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Qui a peur des Black Blocs ?

Faut-il avoir peur des Black Blocs ? Oui, s'il faut en croire la presse qui qualifie leur action d'ultra-violente (guérilla urbaine..., nuit de cauchemar à Poitiers, etc..). Oui à suivre Brice Hortefeux qui veut dissoudre les "groupuscules impliqués" et surveiller les squats ou sévit l'ultragauche.

La peur étant la chose la plus subjective du monde, nous laisserons chacun se prononcer sur les frissons qu'il doit éprouver. Et classer comme il l'entend sur l'échelle de la violence, les événements de Poitiers par rapport aux dégâts d'une nuit d'accrochage avec la police dans un quartier "sensible" ou d'une manifestation paysanne avec tracteurs et fusées éclairantes.

Dans tous les cas, toute affirmation sur les Black Blocs est à relativiser :

- Comment savoir qui est qualifié pour les représenter (ou un bloc en particulier, par définition éphémère et spontané) ? Dans la mesure où il ne s'agit au plus d'une association de fait (pas de liste, de cartes, de cotisation..., donc rien à dissoudre, et bien sûr pas de chef) comment savoir qui parle au nom de qui ? Inversement quiconque se vante d'en faire partie, ou quiconque s'est fait arrêter dans une action des BB, n'en est pas forcément membre...

- Où trouver le corpus doctrinal des Black Blocs ? S'il existe deux ou trois livres (1) sur le sujet (dont un canadien) et quelques tracts, nous défions qui que ce soit d'en tirer autre chose que des généralités anti-flics, anti-capitalistes vaguement anarchisantes.. Sauf peut-être une exception, mais nous y reviendrons.


Bref, il n'y a ni de Benoît Hamon, ni de Valdimir Oulianov du Blackbloquisme... et il faut faire par approximation :


Sont-ils ultra-violents ? En tout cas bien moins que n'importe quel groupuscule dur des années 70 (sans même parler du temps où "camarade P38" parlait dans les manifestations italiennes). Et si l'on a parlé de guérilla urbaine à propos de Poitiers, il faudrait comparer au sens que signifie le mot émeute à Karachi ou Urumchi. De fait, les manifestants à capuche noire se spécialisent dans la destruction de vitrines de luxe, ou symbolisant la mondialisation (ce qu'ils qualifient d'actions symboliques), même s'ils s'affrontent aussi à la police (voire à d'autres manifestants). Nous en sommes au stade où, parallèlement à des grandes manifestations altermondialistes ou anti-autoritaires, une minorité cherche l'accrochage et/ou tente de créer des sortes de "zones d'autonomie temporaire", une idée vaguement inspirée des livres d'Hakim Bey. Nous ne disons cela ni pour atténuer leur responsabilité morale ou pénale, ni pour fantasmer sur le temps où les manifs étaient autrement plus viriles..., simplement pour distinguer une violence collective de rue plus ou moins improvisée et dépendant des circonstances d'une violence pré-terroriste ciblée, clandestine, planifiée (attentat contre un bâtiment, commando contre un individu ou un groupe choisis pour ce qu'ils représentent et frappés "à froid") ou de la décision de rentrer dans l'illégalité pour s'armer, se faire un trésor de guerre, se doter de caches et de faux papiers. Rien n'indique que l'on ne passera pas de ceci à cela, mais rien ne prouve que cela soit obligatoire. Le terrorisme n'est pas un degré de la violence politique, c'est un saut stratégique et symbolique.

Sont-ils ultra-organisés ? Même si cela semble un paradoxe pour des groupes ennemis de toute hiérarchie, planification ou discipline, ils sont capables d'un certain nombre de "performances stratégiques" : ne pas être infiltrés par la police (pas en apparence ou pas encore), se rassembler à plusieurs dizaines en un lieu en gardant ses communications (Sms, Twittter, mails, peu importe...) discrètes, placer le bon matériel au bon endroit, rester coordonnés, abandonner les objets compromettants au bon moment, s'éclipser en laissant les lampistes se faire arrêter. Ce sont des performances non négligables, ce ne sont pas des exploits qui en feraient des super-commandos. Cette technique a un nom : l'essaimage (ou swarming chez les stratèges anglo-saxons).

L’essaimage (swarming en anglais) c’est, dans le jargon des stratèges, la capacité de réunir pour attaquer un point sensible du dispositif adverse des unités dispersées géographiquement qui convergent uniquement le temps de l'action. Arquilla et Ronfeldt (2), deux pontes de la « netwar », la guerre en réseaux, définissent ainsi l’essaimage : « Sous une apparence désordonnée, mais en réalité structurée, c’est un moyen stratégique de frapper depuis toutes les directions un ou des points, par l’action durable de forces et feux à courte distance, aussi bien que de positions éloignées. Cette notion de « forces et feux « peut être entendue littéralement dans le cas d’opération militaire ou de police, mais aussi métaphoriquement dans le cas d’ONG activistes qui peuvent bloquer le centre d’une ville ou lancer une rafale de courriels et de fax ». C'est une technique que Toni Negri (grand lecteur des publications stratégiques US) recommande aux activistes altermondialistes dans Multitudes.


Sont-ils ultra-anarchistes ou ultra-autonomes ? Anarchistes, oui si l'on entend par là très généralement le refus absolu de l'autorité et la volonté de détruire l'État pour instaurer une liberté totale. Autonomes, oui si l'on veut dire qu'il s'agit de créer des collectifs très peu structurés, de combattre le système en refusant toute forme de médiation organisationnelle (dont la pire : le parti de type léniniste ou le syndicat) et d'affirmer ne liberté concrète sans attendre le jour d'une mythique révolution. Mais si l'on veut creuser un peu plus loin, on aura du mal à situer la pensée du Black Bloc moyen par rapport à l'anarchisme proudhonien, à l'autonomie "opéraïste" ou à tout autre courant doctrinal.

À moins que...

C'est ici qu'intervient un opuscule sans nom d'éditeur intitulé L'appel, présenté par le Nouvel Observateur
comme la "bible des casseurs" après les événements de Strasbourg. Le texte (d'ailleurs disponible sur Internet) est, en effet d'une tout autre tonalité que le tract habituel :

"Notre stratégie est donc la suivante : établir dès maintenant un ensemble de foyers de désertion, de pôles de sécession, de points de ralliement. Pour les fugueurs. Pour ceux qui partent. Un ensemble de lieux où se soustraire à l’empire d’une civilisation qui va au gouffre. Il s’agit de se donner les moyens, de trouver l’échelle où peuvent se résoudre l’ensemble des questions qui, posées à chacun séparément, acculent à la dépression. Comment se défaire des dépendances qui nous affaiblissent ? Comment s’organiser pour ne plus travailler ? Comment s’établir hors de la toxicité des métropoles sans pour autant " partir à la campagne " ? Comment arrêter les centrales nucléaires ? Comment faire pour n’être pas forcé d’avoir recours au broyage psychiatrique lorsqu’un ami en vient à la folie, aux remèdes grossiers de la médecine mécaniste lorsqu’il tombe malade ? Comment vivre ensemble sans s’écraser mutuellement ? Comment accueillir la mort d’un camarade ? Comment ruiner l’empire ?

Nous connaissons notre faiblesse : nous sommes nés et nous avons grandi dans des sociétés pacifiées, comme dissoutes. Nous n’avons pas eu l’occasion d’acquérir cette consistance que donnent les moments d’intense confrontation collective. Ni les savoirs qui leur sont liés. Nous avons une éducation politique à mûrir ensemble. Une éducation théorique et pratique.

Pour cela, nous avons besoin de lieux. De lieux où s’organiser, où partager et développer les techniques requises. Où s’exercer au maniement de tout ce qui pourra se révéler nécessaire. Où coopérer. "

 Le lecteur un peu averti aura reconnu là un texte qui se retrouve quelques années plus tard presque intégralement dans un autre livre qui a fait bien autrement parler de lui L'insurrection qui vient, attribué au Comité Invisible (voire à Julien Coupat), livre déjà commenté ici

D'autant plus troublant, que si l'on  se réfère au texte même de l'Appel - mis à part une vague allusion aux événements de Gênes,, on ne voit pas très bien en quoi ce texte, plutôt réservé aux lecteurs d'Agamben et de Debord, peut avoir le moindre rapport avec l'activité des vigoureux jeunes gens encagoulés.

Confusion dans la confusion : lors des événements de Poitiers, les acteurs distribuaient un tract d'une "cellule de vigilance opaque", allusion de potache au Comité Invisible. Tandis que commencent à circuler sur la Toile des textes signés "Comité Invisible", comme Ingénierie sociale et mondialisation, visiblement inspiré par une autre culture idéologique que celle des épiciers de Tarnac.

Que conclure de tout cela ? Pas forcément à une diabolique manipulation, mais au moins à un amalgame médiatique sous des catégories aussi vagues que "violence" ou "extrémisme".



1)  Collectif : Black Blocs : Penser l’action, Lux-Agone, 2003,et Dupuy-Déri, Black Blocs ACL 2005

voir ausssi :

Penser l'action directe des Black Blocs téléchargeable




2) Arquilla J, Ronfeldt D, the advance of net war, disponible sur le site de la Rand Corporation: http://www.rand.org/publications/MR/MR1382/MR1382.ch1.pdf





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