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TELESUR vs CNN
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Guerre électronique, affrontement par satellites interposés, bataille des images, guérilla contre hégémonie… Le métaphores martiales n’avaient pas manqué au moment du lancement de Telesur le 24 Juillet. La nouvelle chaîne télévisée latino-américaine d’information continue par satellite était présentée par ses promoteurs comme une « arme de construction massive » de l’identité du Sud en lutte contre « la machinerie de guerre communicationnelle » et l’impérialisme culturel américain.

Quant à ses ennemis, ils dénonçaient l’al Jazira des paléo-marxistes latinos comme une machine de propagande, ; ils faisaient remarquer que le directeur de la chaîne basée à Caracas, Andres Izarra, était également le ministre de l’Information vénézuelien. Du coup, à Washington, la Chambre des Représentants autorisait le gouvernement à contrer la mauvaise influence de la chaîne hispanophone lancée par Hugo Chavez. Il fallait diffuser des émissions en direction du Venezuela pour répliquer à sa «rhétorique antiaméricaine et contre la liberté», dixit Connie Mack, représentant de al Floride. Réplique à la réplique, le remuant président du Venezuela se disait prêt à les brouiller, imitant l’exemple de Cuba qui empêche sur son territoire la réception de Radio Marti, la radio anti-castriste de Floride. Et même l’opposition à Chavez d’Action Démocratique commençait à dire qu’après tout, le Venezuela avait aussi le droit d’émettre ce qu’il voulait. Bref, tout le monde s’était donné rendez-vous sur le champ de bataille idéologico-cathodique.

Quinze jours plus tard, on commence à parler échec. Rappelons les faits. Théoriquement, Telesur doit couvrir 23 pays d’Amérique Latine 24 heures sur 24 avant d’étendre sa diffusion à l’Amérique centrale et du Nord, aux Caraïbes, à l’Europe de l’Ouest et à l’Afrique du Nord.. La chaîne a a un capital de 10 millions de dollars à 51% vénézuélien, 20% argentin, 19% cubain et 10% uruguayen. Or à ce jour, elle ne peut être reçue ni en Uruguay, ni en Argentine. Les Cubains ne peuvent la recevoir intégralement que sur le réseau interne des institutions officielles. Elle est invisible en Colombie, au Mexique, au Chili et au Pérou. Elle est payante au Brésil où elle sera sous-titrée en portugais. Et même au Venezuela, elle fonctionne quatre heures par jour sur le câble. En dépit d’un budget annuel de 2,5 millions de dollars et de soutiens qui vont d’Ignacio Ramonet, directeur du Monde Diplomatique au fondateur des FARC de Colombie, ce n’est pas une début encourageant au regard des ambitions affichées : rivaliser avec CNN et sa « vision du monde ».


Bien entendu nous ignorons si Telesur surmontera ces difficultés. Comme nous ignorons – et pour cause – ce que vaut son contenu. S’il doit ressembler aux discours-fleuves qu’Hugo Chavez impose aux téléspectateurs vénézueliens, on peut douter de son pluralisme, de sa modération et de son sérieux. Il serait fort étonnant que cette chaîne fasse devenir anti-américains des millions de latino-américains qui ne le soient pas déjà, de même qu’il serait très surprenant qu’une version télévisée et hispanophone de Radio Free Europe fasse s’effondrer le régime de la Havane ou de Bogota.
Mais là n’est pas la question. Si Telesur échoue aujourd’hui, il apparaîtra tôt ou tard une chaîne de ce type qui reflètera les besoins de l’Amérique Latine. Ceux-ci ne consistent pas seulement à contrer le monopole informationnel de CNN
Nous ne sommes plus dans les années 80 où les promoteurs du Nouvel Ordre Mondial de l’Information proposaient devant l’Unesco de contrer par un contrôle gouvernemental la circulation à sens unique des flots de nouvelles et de produits culturels du Nord vers le Sud. Nous n’en sommes plus non plus dans les années 90, où il semblait évident que le monopole de CNN sur les images de la guerre du Golfe présageait de la télé unique du village global. Nous savons maintenant que la mondialisation des cultures et des points de vue n’est pas aussi automatique que celles des marchandises et des styles de vie. L’exemple d’al Jazira et de ses concurrentes nous enseigne que les peuples ont aussi besoin que les caméras reflètent leur regard et leur intérêt. Ils ont besoin de se reconnaître aussi dans le point de vue d’une caméra, peut-être plus que dans le contenu idéologique, parfois douteux, d’un discours.


Ce qui semblait le plus présager l’élargissement d’un modèle de consommation et de pensée, la télévision satellitaire, est devenu un enjeu d’influence et de puissance. Un jeu dont la France et la francophonie sont singulièrement absentes : le projet de chaîne d’information internationale, dont on disait pourtant que c’était une des priorités de Chirac, reste dans les tiroirs. De minables querelles entre privé et public ou des problèmes budgétaires font obstacle à la magnifique idée d’une chaîne émettant en anglais, en arabe et en espagnol et reflétant, non pas le point de vue de la France, mais celui d’un monde multipolaire. Bref, nous sommes incapables de faire ce que fait le Qatar ou le Vénézuela.


Nous reprenons ici un article sur le conflit entre le projet américain de «diplomatie publique » par les ondes et ce qu’il est convenu d’appeler « les télévisions arabes ». Histoire de rappeler à quel point est absurde notre absence et celle de l’Europe dans cette affaire.

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 Le site de Telesur
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