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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Le mot qui terrorise


"Terrorisme" est par excellence le mot piégé, puisque le terrorisme, c'est presque toujours la violence de l'autre (comme, c'est bien connu, l'idéologie est son idée). Rarissimes sont ceux qui se disent "terroristes", et encore, est-ce le plus souvent par provocation et par comparaison avec un "vrai terrorisme", généralement d'État, auquel ils ne feraient que répondre.

La plupart des gens qui sont arrêtés pour terrorisme préfèrent se dire résistants, soldats d'une armée secrète, guérilleros urbains, avant-garde armée, combattants du jihad, vengeurs, insurgés pratiquent la légitime défense face à l'oppresseur...

Pour notre par, nous ne sommes pas très partisans d'employer ce terme de terrorisme (il serait bien préférable de parler d'actes terroristes, d'activités classés comme terroristes par la loi ou d'organisations recourant - parfois très provisoirement- à de tels méthodes). Mais le mot terrorisme est bien là et il faut faire avec.

Que lui reproche-t-on ?

- D'avoir été appliqué par des gens odieux à des gens à qui l'Histoire a donné raison (De Gaulle ou Mandela...)

- De se prêter à des usages ridicules comme "Guerre globale au terrorisme" (quoique la "lutte contre l'extrémisme violent" d'Obama et qui recouvre exactement la même chose ne soit pas moins bizarre)

- De recouvrir indistinctement la violence des puissants et celle des faibles (surtout là où ils n'ont pas de moyens démocratiques de s'opposer aux premiers)

- De confondre sous un seul vocable violence ciblée (tuer un oppresseur) et violence frappent des victimes innocentes

- De désigner des idées et des pratiques sans souvent marquer la frontière

- D'être l'objet fréquent d'amalgames policiers pour disqualifier des contestataires ou protestataires, voire le mouvement social dans son ensemble

- Plus largement de qualifier pareillement celui qui lutte pour une juste cause et l'injuste

- D'être employé pour des degrés de violence très différents (contre les choses ou contre les gens, actions purement symboliques et actions létales)

- De dévaloriser des affrontements qui en sont déjà au stade de la révolte ouverte, de l'insurrection ou des prémices de la révolution ou de la libération

- De tout confondre au nom de l'horreur morale, sans analyser les causes historiques de la situation qui suscite le terrorisme (argument de Vergès : les terroristes ne sont que des poseurs de questions et ne sont eux-mêmes que les reflets d'un rapport historique de force).

Toutes ces objections que nous avons traitées ailleurs ne sont pas stupides et mériteraient de longs développements;

Pour simplifier, disons que quiconque a, une fois, fait un cours ou une conférence traitant de terrorisme sait qu'il faut s'attendre à quatre questions récurrentes :

Pourquoi n'avez vous pas traité du terrorisme d'État, bien plus sanguinaire ?

Le terroriste de uns n'est-il pas le combattant de la liberté des autres ?

L'utilisation du terme "terroriste" n'est-elle pas un prétexte pour criminaliser le mouvement social, la dissidence intellectuelle ou la résistance à l'oppression, donc pour manipuler l'opinion ?



Pourquoi parler de terrorisme puisque personne n'a réussi à se mettre d'accord sur sa définition ?

Il n’existe certainement pas un terrorisme "en soi " comme idée platonicienne, mais des actes que la loi d'un pays et d'un moment qualifie comme tels. Et les quatre objections méritent au seuil de cet ouvrage, une ébauche de réponse dont la démonstration viendra au fil des pages.

À la première objection, répondons qu'initialement (entendez en 1793, quand le terme apparaît dans les dictionnaires pour désigner la pratique de la Terreur sous l'impulsion des Jacobins), terrorisme était bien une action sanglante destinée à paralyser de crainte la population (ou une de ses fractions) au nom de l'État. Mais le sens s'est inversé au fil du temps. Pour le Larousse : "Terrorisme : n.m Ensemble d'actes de violence commis par une organisation pour créer un climat d'insécurité ou renverser le gouvernement établi.". Inutile de polémiquer avec un dictionnaire : au sens moderne, le terrorisme peut être aussi exercé par des groupes acteurs "privés", qui le pratiquent très souvent pour remettre en cause la légitimité de l'État. Cela ne diminue pas l'horreur de telle ou telle forme de la violence étatique, souvent en effet beaucoup plus cruelle que celle des groupes clandestins pourchassés par la police : question d'échelle et de moyens.
Ajoutons que la notion de « Terrorisme d’État » est tout sauf éclairante, puisqu’on désigne par là
– soit
a) l’activité répressive d’un État qui terrorise sa propre population, au sens robespierriste de la Terreur
b) des opérations de type « service secret » visant à éliminer des adversaires politiques à l’extérieur : Trotski, Chapour Baktiar,..,et menées tantôt directement par les ressortissants d’un État, tantôt par des groupes politiques « amis ».
c) des attentats commandités par un État et visant à faire pression sur un autre État, comme ont pu en pratiquer la Libye, la Syrie ou l’Iran, et c’est alors une façon de « faire passer un message »
d) le soutien qu’apportent des États, sous forme d’argent,, de matériel, de logistique, de refuge territorial à des groupes terroristes avec qui ils partagent des objectifs politiques.

Nombre d'actions terroristes "du faible" s'adressent à un État, pour le contraindre à faire ou ne pas faire quelque chose, pour le détruire, renverser ses représentants, voire dans l'espoir de créer un jour un autre État indépendant. Aux yeux des lois, le terroriste est au mieux un partisan un combattant "privé" - entendez qu'il a choisi de prendre les armes par conviction idéologique, non pour obéir à une feuille de mobilisation ou aux ordres d'un gradé. Au pire un criminel aveuglé par le fanatisme.

La seconde objection est juste. Qu'un mot donne lieu à interprétations, voire à exploitations polémiques et idéologiques, ne doit pas décourager de lui chercher un sens. Sinon, il serait inutile de parler de liberté, de démocratie, de Nation, de peuple et autres termes d'une redoutable polysémie. Si le mot "terroriste" terrorise, raison de plus pour aller voir la chose en elle-même. Et pour rappeler que ce mot décrit une méthode sans rien dire des fins poursuivies.

La troisième objection est une version sophistiquée de la seconde. Elle n'est pas sans logique : effectivement, on a vu des États "déclarer la guerre" au terrorisme, en faire un bouc émissaire, le désigner comme cible pour tous les ressentiments, et en tirer prétexte pour bâillonner des oppositions ou restreindre des libertés. Mais on peut probablement dire la même chose de "la crise" ou "la menace extérieure" ... Même si le fait qu'un objet suscite des fantasmes (ou leur exploitation) n'implique pas son inexistence, il faut considérer la position dont Guy Debord formule la variante la plus élégante et la plus radicale : "Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique."[1] Certains franchissent un pas et en déduisent que tout terrorisme est d'État, suscité et mis en scène pour produire de la peur, donc de la légitimité. Les Italiens ont un joli mot pour cela : le "diétrisme" (de dietro, ce qui est derrière) : conviction que derrière chaque poseur de bombe, il y aurait un service d'État qui provoque et manipule.

Il existe plusieurs façons de classer "les" terrorismes en fonction de leurs acteurs ou de leurs buts. Mais toutes séparent d'une manière ou d'une autre un terrorisme qui vise à contraindre le pouvoir d'un autre qui cherche à la conquérir. Dans le premier cas l'inspirateur du terrorisme peut être un autre État par agents interposés ou une organisation internationale : ils posent des bombes, tuent des gens pour qu'un gouvernement prenne telle mesure diplomatique, libère tel prisonnier, paie telle dette, s'abstienne d'intervenir dans les affaires de tel pays. Le fameux Carlos symbolise assez bien ce type de pratiques. Le terrorisme peut aussi s'adresser à l'État depuis la base, depuis une province, un pays envahi pour le chasser, obtenir la décolonisation ou l'indépendance.

C'est pourquoi mieux vaut distingue les terrorismes suivant les objectifs qu'ils se donnent : terrorisme révolutionnaire, terrorisme identitaire, celui de groupes qui réclament une forme quelconque d'indépendance ou de reconnaissance, et terrorisme instrumental, qui vise à obtenir une action ou concession d'une autorité). Ces fins peuvent être justes ou injustes, sans que cela affecte les similitudes des méthodes. Plaire à Dieu pourrait être un quatrième grand motif.

La question du terrorisme révolutionnaire - le plus enclin à qualifier son action de non terroriste puisqu'issu des masses opprimées ou destiné à les réveiller- est le plus intéressant.

Ce qui sépare le terrorisme révolutionnaire d'un mouvement de masse est également assez simple. Non pas une illégitimité particulière de ses actions ou une cruauté spécifique (s'en prendre à des victimes "innocentes"), mais précisément l'absence réelle des masses. Sa forme stratégique suppose l'action d'une minorité, se pensant comme élite révolutionnaire (même si cela contredit sa propre idéologie), agissant clandestinement et sporadiquement.

Comme le note Michel Wieviorka, il existe une certaine autonomie du politique dans la pensée du terroriste : il se légitime comme acteur volontaire de l'Histoire en un état d'urgence et d'exception : " Le terrorisme interne d'extrême-gauche est la figure inversée, éclatée de l'action révolutionnaire. Là où celle-ci combine action sociale et action politique, il se sépare de toute action de masse pour s'installer au seul niveau politique. Mais il se démarque de la violence politique dans la mesure où il cesse d'être informé par les attentes ou les revendications populaires. Ce qui signifie non pas que son protagoniste abandonne toute référence au peuple, ou au prolétariat ou à telle ou telle autre figure sociale, mais qu'il avance ce type de référence de manière volontariste, artificielle et strictement idéologique."[2]

L'acteur - révolutionnaire "interne" - se trouve, surtout dans une société démocratique, contraint à un double exercice intellectuel. Il doit d'une part prouver qu'il parle au nom de l'Universel (ou de ses déclinaisons : le peuple, le prolétariat, le sujet historique cohérent avec la théorie marxiste). D'autre part, il lui faut démontrer que son adversaire n'est pas ce qu'il prétend : la démocratie formelle dissimule le mufle hideux du fascisme ou de la contre-révolution préventive. " Nous minorité auto-recrutée sommes légitimes et les élus du peuple ne le sont pas ". Cqfd. Pareil exercice mobilise de trésors de rhétorique.

Reste la grande interrogation : quid de la définition[3] ? Comment articuler une désinence en "isme" (qui se retrouve souvent dans des termes désignant des doctrines et corpus d'idées), et le mot terreur qui évoque un état psychique, un degré extrême de la peur, celui qui provoque un tremblement inextinguible[4].

Le terrorisme sert-il vraiment à répandre la terreur ? Tout n'est pas aussi simple que le suggère l'étymologie. L’acte terroriste a donc une dimension symbolique ou sémantique : il sert dire autant qu’à tuer ; il n’aurait aucun sens si la cible ne comprenait pas pourquoi l’on tue, au nom de qui, dans quel but et ce que représente celui que l’on tue. Reste la difficulté de définir cet état psychique recherché (Raymond Aron disait " Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physique. "[5]). S’agit-il seulement de provoquer la "terreur " ? Outre que définir le terrorisme par la terreur est tautologique, il y existe d’autres formes de violence et de contrainte qui visent à provoquer ce sentiment. La violence guerrière, fut-elle pratiquée par des armées régulières au service d’un État compte souvent sur la contagion de la panique dans le camp adverse ou sur l’effet préventif d’une réputation sanguinaire (la stratégie des Mongols reposait largement sur cet élément et nombre d’armées n’avaient rien à leur envier sur ce point[6]). Par ailleurs, est-il si certain que le terroriste veuille uniquement faire peur ? Quand bien même il transformerait chaque ministre, chaque policier, chaque fonctionnaire en victime potentielle toujours à attendre le coup qui la frappera, cela constitue-t-il un programme révolutionnaire ?

Le terroriste recherche un effet publicitaire voire pédagogique : il montre sa force et publie sa cause ; il radicalise une situation en obligeant chacun à choisir son camp. S’il est heureux, il recrute et suscite des vocations. Il exprime ses revendications et les voit parfois satisfaites. Souvent, il dit exercer une vengeance ou accomplir une sentence - celle d'un tribunal révolutionnaire clandestin - et à faire connaître cette œuvre de justice. Le thème du "mort pour mort et sang pour sang" revient souvent dans la rhétorique des terroristes. Certains de leurs actes semblent de pures protestations contre une injustice subie, destinées à célébrer par un ravage équivalent le dommage subi par des "innocents". Ainsi, l’un des attentats les plus sanglants avant le 11 septembre 2001, fit 168 morts, tués par un camion piégé contre un bâtiment officiel d'Oklahoma City le 19 avril 1995. Leur auteur, Timothy Mc Veigh exécuté six ans plus tard, disait avoir voulu à la fois venger les victimes du massacre de Waco[7] et prévenir l'Amérique du danger de l'État fédéral vendu aux grandes compagnies[8].

Par goût du paradoxe, on pourrait même envisager que les terroristes (ou certains d’entre eux) cherchent surtout à unir leur propre camp, dont ils se disent l’avant-garde (du prolétariat, du peuple opprimé, de l’Oumma divisée ...). Le spectacle de l’ennemi frappé à la tête est censé dissiper les ténèbres idéologiques ou briser les habitudes de soumission qui empêchent les opprimés de se révolter. Ainsi l'attentat remplit une double fonction : une satisfaction immédiate (la tyrannie est humiliée et frappée dans ses représentants ou ses symboles les plus visibles) et, dans un second temps, il crée des vocations et stimule des révoltes. Cela aide le dominé à prendre simultanément conscience de sa domination et de sa force.

Le terrorisme est un jeu à quatre : terroriste, ennemi, cible, opinion à laquelle s'adresse l'attentat comme message. Frapper la cible pour terroriser l'ennemi - ce qui vaut également vrai avec la guerre ou la guérilla - n'est qu'une composante de sa stratégie, la part que nous pourrions nommer "psychologique", par opposition à la composante symbolique. Ainsi, il est indéniable que le terroriste veut imiter ou compenser une violence première qu'il impute à son ennemi, même si le terrorisme n'est pas une simple "rivalité mimétique"[9].

Car le terroriste a beaucoup à dire ; il recherche un effet plus complexe que la peur ou la contrainte. Il peut, par exemple, envisager son acte comme une punition infligée à des coupables soit au nom de la loi divine, soit au nom d’un principe que lui, terrorise/juge/bourreau, tient de l’Histoire ou de la volonté authentique du peuple. Principe dont la dignité serait bien plus éminente que celle du droit positif, ce droit qui le qualifie de terroriste. Il peut adresser un message à la postérité et utiliser le bruit de l’attentat à des fins publicitaires, pédagogiques, expressives… et pas seulement pour faire peur ou menacer.

Si "le terrorisme" en soi n'existe pas, reste qu'il existe des méthodes terroristes, mélange de violence politique et d'action psychologique, de clandestinité (du groupe) et de publicité (par la recherche d'un impact maximal sur l'opinion) ; il ne sert à rien de fuir un mot sous prétexte qu'il donne lieu à confusions et exploitations rhétoriques. Pour le remplacer par quoi, au fait ?




[1] Guy Debord Commentaires sur la société du spectacle , aphorisme IX, Lebovici 1988


[2] Michel Wieviorka Sociétés et terrorisme, Fayard 1998, p. 462

[3] Nous ne prétendons ici à aucune originalité dans cette problématique, la question de la définition du terrorisme se retrouve dans la plupart des livres que nous citerons et fait même l'objet de thèses universitaires comme Les infraction de terrorisme contemporain au regard du droit pénal, de Murielle Renar, Paris I, 1996


[4] Terme qui vient du terror latin, peur extrême qui fait trembler. À noter que si la plupart des langues européennes ont repris "terrorisme" du français (voir chapitre suivant) les Grecs modernes se singularisent en parlant de "Traumokratia" (le pouvoir ou le commandement de la terreur, avec une désinence en "cratie" comme dans démocratie, autocratie, etc.)


[5] Raymond Aron Paix et guerre entre les nations Gallimard 1962 p. 176


[6] Calebb Carr Les leçons de la terreur Presses de la Cité 2002


[7] Une secte armée "les Davidiens" y avait résisté en 1993 à l'assaut du FBI venu les arrêter au prix de nombreux morts.


[8] Mc Veigh a eu une longue correspondance avec Gore Vidal voir The Meaning of Tjhimoty Mc Veigh, in Vanity Fair, Septembre 2001. Dans cette correspondance, Mc Veigh, attendant son exécution, affirmait n'avoir voulu agir que pour protester contre les excès liberticides de l'État fédéral et n'avoir eu aucune motivation néo-nazie ou raciste, comme les membres d'autres milices.


[9] René Girard , Achever Clauswitz, Carnets Nord, 2007


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