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Powerpoint, arme de guerre ?
À machine stratégique, outil rhétorique

Un article du Figaro de ce jour, reprenant un texte du New York Times, nous rappelle combien les militaires US sont, eux aussi, victimes du syndrome de Powerpoint. Comme le montre un incident drolatique rapportés par ces journaux, les responsables ont été tellement formatés à utiliser ce logiciel de présentation, fleuron de Microsoft, qu'ils expliquent n'importe quelle situation en une série de diapositives. Dont des schémas "en bol de spaghetti" avec des flèches renvoyant à des cartouches, renvoyant à des mots et à des sous-catégories..., Le tout si emberlificoté que le le général Mc Chrystal, commandant des forces alliées en Afghanistan avait conclu en regardant ce slide qui commence à circuler sur Internet : «Le jour où nous comprendrons ce schéma, nous aurons gagné la guerre».
On apprend également que les soldats appellent "hypnotiser les poulets", la pratique qui consiste à occuper 25 minutes sur une conférence de presse d'une demi-heure en assommant les journalistes avec un Powerpoint redondant.
Il est vrai qu'avec ses "diapositives" qui mêlent texte (bref pour être lu de loin), images fixes ou mobiles, hyperliens, éventtuellement son, musique, schémas, défilement automatique, le tout réduit à la même grammaire numérique, Powerpoint a tout pour fasciner par ses possibiltés techniques de représenter de l'imaginaire.
On se souvient aussi comment, en 2003, le général Colin Powell avait "démontré" l'existence des Armes de Destruction Massive en projetant à l'assemblée générale des Nations Unies le PowerPoint le plus célèbre de l'histoire. Le défilement des "preuves" en image, renforcées par l'attraction lumineuse de l'écran géant et par la réputation "high tech" de tout ce que produit le renseignement américain, n'avait d'ailleurs convaincu que ceux qui voulaient l'être (et dont le général ne faisait peut-être pas partie).

À retenir donc que Powerpoint permet

a) aux imbéciles de croire qu'ils comprennent une situation parce qu'ils la décrivent en slogans et en images
b) aux esprits confus de transformer une machine à simplifier en outil à embrouiller en multipliant les pseudo concepts et catégories (entia non sunt multiplicanda)
c) aux gens intelligents de persuader les autres plus facilement par un effet d'évidence artificiel. Un mot apparaît et une idée paraît s'imposer ; une flèche relie, une pyramide hiérarchise, des cercles insèrent d'autres cercles, on répartir des statistiques sur un fromage et une relation (de causalité, d'appartenance, de détermination, de différence, etc.) apparaît comme réelle. Un slogan s'inscrit (sans verbe, sans propositions, sans conditionnel, sans modalité de temps et surtout comme contradiction..) et une attente paraît déjà réalisée. Nous passons de "être, c'est être perçu" à "Paraître en diapo, c'est exister vraiment". Or juxtaposer n'est pas prouver, montrer n'est pas démontrer : tout ce qui est représentable n'est pas constatable.

Le lecteur se doute bien que l'auteur de ce site utilise lui-même Powerpoint (ou plus exactement son équivalent pour Mad, Keynote) pour faire cours à ses étudiants (qu'il ne considère en aucune façon comme des poulets) et que, loin d'être nostalgique technophobe, il :
- n'est pas systématiquement contre l'usage d'images pour soutenir un propos (le fameux "un schéma vaut mieux qu'un long discours" de Napoléon),
- pense qu'il est des cas où il est plus utile de projeter un cliché avec texte que de revenir au projecteur de papa qui a fait sombrer tant de réunions de famille dans le cauchemar de la projection des photos-souvenirs
- concède volontiers qu'il est des moments où il faut savoir se résumer en quelques mots ou tableaux (les médiologues adorent les tableaux comparatifs)
- confesse que ce n'est pas un péché mortel de soutenir l'attention de ses auditeurs par autre chose que la force du verbe.

Ces concessions de bon sens ayant été faites, quel est le problème ?

Ce phénomène de l'abus militaire du Powerpoint, déjà signalé par Mon Blog Défense rejoint une critique plus générale, brillamment théorisé par Pierre d'Huy dans Médium n° 11, (à propos de l'usage civil du fameux logiciel dans des conférences, exposés, cours...) : "PowerPoint n’a pas pour objet la connaissance, mais la conviction. Loin de la recherche de la vérité par le dialogue et la réfutation de la maïeutique socratique, la rhétorique se contente de son statut de machine à convaincre. N’importe quel type d’assemblage de simples vraisemblables lui convient, à condition que cet objectif soit atteint. Barthes nous rappelle, dans son séminaire à l’École Pratique des Hautes Études, en 1964, que la rhétorique est aussi une pratique sociale, une technique privilégiée (puisqu’il faut payer pour l’acquérir) qui permet aux classes dirigeantes de s’assurer la propriété de la parole. Avec PowerPoint, c’est bien de cela qu’il s’agit, s’assurer la propriété de la parole. Grâce à une mise en forme de contenu, qui s’enseigne et s’apprend."

Les militaires, par nature peu formés à l'art oratoire et aimant les catégories bien tranchées, sont-ils plus victimes que les managers de ce syndrome du "montrer c'est prouver, représenter c'est assurer" et de la pensée magique ? Peu importe.
La vraie question réside dans l'usage qui est fait de Powerpoint, en principe utilisé par un orateur dont la parole devrait être maîtresse, l'image n'étant là que pour rendre le propos  plus clair ou plus mnémotechnique. Ceci peut produire des effets de dissonance (quand le public est focalisé sur l'écran au point de ne plus se préoccuper du fil conducteur du discours) mais aussi des effets de leurre quand l'orateur renvoie au support comme à une autorité qui prouverait la véracité de son propos ou dispenserait d'en donner les articulations logiques. Un compère virtuel, en somme. La surabondance des moyens (y compris des moyens de distraction ou de focalisation mentale) peut être la pire ennemie du suivi du raisonnement. Enfin et surtout, la capacité de paralyser la critique (déconcertée par les renvois entre le fond et le support, déconnectée face à l'effet de réalité) n'est pas le moindre avantage d'un outil pédagogique qui peut devenir arme stratégique.
Ici comme ailleurs, ce n'est pas l'outil qu'il faut incriminer, au nom de ses potentialités négatives, mais notre paresseuse ignorance des processus que nous subissons.

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