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Enfin un peu de violence et de pornographie... II

La pornographie est-elle une violence par l'image ?

Les critères usuels de pornographie ou de violence médiatique se réfèrent à l’image.

Pour beaucoup, sa puissance d’évocation et son pouvoir de contagion s’adressent à l’inconscient dans son propre langage. Ils dénoncent le choc sidérant de certaines images sur leur destinataire. De même, un des critères les plus courants de la pornographie est la présence ou le nombre d’actes sexuels non-simulés. La présence d’images "trop" réalistes (et de leur intention) est au centre de la controverse .

Premier écueil, il n’existe en France aucune définition juridique générale de la pornographie . Et pour la violence, un seul cas est défini, celui où elle se manifeste par une menace susceptible d’impressionner un « homme raisonnable ». Aucune définition de la violence gratuite ou extrême.

En revanche, il existe des critères pratiques et jurisprudentiels de classement de l’image vraiment pornographique (distinguo entre X, érotique, charme…), mais guère de l’image violente.

À notre connaissance, les cas d’interdiction pour incitation à la violence, ou violence insupportable, sont rarissimes, du moins, pas sans référence complémentaire à la pornographie.

Si la jurisprudence produit des critères chiffrés (du type : un film devient pornographique à partir de six « emboîtements »), on imagine mal que tant de décilitres d’hémoglobine constituent la frontière de la violence hard. Ainsi, dans les cas rarissimes où elle est évoquée comme motif pour classer un film, c’est pour sa gratuité ou en raison d’un caractère politiquement nauséabond (sévices dans les camps nazis, par exemple), donc en fonction de facteurs moraux.

Faute de définition de la violence extrême, nous pouvons nous inspirer de ses indices de classement par le CSA, dans le domaine de l’image :

- nombre et nature des scènes,
- leur caractère gratuit,
- l’utilisation scénaristique de la violence pour résoudre les conflits,
- la mise en scène, le traitement de l’image, le type de plan utilisé, le réalisme de la représentation, le traitement de la bande sonore…,
- l’évocation de thèmes difficiles comme la drogue, le suicide, l’inceste, la violence conjugale, la violence envers les enfants,
- la représentation des actes sexuels,
- l’image de la femme…,
- la psychologie des personnages…,
- le caractère du héros…,
- la présence d’enfants lors de scènes violentes.

Cette liste suggère quelques indices :

- Le critère du « réalisme » , de la crudité et de la quantité, de même que la complaisance pour la représentation de la violence.
- La notion d’imitation ou de modèle : des films qui montreraient que la force paie, exerceraient une mauvaise influence. Plus largement, un mauvais film présenterait la violence comme naturelle, ou nécessaire pour résoudre des conflits.
- La faculté d’identification : les situations où les enfants peuvent se projeter par l’imaginaire sont particulièrement sensibles, mais des situations (cas de viol ou de violence conjugale) qu’ils pourraient rencontrer, et qu’ils devront donc interpréter et assimiler à grand peine. Tout en sachant que ce qui traumatise un enfant n’est pas nécessairement ce qui semble le plus violent ou réaliste à un adulte.

Quant au critère de la violence « extrême », faudrait-il le trouver, dans un excès de cruauté, de recherche de la souffrance ? Une absolue « gratuité » ?

- Gratuité par rapport aux nécessités d’un scénario (ou de l’argumentation dans un discours) : la violence serait là uniquement pour exciter, comme le sexe ne serait là que pour produire un « effet sexuel » dans le X ?
- La gratuité s’évaluerait aussi au regard de ses fins pratiques : elle assouvirait un plaisir ignoble (humilier, faire souffrir, terroriser…) sans autre raison. Pour reprendre la distinction d’Erich Fromm, elle serait de l’ordre de la destructivité, et non de l’agressivité.

Pour résumer, tout tourne autour des idées suivantes, que l’on parle sexe ou violence :

- Un critère formel, voire quantitatif : nombres d’actes ou de détails destinés à exciter, et seulement à cela.
- Un caractère monomaniaque ou démesuré qui vampiriserait tout autre dessein narratif, toute autre idée, ou toute valeur.
- Une vision du monde implicite antihumaniste : les autres ne sont représentés que comme outils de plaisir ou obstacles à supprimer.
- Une nocivité objective (par exemple, ils perturbent des adolescents ou provoquent une imitation dangereuse).

Mais, quand bien même nous parviendrions à établir une définition acceptable, nous ne pourrions séparer ces notions de plusieurs autres qui sont évoquées parallèlement dès qu’il s’agit de justifier l’interdit.

Prenons l’exemple d’un arrêt du Conseil d’État sur une affaire célèbre (le film Baise moi), établit d’une part que le film n’avait pas (ou pas seulement) le caractère d’un film X du fait de ses scènes de pornographie et de son incitation à la violence, mais qu’il contenait, en outre, des scènes de grande violence et de sexe non-simulé. Se référant au « principe de la dignité humaine », le juge estime normal d’assortir son visa d’exploitation d’une interdiction aux moins de dix-huit ans (différente du renvoi au circuit X). Si, dans ce cas, les notions (violence, très grande violence, incitation à la violence, pornographie, sexe non-simulé, etc.)., se heurtent de façon qui panique le non-initié, cet arrêt témoigne surtout la montée en puissance du thème de la dignité humaine.

La loi relative à la liberté de communication du 30 septembre 1986 avait déjà affirmé que cette liberté trouvait ses limites, notamment dans le respect du principe de dignité humaine. Des bonnes mœurs, notion collective et culturelle, à la dignité de l’homme, notion individualiste et universaliste, l’évolution est notable.


Ces prises de position traduisent une évolution des notions dans le discours dominant.

1) L’assimilation de la pornographie à la violence. La première serait condamnable, non en raison d’une norme de la bonne sexualité (ne sommes-nous pas libérés depuis les années 60/70 ?), mais comme un modèle dangereux. Celui du mépris :

- mépris de la femme (réduite au cliché de la salope insatiable et toujours disponible),
- mépris du corps (instrument pour maximiser des performances sexuelles),
- et, enfin, méprise des relations humaines (l’Autre comme objet).

La commission Barret-Kriegel ne dit pas autre chose lorsqu’elle écrit : « Nous avons considéré que la pornographie ne devait être envisagée ici que comme un “cas particulier” de la violence ».

2) L’assimilation de la pornographie-violence à une domination idéologisée, pour ne pas dire à de la propagande. Les médias seraient de mauvais maîtres dont les discours justifient, naturalisent ou exaltent la porno-violence. Ils exalteraient ou un modèle unique de résolution des conflits, des relations entre les sexes, de gestion de son désir.


3) L’assimilation de cette domination fantasmée à un pouvoir effectif. Ainsi, l’utopie de la satisfaction illimitée des désirs, Eros et Thanatos confondus, inspirerait les actes imbéciles d’imitateurs débiles. Les tournantes ou les émeutes de banlieues ne seraient-elles pas, au moins en partie, explicables par cette culture hard ?

Tout ce qui précède doit s’interpréter par rapport à une tendance lourde : la prolifération des lois restreignant la liberté d’expression, au nom de la défense de catégories d’individus. Elles se réclament d’un projet global : réprimer la haine, la discrimination, la stigmatisation, la diffamation envers des communautés et des individus « en raison de leurs appartenances ». Cette tendance est relayée par des demandes, émanant de minorités, et exigeant une répression plus efficace de phobies comme l’islamophobie, la judéophobie, l’homophobie…, tandis que de nouvelles catégories de crimes contre l’esprit apparaissent. Outre l’incitation publique à commettre un délit, c’est-à-dire à accomplir un acte (un appel au meurtre ou une apologie), on tend à réprimer la discrimination économique, l’incitation à la haine, l’injure publique. Parallèlement, la punition d’autres délits est aggravée s’ils frappent des catégories de citoyens du fait de leur race ou de leur religion. Le tout non sans une certaine confusion.


Dans ce contexte, la question que nous soulevions plus haut (au nom de quoi peut-on interdire l’évocation de certaines réalités par le mot ou par l’image ?) appelle deux types de réponses.

Première hypothèse. L’évocation ou la désignation de ces choses ou actions (sexuelles en particulier) sont répréhensibles en elles-mêmes ; le seul fait de les nommer ou de les montrer contrevient à un ordre supérieur : péché, atteinte aux bonnes mœurs ou à la paix publique. Le droit positif doit traduire par une interdiction de fait ce que prohibe un principe indiscuté. Cette idée se rapproche de celle du blasphème (une inculpation pénale qui existe dans nombre d’autres pays européens et même dans le code pénal alsacien) ou de la subversion.

La pornographie peut se proscrire au nom de la loi divine ou morale, de l’ordre social, ou simplement de la décence, si ces notions s’imposent par le consensus des hommes de bonne foi ou de leur seule évidence.

Quant à la violence, dont on imagine mal qu’on puisse se dispenser d’en parler, son évocation gratuite ou complaisante serait sanctionnée par le seul argument qu’elle est insupportable en soi.

Or, de telles justifications ne sont plus trop dans l’air du temps : on imagine mal – au moins en France aujourd’hui – un homme politique se réclamer de l’ordre moral sous peine de pilori médiatique. Du reste, notre code pénal n’a-t-il pas cessé de se référer aux bonnes mœurs ?

D’autres justifications recourent à des considérations pragmatiques (faciliter la répression des délits). Dans ce cas, pornographie ou violence se reconnaissent à des éléments objectifs répertoriés. Leur présence constitue l’infraction. Ainsi, les bandes dessinées japonaises ne doivent pas montrer de poils pubiens. Ailleurs, des législations ou des codes déontologiques posent des critères simples des films érotiques ou pornographiques : acte non-simulé, sexe masculin en érection, exhibition des parties sexuelles, nombre d’actes, ou de gros plans... Dans la même optique, certains mots pourraient être prononcés, d’autres pas.

La méthode n’est pas nouvelle. Le fameux code Hayes, en vigueur aux États-Unis de 1934 à 1966, prévoyait combien de centimètres de peau la caméra pouvait montrer et interdisait de filmer un nombril ou le sexe d’un bébé. Le code recensait également les mots interdits. Il se référait à trois idées principales : ne pas susciter la moindre sympathie envers le mal et le péché, ne pas ridiculiser la loi naturelle et humaine, et, enfin, ne présenter que des standards de vie corrects nécessaires aux exigences du drame et du divertissement.

Dans un cadre de ce genre, il suffit de catalogue. Un principe de taxinomie, concevable dans le cadre d’une culture de l’évidence morale.

Seconde hypothèse : l’interdit se justifie non par le contenu, mais par les conséquences de sa représentation. Un spectacle, un récit produisent un trouble qui justifie d’éventuelles restrictions de la liberté d’expression. On reproche alors à un message de faire-faire (imiter, adopter des comportements dangereux.) ou de susciter (de la haine, de la colère, de la lubricité…).

Cette notion fonctionne à partir de trois arguments:

1) La représentation est criminogène. Par mimétisme, par conviction, ou par perte de conscience de l’interdit, certains individus passent à l’acte et commettent des crimes et délits sous l’influence des médias.

2) Certains messages sont dangereux car ils propagent une image méprisable ou haïssable d’une catégorie de gens : les femmes, une ethnie, une communauté religieuse, les homosexuels, les jeunes, les vieux….

3) Les mots ou images pornographiques ou violents produisent un dommage psychique intrinsèque : ils traumatisent, empêchent une perception normale de la réalité. D’où un effet de handicap par rapport à un développement normal. Par exemple, des relations équilibrées avec autrui seront difficiles.

Ainsi on peut condamner ces représentations

- pour ce qu’elles font faire : risque mimétique,
- pour ce qu’elles font croire : perversion idéologique,
- pour ce qu’elles font éprouver : traumatismes psychologiques.

Nombre des arguments contre la violence ou la pornographie médiatique mêlent les trois niveaux, voire les expliquent les uns par les autres.

Ainsi, un enfant troublé par la pornographie pourrait devenir un anormal qui risquera de commettre des délits sexuels qu’il justifiera par des croyances relevant du machisme le plus brutal. Ou, ceci est plutôt la version féministe, l’image de la femme véhiculée par la pornographie renforce l’attitude dominatrice des mâles, idéologie perverse, dont la propension à frapper et à violer n’est qu’un symptôme.

Dans tous les cas, c’est dans le cadre d’une étonnante évolution de l’esprit du temps et en termes nouveaux que se pose la question de la pornographie et de la violence.

Cette ambivalence nourrit deux tendances contemporaines

- une tentation critique ou pseudo-critique à découvrir de la violence là où le commun des mortels voit l’ordre usuel des choses. Les rapports ordinaires de la vie sociale refléteraient une violence structurelle exercée par les dominants sur les dominés, les moindres paroles exerçant une violence symbolique, elle-même, intériorisée. Pour notre part, nous refusons une définition de la violence qui en ferait un état stable et non un événement, une situation acceptée par ses victimes et non douloureusement éprouvée. Il est permis de penser que la loi sert les puissants – la thèse a même quelques siècles –, mais cela n’autorise pas à la qualifier de violente, sauf à faire de violent le synonyme de méchant ou injuste. Ainsi, qualifier l’autorité (capacité d’obtenir une obéissance sans faire usage de menace ou de contrainte) de violence, ou considérer une situation de misère, de chômage, etc. comme une violence, c’est rendre le concept absolument inopérant.

- une tentation moralisante qui définit la violence en référence au droit de la personne. Des définitions invoquent les droits naturels de la victime, et la dignité humaine ; elles privilégient la notion d’atteinte à l’autonomie, de « sentiments » (d’angoisse, d’humiliation, de mépris) éprouvés par la victime, parallèlement aux critiques de la pornographie comme vision instrumentale de l’autre. De là, de nombreuses définitions qui mettent l’accent sur le « déni » (des droits, du respect, de l’humanité…).



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