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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Pouvoir et influence

L'influence est censée procurer du pouvoir. Quand nous disons que X a fait telle chose sous l'influence de Y ou que telle population a voté de telle manière sous l'influence des médias, du parti ou de l'église, nous sous-entendons que "normalement", comprenez si cette influence ne s'était pas exercée, le sujet influencé, individu ou collectivité, se serait conduit autrement. L'influence se constate ou se présume après coup au vu de résultats, et ce sont le plus souvent des comportements (ou des absences de comportements, ce qui revient au même).

L'influence répond donc bien à la définition classique du pouvoir : probabilité d'obtenir quelque chose de quelqu'un. Si son effet ne peut s'expliquer ni par obéissance, soumission, crainte, ni par une contrepartie, voire un simple calcul d'intérêt ni par les autres manières classiques de gouverner les hommes, carotte ou bâton, il faut bien admettre que "quelque chose" a dû jouer, quelque chose qui a fait changer l'esprit des influencés, quelque choses dont il n'ont pas toujours conscients alors qu'ils croient peut-être même décider spontanément et librement. Ils ont adopté, donc intériorisé, une valeur, une croyance, un point de vue, un désir ou un objectif qui leur a été suggéré de l'extérieur.

La question de l'influence se divise donc en deux parties : vers l'amont et le mystère de ses mécanismes, mais aussi vers l'aval et les conditions de son efficacité, c'est-à-dire la nature de son pouvoir dans le champ politique, économique et culturel et les résistances ou concurrences qu'elle y rencontre.

En amont qu'est-ce qui fait que certaines paroles ou certaines images (voire certaines musiques), bref certains signes sont produits dans le but d'agir sur le cerveau d'une "cible" et d'y produire certains effets recherchés ? Il s'est écrit des centaines de livres sur le sujet depuis l'Antiquité et les premiers manuels de stratagèmes ou de rhétorique. Du reste, influencer autrui est une profession et les spécialistes se nomment suivant les époques et les contextes : des sophistes et rhéteurs, des missionnaires et prosélytes, des intellectuels, des propagandistes, des marketers et publicitaires, des spin doctors, des agents d'influence, des infoguerriers, des spécialistes des psyops, des lobbyistes, des leaders d'opinion, des e-influents,..

Ajoutons que l'influence ne se résume pas à la production de messages sophistiqués par des professionnels. Elle suppose aussi des vecteurs (par exemple des médias) pour les faire parvenir à leurs destinataires et des organisations humaine. Une mission jésuite ou une société de pensée du XVIII° siècle sont, chacune à leurs manières des organisations vouées à l'influence. À notre époque, elles prolifèrent. Soit des des organisations comme l'État ou l'entreprise, directement ou par l'intermédiaire de professionnels (agences de communication, spécialistes du marketing politique...) s'efforcent de plus en plus d'agir sur l'opinion. Soit des organisations principalement vouées à l'influence, comme les lobbies, les think tanks ou les ONG affirment leur présence.

En aval, toute tentative d'influence orchestrée produit ou non ses effets et ses ambition peuvent aller de la vente d'un produit à la conversion idéologique d'une population entière. Affaire d'adaptation, d'opportunité, de milieu récepteur (l'influencé est a priori l'influençable qui était peut-être secrètement prédisposé à adopter une valeur, une conviction ou un comportement). Mais dans tous les cas, l'influence va s'exercer par rapport à des pouvoirs préexistants. En fait, elle est de nature mixte : elle agit indirectement, en transformant des relations préétablies. C'est un pouvoir sur un pouvoir.

Pour le dire autrement, si les systèmes de pouvoir fonctionnaient parfaitement suivant leur pur principe, il n'y aurait pas de place pour l'influence qui se glisse en quelque sorte dans leurs interstices et prospère sur leurs ratés.

Si le pouvoir politique se résumait au principe d'autorité - théoriquement émanant du peuple dans nos démocraties - la norme élaborée par le législateur et appliquée par l'exécutif, réglerait toutes les affaires relevant de l'ordre public et il n'y aurait pas de place pour les réseaux, les trafics d'influence, les groupes de pression, les campagnes médiatiques, de communication politique, etc.

Si le système économique fonctionnait selon les pures lois du marché et de l'utilité, il n'y aurait pas non plus d'espace pour la négociation, le lobbying, les effets de mode, le formatage du marché par les producteurs (notamment par la publicité et les habitudes de consommation)...

Si le pouvoir culturel au sens large ne reposait que sur la compétence reconnue de ceux qui l'exercent et sur le respect des critères moraux, esthétiques ou intellectuels établis, il n'y aurait pas de minorités actives, de changements, de débats...

Même le pouvoir militaire (au sens clausewitzien d'une violence utilisée pour faire céder la volonté politique d'un adversaire) doit, en ces temps de guerres asymétriques, faire de la place aux opérations d'influence, à la "diplomatie publique" et à divers autres procédés à la fois pour faire diminuer l'hostilité de populations susceptibles de soutenir une rébellion et pour "vendre" la guerre aux opinions publiques.

L'influence est à la fois un pouvoir de... (notamment de faire croire, de faire aimer ou détester, voire de faire penser d'une certaine façon) et un pouvoir sur... (sur des individus qui ne sont pas seulement devant l'alternative d'obéir ou pas, de recevoir ou pas, mais qui sont changés dans leur for intérieur). C'est surtout un pouvoir qui se renforce de son invisibilité.

Parallèlement, on constate la montée de « nouveaux pouvoirs » hétérogènes : les fonds de pension ou les représentants de la société civile, les lobbies et les médiateurs, les vieux et les nouveaux médias, les think tanks et les organisations internationales, les autorités morales et les officines, les fonds éthiques et les organisations criminelles, les sociétés militaires privées et les sectes.... Leurs manifestations diffèrent, leur sanction diffère, leur visibilité diffère … La notion même de pouvoir s’effrite : des blogs citoyens aux multinationales de la communication, de la violence spectaculaire terroriste au très discret pouvoir d’indexer sur Internet, des écoles de pensée à la gestion de l’opinion (sondages , storytelligng…), sa figure se brouille. D'autant qu'il a plutôt mauvaise presse, comme le chef et le marché, en ces temps où il n'est question que de consensus, de gouvernance, de négociation, ... Autant de raisons pour s'interroger sur les voies et moyens de l'influence.




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