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Chine, Google USA : match à trois
Censure, business et cyberguerre

Le conflit entre l'Empire du Milieu et la Société du Bien rentre dans une nouvelle phase. Google (dont la devise est "be no evil") après avoir annoncé son intention de se "retirer" de Chine au nom des droits de l'homme qui y sont toujours bafoués, vient, plus subtilement, de provoquer Pékin : il a détourné son moteur de recherche google.cn. vers celui de Hong Kong, également en chinois mais non censuré. Le but est évidemment d'obliger les autorités à réagir et à prendre publiquement leurs responsabilités, soit en censurant elles-mêmes les recherches des leurs internautes (et l'on verra bien alors qu'il s'agit de dissidence, pas de protection contre la pornographie), soit en fermant le moteur de recherche qui est consulté par 90% des internautes de la planète (mais seulement, il faut le préciser par environ un tiers des 384 millions d'internautes chinois). Du reste, Pékin vient d'annoncer des rétorsions et de baisser le débit de la circulation en direction du site de Hong Kong. China Mobile et China Unicom ou encore Top.Com viennent d'abandonner des projets juteux avec la compagnie américaine. En attendant d'autres mesures.
Mais comme l'a dit Mr. Drummond le représentant juridique de Google :  “It is good for our business to push for free expression,” (c'est bon pour les affaires de se battre pour la liberté d'expression).
Google aurait donc donc révélé le hideux visage de la dictature qui prive ses citoyens du droit à l'information et à l'expression. Et chacun de se persuader qu'il s'agit d'une question de libertés publiques et uniquement de cela : la Chine pourra-t-elle maintenir un chape de plomb à l'heure de la communication planétaire ?
À première vue, il s'agirait donc d'un conflit, certes à prétexte commercial, mais surtout politique et éthique. Il opposerait d'une part une compagnie qui avait certes péché autrefois en acceptant de censurer la version locale de son moteur de recherche, mais qui vient de reprendre une posture morale en refusant de se rendre complice plus longtemps, exemple à ceux qui seraient tentés de s'implanter en Chine au prix de compromis. Et d'autre part, un pouvoir archaïque uniquement soucieux de contrôler ses citoyens.
Certes, quelques mauvais esprits font remarquer que, dans cette affaire, Google dont le chiffre d'affaire s'élève à 24 milliards de dollars, ne perd que 300 millions dans un pays où, de plus, il est largement dépassé par le moteur local Baïdu. La perte provisoire d'un marché pas si rentable sera peut-être largement compensée par l'opération publicitaire qu'ont réalisé Brin et Page, les jeunes dirigeants de la firme : désormais leur logo sera synonyme de libertés. Et des générations de jeunes internautes seront moins tentées de la critiquer pour sa position hégémonique ou pour l'exploitation commerciale qu'elle fait des données personnelles. Les Occidentaux qui espèrent prendre les parts de marché de l'entreprise californienne (comme Microsoft avec son moteur Bing) pourraient bien ne faire qu'un calcul à court terme. Il y a peut-être du vrai dans cette hypothèse, mais là n'est pas l'essentiel.
S'agit-il uniquement d'une affaire de censure et de droits de l'homme ? Ou d'autres enjeux stratégiques sont-ils en cause ? Depuis le début de cette affaire - c'est à dire depuis la déclaration de Google du 12 janvier se plaignant d'attaques informatiques, il existe une ambiguïté sur ce qui est vraiment reproché aux Chinois ; les premières déclarations faisaient état de deux sortes d'intrusions venues de Chine (par "venues de Chine" nous entendons dont l'origine peut apparemment être tracée jusqu'à des adresses IP situées sur le territoire chinois, ce qui n'est pas la preuve que l'État chinois les ait provoquées, qu'il en soit la source, voire même qu'il les ait connues et tolérées).
Il y avait d'une part des attaques (selon les versions données par la presse "très sophistiquées", "très simples et utilisant des techniques de tromperie de type phishing" ou encore "reposant sur des complicités humaines à l'intérieur de Google") et qui portaient sur la confidentialité du courriel d'un certain nombre de gens (possesseurs de comptes Gmail offerts gratuitement par la compagnie), dont des militants des droits de l'homme. Et puis, il y avait une seconde attaque portant, elle, sur sans doute trente compagnies américaines, dont Adobe, Northrop Grumman et Dow Chemical pour des raisons qui ont certainement peu à voir avec la secte Fanlun Gong ou les démocrates de la place Tien An Men.

Or très curieusement, tout le monde semble oublier ce volet, qui ressort visiblement de l'espionnage industriel de haut niveau, pour ne se consacrer qu'au dossier plus gratifiant des droits de l'homme (il permet de se positionner dans le camp du bien sans discussion possible).
Pour le dire autrement, il y a deux questions dont la première tend à occulter la seconde :

1) La Chine a-t-elle le désir de contrôler politiquement toute forme de dissidence potentielle sur le Net, tout en permettant à sa population d'utiliser un instrument indispensable de développement économique ? En ce cas en a-t-elle les moyens techniques, contrairement à tout ce qui s'écrit depuis des années sur le forum planétaire et la technique libératrice (les technologies de la communication supposant automatiquement une société ouverte) ?
Outre les moyens de contrôler les internautes chez les fournisseurs d'accès ou sur les moteurs de recherche, outre son action répressive et sa capacité d'interdire d'accéder à certains des services les plus connus d'Internet comme Twitter et Facebook, Pékin peut-il recourir à des moyens de surveillance efficaces pour repérer d'éventuels dissidents numériques ? Il est évident qu'il faut répondre oui à toutes ces questions.

2) La Chine, conformément à ce qu'écrivent certains de ses stratèges, est-elle en train de se doter d'une capacité de mener des cyberattaques de haut niveau ? Ces attaques prennent elles pour le moment la forme de pénétration dans des systèmes stratégiques pour s'emparer d'informations précieuses (autrement dit : cyberespionnage) ? Peuvent-elles prendre demain la forme d'attaques capables de paralyser de systèmes d'information ayant une valeur stratégique de type militaire, mais aussi économique et technique (autrement dit : cybersabotage) ? Est-ce cela qui inquiète non seulement Google, mais aussi l'administration Obama ? au point qu'Hillary Clinton a relancé une sorte de "cyberguerre froide" numérique en présentant les USA comme menant la croisade planétaire pour la technologie électronique libre et libératrice ?
Là aussi nous sommes tentés de répondre oui.

Le jeu à trois Chine / Google / USA mérite visiblement des analyses un peu plus approfondies et d'autres expertises.

C'est pourquoi nous invitons les visiteurs de ce site à se rendre dans quelque jours sur celui de l'IRIS et à suivre les travaux du tout nouvel Observatoire géostratégique de l'information qui consacrera ses premières recherches à ce sujet.

 
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