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Attentat de Time Square : raté et récupéré
Amateurisme et narcissisme dans le jihad

Selon le New York Times, un suspect dans l'attentat manqué de Time Square a été arrêté au moment où il tentait de s'envoler pour Dubai. Si cet Américain du Connecticut émigré du Pakistan, Faisal Shahzad, dont on dit qu'il se serait récemment rendu dans son pays d'origine (est-ce si bizarre ?), était bien le coupable, il n'aurait pas démontré un professionnalisme très remarquable. Et le système de mise à feu mal bricolé, et l'idée d'acheter la voiture utilisée pour l'attentat (Shazad aurait été repéré en suivant la piste du vendeur), et les nombreuses traces qu'il a laissées, et le fait de se précipiter à l'aéroport qui a le plus de chances d'être surveillé : n'importe quel téléspectateur regardant des feuilletons comme les Experts ou New York police judiciaire, devrait éviter de telles erreurs.
Seconde bizarrerie dans cette affaire : la revendication un peu confuse de l'attentat par Tehrik-e-Taliban du Pakistan, TTP "lié à al Qaïda" suivant la formule consacrée. La revendication est d'abord présentée par le chef de ce mouvement, Hakimullah Mehsud (à ne pas confondre avec son prédécesseur à la direction du TTP, Baitullah Mehsud) dans une vidéo qui disparaît du Net, et dont l'authenticité est contestée. Puis il est relayée sur la Toile par des messages audio et vidéo. Ils sont disponibles ici au moment où nous écrivons et antérieures à la bombe de Time Square (4 avril pour la vidéo, 19 pour la bande audio avec illustration kitsch où l'on voit une carte du monde où explosent des bombes, le tout sur fond de musique tonitruante et martiale). Mehsud avait été donné pour mort en janvier (mais il ne serait pas le premier chef jihadiste dont on annonce faussement qu'il a été abattu par une bombe ou un missile, ou dont la mort fait l'objet d'annonces contradictoires, comme ce fut le cas pour son prédécesseur).

Shazad est-il vraiment coupable ? Mehsud est-il vivant (ou ses lieutenants ont-ils bricolé d'anciens enregistrement dont les messages vagues de menace pourraient coller à l'actualité, ou est-il remplacé par son frère comme l'a suggéré un ministre pakistanais) ?  Quel lien entre l'auteur de l'attentat et le chef mouhadjin ? Si les deux premiers points étaient établis, Shazad a-t-il vraiment agi sur ordre de Mehsud ou le TTP tente-t-il de récupérer les bénéfices d'un acte qu'il n'aurait pas vraiment organisé et dont il n'est même pas certain qu'il ait été tenu au courant ? De vagues annonces que les Américains vont être punis pour les "millions de morts" musulmans qu'ils ont provoqués et que leurs cités seront frappées bientôt ne sont  pas des preuves. Il y des mois ou des années que des chefs jihadistes annoncent que les Américains vont payer le prix du sang dans leurs foyers.

Du reste, sur le fond, le message de Mehsud  (vidéo du 4 avril) ne dénote guère par rapport à la production jihadiste du genre :
- dénonciation de la propagande US et des mensonges médiatiques (les jihadistes dont on annonce la mort ont échappé aux drones)
- rappel du long martyrologue
- stigmatisation des USA comme les vrais terroristes
- avertissement à leurs alliés
- couplet internationaliste s'adressant particulièrement au Yenan, à l'Algérie, à l'Arabie saoudite et à la Palestine
- annonce du châtiment des Américains qui quitteront bientôt l'Afghanistan ayant subi leur pire défaite

Le seul point remarquable est sans doute la gestuelle de Hakimullah, visiblement mal à l'aise devant la caméra, malgré le décor blanc et or dont il s'entoure et les deux combattants armés et masqués qui l'encadrent : ce jeune chef qui fut longtemps le chauffeur et garde du corps de Baitullah Mehsud n'est pas encore un habitué de la caméra. Il n'a certes pas le charisme de ben Laden, même s'il commence modestement à rivaliser avec lui en terme de prestige médiatique. Et s'il a réussi à s'imposer dans les zones tribales, cela n'en fait pas encore un chef d'internationale terroriste.
Il est pourtant maintenant à la tête de la principale coalition de talibans, cible de la grande offensive de l'armée pakistanaise au Waziristan du sud (une offensive "historique" sur les résultats de laquelle les autorités sont maintenant beaucoup plus discrètes). Enfin Hakimullah s'est montré sur un enregistrement aux côtés de Khalil Abu-Mulal al-Balawi, le fameux infiltré qui s'est fait sauter lors de l'attaque du camp Chapman. Cela n'a pas peu contribué à sa réputation.
De là à dire que le petit caïd est en train de devenir une star qui aurait simplement besoin d'un peu de media training..., il y a un pas. Et il faudrait certainement être très initié aux arcanes de la vie tribale pakistanaise pour savoir si Hakimullah est irrémédiablement l'ennemi public n°1 dans son pays ou si certaines négociations ne sont pas parfois envisageables.
Reste une dernière bizarrerie : comment interpréter le fait de revendiquer un attentat manqué ? On se souvient aussi de la tentative ratée d'un jihadiste nigérian qui avait tenté de se faire sauter dans le  le vol Amsterdam-Détroit en décembre dernier : là aussi une revendication tardive et douteuse de l'attentat par al Qaïda.
Dans les deux cas, il y avait eu le même doute sur la participation des commanditaires auto-proclamés (al Qaïda ou TTP). Des organisations qui sont censées faire trembler la planète en sont-elles réduites à s'approprier les initiatives de semi-amateurs ? C'est dans tous les cas une question à se poser.




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