecin légiste américain le compare à « une overdose d’adrénaline » qui se produirait probablement dans plusieurs centaines de cas par an . De même le professeur Formes Médecin légiste au CHU de Reims, spécialiste de la mort subite cardiaque chez le jeune adulte conclut en faveur de la responsabilité du mélange stress, adrénaline, alcool, drogue plutôt que du Pistolet à Impulsion Électrique


La controverse semble donc s’être reportée sur ce delirum (sans rapport avec le delirium tremens des alcooliques) et qui se caractériserait pas une combinaison d’agitation violente, de comportements anormaux,d’élévation de la température et d’insensibilité à la douleur. La notion a été reconnue comme cause possible de mort par nombre de médecins ou médecins légistes . Il frapperait particulièrement des sujets utilisant des drogues et ayant une surcharge pondérale. En novembre 208 une dizaine de cas, tous en Amérique ou au Canada, où le delirium agité a été évoqué comme cause de la mort sont sur la place publique.
Mais l’enjeu est plus important, car le delirium agité est au centre de la controverse non seulement sur les armes à électrochoc en général, mais aussi d’autres cas de morts d’individus interpellés et pas tasérisés pour autant. On l’évoque notamment pour la mortalité de cocaïnomanes.

Des ONG comme l’American Civil Liberty Union ont exprimé leur plus grand scepticisme à l’égard de cette forme de désordre non répertorié par les dictionnaires médicaux et qui aurait l’avantage d’expliquer à la fois la résistance du sujet, son conflit avec la police et son éventuelle mort après coup par une cause endogène. Ils y voient une variante de ce que les Français appelleraient la vertu dormitive de l’opium.
Pourtant la mort par delirium excité figure parmi les « morts en relation avec les restrictions » et est présenté comme une explication alternative à l’asphyxie positionnelle (en clair : la cause invoquée pour expliquer la mort d’individus menottés et placés sur le ventre) et la « mort en cellule » ; ces thèmes sont discutés par des psychiatres depuis plusieurs années et fait l’objet d’une littérature médicale .
On passerait donc du problème d’un syllogisme « post hoc, ergo propter hoc » (une mort après Taser est-elle une mort à cause du Taser) à un problème de causalité circulaire : est-ce le delirum qui provoque l’intervention de la police et éventuellement la mort en cellule ou l’inverse ?


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