huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Obéissance extrême, fascination totale
Les médias adorent parler des médias. Notamment pour en monopoliser la critique. Et pour s'interroger gravement et "scientifiquement" sur leur pouvoir, quitte à s'en alarmer sur le ton du rebelle combattant nos sociétés de conformité (comme le disait Philippe Muray, nous sommes tous des "mutins de Panurge").
À preuve l'émission qu'a présenté Antenne 2, "Zone Xtreme" dont le premier numéro est en fait une réédition spectaculaire d'une des plus célèbres expériences de la psychologie sociale, datant des années 60, celle de Stanley Milgram. Ce psychologue américain, professeur assistant à Harvard et ensuite à la City University of New York a mené des recherches à l’université de Yale sur la soumission à l’autorité. L’objet du travail mené est de mesurer l’obéissance d’un sujet à des ordres immoraux à partir du moment où il a reconnu l’autorité comme légitime.

Des individus sont recrutés par annonce comme cobaye. Le rôle qui leur est dévolu –croient-ils- est celui d’enseignant. Ils doivent faire réciter des listes de mots à un tiers (joué par un acteur) et lui appliquer des chocs électriques (évidemment fictifs) chaque fois que celui-ci se trompe. Un autre comédien joue un savant sûr de lui habillé d’une blouse grise (symbole de l’autorité scientifique).

Naturellement « l’apprenant » commet des erreurs. L’enseignant doit alors lui infliger des chocs électriques avec un voltage croissant. Lorsqu’il émet des doutes sur l’opportunité de continuer l’expérience, le « scientifique » lui ordonne de continuer et ce jusqu'à 450 volts. Sur la première série d’expérience 62,5% des sujets vont jusqu’à cet extrême malgré les plaintes (feintes, bien sur) de l’apprenant. Pour Milgram l’obéissance est un acte naturel en société. L’individu une fois qu’il a accepté une autorité passe « en mode systématique » comme on passe en pilote automatique. Un auteur définit l’autorité comme un pouvoir devenue une règle, comme une institutionnalisation du pouvoir. Dans l’expérience, « l’enseignant » est prêt à obéir à la plupart des ordres qui lui sont donnés. La légitimité de l’autorité repose sur la foi en une idéologie. Dans le cas de l'expérience originelle, la vertu de la science, d'où maîtrise du processus par le scientifique présent et censé apaiser les scrupules du cobaye.

Différence dans l'émission d'Antenne 2 : l'expérience a lieu en public (persuadé, nous dit-on que l'on joue pour un million d'euros), la science étant ici incarnée par un psychosociologue, Léon Beauvois, un des auteurs du livre "Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens" signalé sur ce site.
L'ambiance est celle d'un émission de jeu de type "Qui veut gagner des millions ?" avec lumières, musiques tonitruantes, et public rugissant, applaudissant ou frémissant à la demande du chauffeur de salle. Et l'expérimentateur est ici remplacé par une charmante animatrice dont le rôle n'est pas d'inciter le cobaye à continuer au nom de la science, mais en lui répétant mécaniquement "ne vous laissez pas impressionner, il faut continuer." Comme dans la vraie expérience, le comédien qui joue la "victime" pousse des cris et, au fur et à mesure, qu'augmente le voltage de la punition, supplie de façon de plus en plus poignante qu'on le libère. À la fin de l'émission, nous apprenons que le taux d'obéissance des "bourreaux", comprenez de ceux qui acceptent d'infliger une souffrance (cette fois en vertu du principe que "c'est la règle" ou "la logique du jeu" voire que la production "assume toutes les conséquences".) est supérieure (80 %) à celle des "soumis à l'autorité" dans l'expérience de Milgram.
Et un commentaire idéologique assez lourdingue nous explique que nous sommes dressés depuis l'enfance à obéir, à confier nos décisions à des autorités supérieures, incapables que nous sommes d'assumer notre liberté et notre solitude. Quitte à souffrir de la contradiction entre la culpabilité que nous éprouvons à faire souffrir autrui et le soulagement que nous ressentons de remettre notre décision à un principe supérieur.

Bref, leçon politique, il y a un salaud potentiel, un gardien de camp en puissance, un collabo rouge ou brun virtuel en chacun de nous. Conclusion : je vous enjoins de vous révolter. Moi la télé, média de masse par excellence, je t'invite à être un rebelle, unique et individuel. Obéis moi : refuse l'autorité !

Qu'en déduire ? Que des individus sont plus "soumis" à la télévision qu'à "la science" ? Mais qu'est-ce qui les incite à confier leur faculté de décision à autrui, à s'engager par étapes dans le processus de refus de responsabilité, quitte à accomplir des actes qui contredisent leurs valeurs et les rendent littéralement malades (car personne ou presque ne semble jouir d'infliger le mal) ? Le fait d'avoir signé un contrat initial, de passer d'une première acceptation vague (suivre "la règle de l'émission") à une complicité immonde ? La pression des spectateurs ou de la caméra, l'appel au public ("vous n'allez pas empêcher le candidat de gagner ?" bronca du public..) ? Le "système" qui "assume toutes les conséquences" à supposer que le terme ait ici un sens ? Le sentiment de perte de réalité qui s'instaure si facilement sur un plateau (quitte à prétendre que l'on n'a a jamais été dupe et que cela ne peut pas se faire "pour de vrai" à la télévision). Le principe même de subordination ?
La vraie question est sans doute : pourquoi est-ce que cela fonctionne encore mieux sans l'alibi idéologique du Bien (c'est pour la science) ?
en quoi réside ce pouvoir de la télévision dont il est tant question, puisqu'elle se plaint elle-même de son excès périlleux ? Après tout elle fonctionne à la séduction et ne possède aucun des attributs traditionnels de l'autorité : ni la force des origines (traditionnelle, légale, supérieure..) ni la noblesse des buts auxquels est censé nous mener le dévouement. Ce pouvoir est-il celui de notre quête désespérée d'approbation de nos pairs ? Ou la perte de sens de la réalité que produit l'écran ?

 Imprimer cette page