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Vitesse, information et stratégie
Faudra-t-il (ré)inventer une "dromologie", une science de la vitesse dont Virilio pressentait la nécessité dès les années 70 ?
La course pour acquérir l'information a inspiré depuis longtemps une approche stratégique : savoir et décider avant l'autre, voire retarder le concurrent ou l'adversaire.
La veille - art d'obtenir l'information juste et juste à temps - s'inscrit dans cette logique. Les technologies Web 2.0 démultiplient les processus d'accès, production, diffusion ou reprise des données au sein des réseaux. En cela, elles prolongent une tendance lourde : la quête d'un zéro délai impliquant zéro distance et zéro ignorance, mythe fondateur d'Internet. Mais l'effet de vitesse pure des messages (expression, circulation, réaction, interprétation, reconstruction...), implique aussi des règles propres à nos sociétés du risque et de l'urgence permanente.
Des pouvoirs rivalisent pour capter l'attention des communautés et accréditer leur message ; des modes inédits de faire-savoir et de faire-croire court-circuitent les anciens systèmes régulateurs basés sur l'autorité.  Des dangers se révèlent dont les risques d'image (et son corollaire : l'hystérie de l'image) et les possibilités de contagion par une information fausse ou dégradée, redondante sous son apparente surabondance. Des règles s'ébauchent régissant la formation de l'opinion, la réception, l'évaluation et la reproduction des messages. Des stratégies s'inventent sous nos yeux ; sélectionner et gérer des contenus, mais aussi mobiliser des circuits et stimuler des interrelations entre les acteurs.
Bref, ce que nous gagnons en possibilités pures, il nous faut en payer la rançon en qualité de l'information, mais aussi en qualité de notre attention donc de notre liberté critique effective.
En d'autres termes, s'informer est, par définition, une activité qui coûte, outre de l'argent, du temps et de l'effort. Cela consiste à vaincre les obstacles que sont la surinformation, la redondance, l'insignifiance, la mésinformation.. En quoi sa pratique en temps dit réel change-t-elle l'équilibre entre pièges et récompenses ?
Qui gagne, qui perd ?
La veille, n'est pas une quête de la connaissance pure. Sa définition suppose la notion de juste à temps, d'anticipation (d'événements ou de tendances à venir), de dépassement (savoir avant le concurrent), de décision (une connaissance en vue de l'action ou de la réaction) et d'inachèvement (elle n'a par définition d'autre fin que pressentir pour faire et changer une situation qui appellera une nouvelle veille en vue d'une nouvelle décision).
La vitesse est donc au cœur du processus, mais la vitesse de quoi ?
La réponse la plus évidente est la vitesse des flux : elle est déterminée par la circulation de l'élément le plus rapide, quasi instantané, puisqu'il s'agit d'un électron. Il faut moins de sept secondes à un courriel pour parcourir la planète et nous accédons immédiatement à des sources d'information qui nous donnent l'impression que nous sommes débarrassés de la question de la distance, du parcours de l'information d'un émetteur à un récepteur ou d'un cerveau à l'autre. Comme si le monde venait à nous dans l'instant.
 Que ce soit dans un rapport de messagerie (A dit à B que X) ou de consultation (A recherche X parmi des mémoires Y, Z, etc. conservées quelque part).

Notons dès à présent que le Web 2.0 semble favoriser un rapport que nous appellerons mixte ou de signalisation : A indique à B que l'information X est disponible en un "lieu" numérique qu'il est libre de visiter ou pas. Bien entendu, cette opération était possible dès l'invention de l'hypertexte, mais elle a pris une place prégnante, à la fois pour des raisons techniques (p.e. il existe des instruments qui remplissent très bien la double fonction de publier et d'interpeller, comme Twitter) et surtout pour des raisons culturelles : nous désirons intensifier nos réseaux sociaux (comme s'il en existait d'asociaux), nous sommes motivés pour faire partager nos passions ou nos découvertes, nous éprouvons un besoin d'être "au courant", autant de phénomènes sociaux et pas seulement psychologiques.
D'où un premier problème d'ordre systémique : le risque de panique et de contagion. Pour une institution, ce risque peut être celui d'une surprise, par exemple touchant à sa fameuse e-réputation. En quelques heures, elle peut se trouver confrontée à une situation affolante qu'elle n'avait pas pressentie : des milliers de gens de par le monde se mettent à la critiquer. Une rumeur, une révélation, un débat ou une vidéo la ridiculisant touche un vaste public en quelques clics.
Mais ce temps du trajet en fait oublier d'autres non moins importants.
En amont, le temps de production de l'information a été incroyablement raccourci et démocratisé. Chacun peut - souvent au prix de la citation ou du copier-coller - produire donc reproduire une information instantanée. Il est évident que ni les procédures de vérification, ni le temps d'analyse n'y gagnent. Manque souvent la distance nécessaire et le temps de maturation d'une opinion qui ne soit pas sous le coup de l'émotion et des réflexes acquis.
En aval, il y aussi le temps du destinataire qui change - y compris le fameux temps de cerveau humain  envisagé comme valeur économique  Attention distraite, tendance aux contagions panurgesques, vision fractionnée du réel, perte de hiérarchie où l'urgent remplace l'important, confusion circulaire entre ce dont traitent les médias et ce qui est significatif, ou entre ce qui intéresse autrui au même moment (qu'il faudra savoir avant les autres et oublier demain) et ce qui a du sens, réduction de la complexité aux stéréotypes (qui sont, après tout, la meilleure façon de faire du prévisible et du familier à partir de la diversité)..., les reproches faits à la surabondance médiatique, non filtrée puisque non ralentie ne manquent pas.  Sans compter qu'aux distorsions cognitives, pourraient ajouter des effets psychologiques : addiction à l'événement perpétuel, surexcitation permanente, boulimie, passivité, surexcitation superficielle, anxiété d'être exclu du mouvement ...
Face à redoutable diagnostic apparaît un nouveau besoin : celui de ralentir le flux si bien que l'on parle maintenant de "slow media" comme on disait "slow food". Moins de consommation de médias ou de réseaux sociaux pour plus de respiration et de sens. Moins de médiation pour plus de méditation, pour le dire autrement.

Il nous semble qu'il y a surtout une quatrième vitesse qui interfère : celle qui lie les informations entre elles et que déterminent  les hyperliens, citations, tags, signalisations, classements, etc. dans leur perpétuelle réorganisation.
En d'autres termes, le contenu de l'information, ce qu'elle dit sur le fond, compte moins que la façon dont elle est recommandée, approuvée, échangée, parfois parodiée ou critiquée, et surtout indexée par une multitude de gens et de machines. Ce processus est à certains égards beaucoup plus ouvert et démocratique avec le Web 2.0 puisque les chances qu'a un message de surnager dans l'océan de l'information surabondante dépendent d'une pluralité d'acteurs et non plus de quelques contrôleurs décidant de ce qu'un public standardisé verra ou saura. Mais que le pouvoir de contrôler et de hiérarchiser soit plus diffus ou plus subtil ne l'abolit pas. Il en fait simplement le résultat d'un processus collectif.

Le discours extasié sur les "possibilités" de la technique ou sur l'ouverture au monde qu'elle permet est passablement naïf. Le discours catastrophique qui ne parle qu'en termes de dangers ou d'aliénation (l'homme fasciné par sa création technologique) plutôt paralysant. À chaque média nouveau, il faut une période d'apprentissage collectif. Nous commençons seulement à découvrir les règles du jeu sans autre alternative que de le maîtriser ou de laisser dériver un pouvoir inquiétant. Cela s'appelle une nouvelle culture.

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