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Idéologie, stratégie et médias 1/3
Idéologie et persuasion

Idéologie, diffusion et médiation

L’idéologie, trop vite congédiée par les partisans du « il n’y a pas d’alternative » ou de la « fin de l’Histoire » à la Fukuyama, revient au galop.

L’idéologie, trop vite congédiée par les partisans du « il n’y a pas d’alternative » ou de la « fin de l’Histoire » à la Fukuyama, revient au galop.

Ainsi, pour le « progressiste » (libéral, social et européen) : elle sévit sous sa forme populiste et nationaliste, phénomène qu’il tente d’expliquer parles fantasmes identitaires des oubliés de la mondialisation, ou encore par la propagande russe (on connaît la terrible force rhétorique des trolls russes ou de RTtv), ou par les mensonges et désinformations qui se diffusent sur le réseaux sociaux. Trois explications par la causalité diabolique. Trois formes faillibilité humaine : si nous étions plus rationnels, rien de tout cela ne se produirait. Éduquons les masses..

Chez les populistes et illibéraux, on dénonce, en termes presque marxistes, la super-classe et les élites et parce qu’ils ont été formatés (politiquement correct, multiculturalisme, par exemple) et parce qu’il serait de leur intérêt en tant que couche sociale de promouvoir un modèle libéral, individualistes, « ouvert ». Le mépris des valeurs communes héritées, l’illusion économique et technocratique, l’autojustification par la rhétorique de l’ouverture et de la modernité. L’illusion intéressée en somme.

D’un côté de la barrière, on accuse la populace de poursuivre des imaginations, de l’autre, on reproche à ceux d’en haut de vivre dans le déni du réel. Faiblesse morale et niaiserie versus occultation des dangers

Nous entrons dans une période hyper-idéologisé en ceci

Que le dissensus sur les valeurs et projets n’a jamais été aussi évident (voir l’exemple américain) : deux visions du monde s’opposent au quotidien dans tous les domaines (de la géopolitique à la sexualité, ou de la conception de l’identité à celle de l’économie). D’où polarisation (progressistes versus populistes, everywhere contre somewhere, etc.).

- Que les prophéties sur la fin de l’Histoire et la fin des utopies sont démenties (« il n’y a pas d’alternative », tous les pays vont progressivement se convertir au modèle démocratique libérale, du moins toutes les populations qui y ont goûté, jeunes en particulier, y aspirent définitivement).


Nous proposons une approche médiologique des idéologies. La médiologie se veut justement la discipline qui étudie par quelles voies et quels moyens une idée devient une force. Ou comment les croyances se transmettent concrètement.

Oublions un moment l'essence de l’idéologie - quelque part entre idées dominantes et domination des idées- et soucions-nous plutôt de son efficience. Traduction : sans disserter sur le rapport de l’idée avec la représentation du réel, demandons nous comment cela s'attrape, avec consentement ou à l’insu de son plein gré. Comment une idée devient-elle une force ?

Réponse : elle passe de tête en tête (elle fait lien, communauté et symbole) ; elle passe par des mots qui prédominent et des questions qui se posent (et pas d’autres) ; elle passe par des organisations (cela va de l’École ou autre « appareil idéologique d’État » à une association « de la société civile ») ; elle passe par des médias et des médiations ; elle est incarnée, inculquée, représentée, contagieuse, etc.

Peu importe que l'idée soit vraie ou fausse, si nous nous demandons quels sont ses effets concrets. Qui dit effet dit trajet : l'idéologie s'est propagée et de notion abstraite s'est faite force concrète voire évidence pour qui la professe. Elle a une histoire (celle de ses transformations, propagations, déformations, adoptions et adaptations...) avant de se transformer en corpus immuable.

Avant de changer le monde (ce qui est toujours le but : même une idéologie conservatrice doit lutter contre des forces subversives, quitte à les inventer), l'idéologie change des gens. Un jour, ils adoptent quelque chose qui a une désinence en "isme". Non seulement ils tiennent désormais certaines affirmations pour vraies - simple effet de persuasion - mais leur fonctionnement mental est devenu plus prévisible. On peut parier avec un certain taux de succès quelle position ils vont adopter, comment ils vont interpréter ou juger les mêmes nouvelles que leur voisin, quelles réponses précéderont leurs questions. Pour prendre une métaphore informatique : ils n'ont pas seulement acquis des données, ils ont changé de logiciel.

L'adoption d'une idéologie, c'est celle d'un code, mais c'est aussi l’intégration dans une communauté. Le néophyte se sent désormais mieux avec des gens qui pensent comme lui. Le monde est plus chaleureux. Le monde est plus clair (il sait les causes de ses malheurs et leurs remèdes). Mais le monde est aussi plus hostile : il y a des adversaires, les partisans de l'autre idéologie. Une idéologie qui se transmettrait sans contestation, sans ruptures, sans réfutation et hostilités, cela n'existe pas, ou plutôt, cela se nomme une culture au sens ethnologique : l'ensemble des croyances et valeurs que nous héritons et qui nous guident comme spontanément. Dans l'idéologie, le conflit n'est pas une conséquence fâcheuse de la "guerre des dieux" dont parlait Weber, du fait que les hommes se font des représentations rivales du monde et se disputent. L'affrontement est consubstantiel à l'idéologie, "croyance en guerre", corpus de représentation luttant sur le double échiquier de la réalisation pratique et de la réfutation théorique.

On peut certes penser et voter comme ses parents, son milieu ou son école, être immergé dès l'enfance dans le bain idéologique qui dictera plus tard nos attitudes. Disons pour faire simple transmettre (du haut vers le bas, du passé vers le futur, du sachant à l'ignorant, etc...). Mais l'idéologie, cela se propage aussi. Parfois horizontalement. Cela passe de cerveau en cerveau. Comment ?

Nous touchons là au mystère de la conversion. Nous ne prétendrons pas l'expliquer, mais simplement en rappeler quelques des conditions.

Elles sont de quatre ordres :

- un discours ou une image visant à produire de la conviction

- des vecteurs, moyens matériels pour que ce message touche sa cible

- des organisations qui produisent, commentent, transmettent, appliquent, etc. l'idéologie

- un environnement mental, un corpus d'idées et de valeurs dans un certain milieu, disons une doxa, qui rendent l'idéologie plus ou moins recevable, plus ou moins conforme aux préconceptions.


Ce sont les paramètres sur lesquels s'exerce un contrôle plus ou moins ferme. Ainsi, un système totalitaire ne se caractérise pas seulement par un rapport particulier avec l'idéologie (qui est à la fois sa fin et son moyen : certains parlent d'idéocratie ) : il se reconnaît au contrôle politique qu'il exerce sur les quatre éléments au seul service de l'idéologie, d'ailleurs épargnée par la concurrence pour cause de répression intellectuelle et policière :

- unité et convergence des messages

- surveillance des médias

- contrôle des médiations : toutes les institutions et associations convergent vers le même but de contrôle idéologique de la société, en courroies de transmission

- production d'un milieu intellectuel et culturel homogène, instauration d'un système de dressage idéologique pour des citoyens mentalement formatés : il leur est interdit d'être neutres ou indifférents.

Mais de telles conditions qui ne sont réunies que dans un système autoritaire où toute action idéologique est de confirmation et de conformation.

Tout se complique dans une situation de pluralisme relatif (des idées, des médias, des micro-cultures, etc.) et a fortiori lorsqu'il s'agit de conquérir mentalement un territoire que l'on domine militairement problème bien connu des armées.

Tout se complique aussi quand deux régimes de communication et systèmes techniques se rencontrent :

-Système des mass-médias « descendants » : des contenus symboliques sont distribués par des professionnels à un public plus ou moins indistinct et passif

Système des réseaux sociaux où les contenus - souvent très clivants, à très forte connotation idéologique - sont produits, repris et amplifiés selon d’autres règles, tenant pour une part à la réceptivité des communautés ou à leur système d’accréditations des messages, pour une autre à des données techniques, notamment des algorithmes

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