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L'Astran l'époustouflant
Canular et numérique

 À en croire Wikipedia (du moins il y a quelques jours), "Léon Robert de L'Astran, né le 20 janvier 1767 à La Rochelle et mort le 7 avril 1861 à La Rochelle, est un naturaliste et savant qui effectua plusieurs voyages aux Amériques dont un avec La Fayette, à bord de la Frégate Hermione." Son titre de gloire ? Fils d'un amateur rochellais " il s'oppose fermement à la traite des noirs et refuse que les navires dont il hérite de son père soient utilisés pour cela."
Depuis tout le monde a appris (y compris Wikipedia qui a supprimé la page litigieuse) qu'il s'agissait d'un simple canular.
Trop tard pour Ségolène Royal qui, le 10 mai dernier, dans une déclaration solennelle pour  la journée de l'esclavage, déclare, parlant de la Rochelle, : "Ce capitalisme négrier dont la région porte l'empreinte eut ses dissidents : au 18ème siècle, Léon-Robert de l'Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d'un armateur rochellais qui s'adonnait à la traité, refusa que les bateaux qu'il héritait de son père continuent de servir un trafic qu'il réprouvait." Trop tard aussi pour un château de la région qui propose sur son site une route gastronomique de ce nom, car "Léon Robert de L’Astran, représente bien sa ville natale, La Rochelle dite « La rebelle »".
En fait, la fausse biographie de l'Astran traînait sur Wikipedia depuis deux ans, mais comme il ne s'agissait pas d'un article très visité, très controversé ou intéressant beaucoup de spécialistes, la probabilité qu'un vrai expert tombe dessus et s'interroge sur l'authenticité du contenu était assez faible. En l'occurrence, c'est plutôt le nègre (sans jeu de mot) chargé de rédiger le texte de Ségolène Royal qui a du piocher un peu vite sur l'encyclopédie en ligne et se dispenser de faire une recherche en bibliothèque, longue et pénible, puisque l'information était là, gratuite et disponible.
Certes, ce n'est pas la première fois que la patronne de la région Poitou-Charentes tombe dans le piège d'un farceur. Croire à l'article de Wikipedia (où il existe d'autres personnages imaginaires) n'est pas pire que d'avoir cru quelques décennies plus tôt, après l'invention d'Hégésippe Simon en 1913, à l'existence de Monsieur Mouche ou du peuple poldève, pour prendre deux exemples de canulars classiques : l'article était normalement rédigé et ne contenait pas de grosses ficelles. C'est, dans tous les cas, plus pardonnable que de se référer comme BHL au philosophe Botul, auteur de "La vie sexuelle de Kant", alors que, pour le coup, les inventeurs ont multiplié depuis des années les indices qu'il s'agissait d'un canular comme en faisaient autrefois les normaliens. Ainsi : "Le prix Botul (du roman, de l'essai, de poésie, etc.) récompense un ouvrage dans lequel le nom de Jean-Baptiste Botul est mentionné. De plus, «la condition nécessaire mais non suffisante pour être lauréat du prix Botul est d'appartenir au jury du prix Botul». Il s'agit d'un prix annuel, créé en 2004 par la Botul Fondation for Botulism (BFB)." Si vous avez détecté quelque chose de bizarre dans la phrase précédente, c'est peut-être que vous êtes plus méfiant que BHL, pourtant ancine de la rue d'Ulm !
Il y aura probablement d'autres cas de ce genre pour au moins deux raisons.
La première est que c'est techniquement facile : n'importe qui peut injecter son texte dans le circuit, anonymement et gratuitement. Un peu d'astuce (quelques liens croisés), un peu de patience (laisser dormir son piège non repéré quelques temps sur Wikipedia, p.e.) et la fausse information peut être reprise par des sources réputées sérieuses.
La seconde raison est d'ordre plus culturel. D'une part les procédures de vérification des sources, celles qui étaient censées par exemple gouverner la "revue par les pairs" dans le domaine universitaire, sont menacées par le vite-pensé, vite-cité, vite-jugé  vite copié/collé, que favorise le Net. Autre exemple récent : la façon dont a été reprise une information pour le moins sujette à caution, à savoir que l'âge de la retraite en Grèce était de 53 ans ! Tout le monde à tiré vite sans prendre la peine de vérifier la source, pas forcément malicieuse (il aurait pu s'agir d'une bête faute de frappe reproduite ad libitum).
Et comme, en retour, notre culture favorise aussi la parodie, l'ironie, le goût du faux ou de la performance individuelle qui consiste à lancer le "hoax" le plus énorme, l'imitation du journalisme d'investigation à la portée de tout un chacun avec ses bouts de vidéo révélateurs mis en ligne ou ses révélations à répétition...,  il est presque statistiquement normal qu'un certain nombre d'informations mises à notre disposition soient piégées ou tout simplement fausses.

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