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Cyberstratégie US : software + softpower
Mrs Clinton lance la cyberguerre froide

L'affaire de la cyberguerre opposant la Chine à...  - à qui au fait ? à Google, à des activistes tibétains, aux USA, au reste du monde ? - est en train de monter en puissance.

Derniers développements de ce que certains ont baptisé "opération
Aurora" :

- Après ses menaces des premiers jours, Google
négocie maintenant avec Pékin, y compris, semble-t-il, sur l'enjeu que représenterait éventuellement le maintien d'une censure sur son moteur de recherche version chinoise.

- Les autorités chinoises ont réaffirmé leur volonté de contrôler Internet (sous les habituels prétextes de lutte contre la pornographie et le piratage) tout en faisant des appels aux sociétés étrangères qui auraient pu être découragées par ce qui semble surtout être un beau cas d'espionnage industriel (éventuellement doublé d'une volonté de surveiller les dissidents)..

- Baidu, le moteur de recherche chinois rappelle qu'il a été lui aussi victime de cyberattaques, en particulier d'une certaine
Cyberarmée
iranienne
qui s'était déjà attaquée à Twitter (on comprend pour Twitter qui avait largement servi à l'opposition iranienne à dénoncer la répression hors de ses frontières, mais pourquoi taguer en persan un portail chinois ?). On notera au passage que la Chine ayant le plus grand nombre d'internautes au monde (certaines estimations font état de 384 millions), il n'est pas illogique que ce pays soit aussi la première réserve potentielle de hackers voire aussi de victimes de la cyberdélinquance.

- Enfin et surtout, tout en demandant des explications à la Chine sans vraiment l'accuser, Hillary Clinton vient de prononcer un
important discours sur la question de la liberté sur Internet, texte où la célèbre revue Foreign Policy voit l'amorce d'une cyberguerre
froide
. Il fait suite à plusieurs mises en cause des anciens
ennemis de l'Est dans des cyberattaques (de l'
été 2009, de fin 2008, etc.), et fait écho aux nombreuses mises en garde par des centres derecherche sur le danger chinois dans le cyberespace. Mais cette fois, Mrs. Clinton lance plusieurs thématiques idéologiques en présentant les USA comme les défenseurs planétaires d'une liberté sur Internet, comme ils le furent "dans le monde réel" à l'époque du rideau de fer.

- Tout tourne autour du thème sur lequel Clinton (Bill, le président) et Al Gore avaient joué en leur temps : celui de la grande agora planétaire et la célébration de la société globale interconnectée par la Toile "comme par un réseau nerveux". Internet est envisagé à la fois comme un outil de bonne gouvernance, un stimulant de la créativité donc une source de richesse et un moyen de contrôle démocratique. La circulation des flux d'information irait dans le sens historique d'un élargissement du modèle américain  : transparence, initiative citoyenne, démocratie pluraliste, marché, libre initiative et société de l'information. Vieux discours utopique qui est ici recyclé, y compris avec son bémol inévitable : il y a une rançon à tant de bienfaits et un risque pour tant d'opportunités : les tentatives de censure les gouvernements autoritaires,  les "discours de haine" comme ceux d'al Qaïda et le détournement de la technologie libératrice vers de mauvais usages : " Les technologies qui ont le potentiel de donner accès au gouvernement et de promouvoir la transparence peuvent aussi être détournées par les gouvernements pour écraser la contestation et attenter aux droits de l'homme".

Les États-Unis, dans la tradition de Roosvelt qui voulait promouvoir les quatre grandes libertés (d'expression et de culte, mais aussi la libération du besoin et de la crainte) auraient donc pour mission de reprendre le combat de libération adapté aux potentialités de la technologie à l'ère numérique.

Le nouveau mur de Berlin, ce serait la censure d'Internet, les nouvelles persécutions religieuses, celles qui frappent les bloggers dans des pays intégristes comme l'Arabie Saoudite.
La libération du besoin passe par l'accès à l'éducation par les
réseaux. Quant à la libération de la crainte, elle supposerait la
sécurisation d'Internet (y compris pour le commerce électronique et la protection de la propriété intellectuelle) et la lutte contre le cybercrime ou les cyberattaques. Et Hillary Clinton de faire l'apologie d'une cinquième liberté fondamentale, garante des quatre premières : celle de se connecter.

Que signifie en pratique ce discours libéral- technophile ? Concrètement, l'annonce que les USA font faire tous leurs efforts diplomatiques, économiques et technologiques pour développer cette grande interconnexion planétaire, doublement bénéficiaire et pour les libertés dans le monde et pour les intérêts du pays qui est à la pointe de la nouvelle vague historique.
L'aide aux dissidents empêchés par leur gouvernement d'avoir accès à la Toile est à l'ordre du jour (reprenant et réadaptant cette fois la tradition de "
diplomatie publique" du temps de Radio Free Europe). Le gouvernement américain s'impliquerait même dans la coopération avec les privé pour développer de "bonnes technologies" (Mrs. Clinton donne pour exemple des logiciels pour téléphones mobiles qui permettraient aux citoyens de "noter" leurs gouvernants en termes d'efficacité, transparence, corruption...) : donc coopérer avec des individus ou des compagnies (Microsoft est cité) pour "des idées et applications qui pourraient contribue à nos objectifs diplomatiques et de développement". Le software au service du softpower !

Il s'agirait aussi d'inciter les sociétés américaines à tenir davantage compte du facteur des libertés dans des négociations avec le pays où elles veulent étendre leurs activités. Traduction : les USA ont l'intention d'utiliser l'arme économique, là aussi dans la tradition de l'advocacy center créé par Bill Clinton pour promouvoir la stratégie d'influence nationale à travers la coopération entre l'État et ses entreprises stratégiques. Pas de technologie américaine sans contrepartie politique pour les gouvernements qui veulent faire du business.

Il s'agirait en somme "d'aligner nos principes, nos buts économiques et nos priorités stratégiques" : business + droits de l'homme + intérêt national.
Décidément, c'est bien la remise à jour de la stratégie d'
enlargment des années 90, sous le nouveau slogan de "21st century statecraft", des outils politiques du XXI° siècle. Un nouveau sens de l'Histoire - conférant un rôle d'avant-garde aux USA - mais qui se marquerait plus tôt à travers le développement de Twitter et de Facebook est ainsi appelé au secours d'une politique d'influence qui compte bien utiliser le levier de l'idéologie et de la technologie face à ses concurrents.
L'administration Obama un peu essoufflée en ce moment semble lancer là une nouvelle thématique bien dans une certaine tradition "wilsonienne" démocrate. Et l'affaire chinoise pourrait bien servir de déclencheur à une grande offensive politique US. Affaire à suivre...

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