huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Transmission et communication : la médiologie > Médiologie au présent
Croire contre
Persuader la population, gérer la guerre


Qui est l’ennemi ? Question politique de la guerre. Qui est la victime ? Question éthique, humanitaire. Quelle est la question médiologique de la guerre? Si la médiologie est la discipline qui étudie les rapports entre technique et symbolique, on doit d’abord demander suivant quelles dispositions collectives et contraintes techniques des millions de gens croient-ils selon les lieux ou les époques que tel peuple ou telle catégorie d’hommes est digne de haine ou de pitié et doit être combattu ou secouru[i] ? Plus précisément: comment l’esprit du temps glisse-t-il du politique à l’humanitaire? Pourquoi avons-nous accepté pendant des siècles comme la chose la plus normale du monde que des jeunes gens vêtus de différentes couleurs s’entr’égorgent pour quelques arpents de terre? Qui nous a maintenant rendus si vertueux?



Nous ne faisons plus la guerre que par amour de la paix, nous ne bombardons les gens que pour leur bien et ne tuons que pour éviter des crimes insupportables. On se battait entre peuples et on mourait pour des idées, désormais, on châtie des coupables et on ne meurt plus, du moins dans notre camp. De tels changements ont-ils à faire avec nos modes de transmission des images et des idées? Par construction, la médiologie répond oui.

Qui s’intéresse aux conditions du faire-croire, rencontre plusieurs manières de traiter de la guerre, activité qui s’exerce pour des croyances, contre des croyances et par des croyances. Pour le militaire, la croyance participe de la guerre psychologique: désinformation, censure, propagande, offensive médiatique agissent sur des convictions à susciter ou à éliminer. Il faut les propager ou les contrarier avec la même précision que des forces physiques de destruction. Problème d’efficacité.



Le journaliste d’aujourd’hui se pose la lancinante question du vrai: nous a-t-on menti ? Les reporters ont-ils bien fait leur travail? Quelle est la part de la rumeur, de l’intoxication, de l’erreur, de l’idéologie? Comment, pourquoi avons-nous connu ou non la réalité? Avons-nous réédité les erreurs de Timisoara, du Golfe? Problème de véracité.



Armes et informations



Pour le médiologue, c’est d’abord un problème de performance: soit un type de discours persuasif, incitatif (martial en l’occurrence), comment se met-il en œuvre et agit-il? Quels facteurs en rendent le résultat conforme ou non aux intentions de son émetteur? Forme, rhétorique? Répétition et monopole de la parole? Contraintes qu’imposent les moyens de diffusion? Quel est le rôle des attentes, résistances, interprétations et mésinterprétations chez les destinataires, des «facteurs culturels»? On dit avec raison le message coproduit par l’émetteur, par le medium et par le récepteur. D’où une imprévisibilité des effets.

En ce sens, nos ambitions seraient limitées: parmi les spécialistes qui, depuis cinquante ans, réfutent toute conception simpliste de la persuasion omnipotente ou de la manipulation omniprésente, les médiologues seraient ceux qui insistent sur le «facteur technique» en nuançant : la technique autorise, mais ne détermine pas. À s’en tenir là, l’analyse du discours de la guerre ou sur la guerre ne différerait guère de l’étude des autres formes du faire-croire. A ne croit pas les mêmes choses que B qui partage la même médiasphère, et est soumis aux mêmes messages. Les divisions que suscite la guerre du Kosovo suffiraient à infirmer toute assimilation naïve du medium à l’idéologie[ii]. Resterait à savoir quel bien ou au mal politique résulterait d’une supposée connaissance médiologique mettant en évidence la relativité de nos convictions. Mais il y a plus.

La relation duelle qui caractérise la guerre gagne le monde des représentations mentales; plus que différentes ou concurrentes, elles deviennent contradictoires et hostiles. Il se pourrait que la guerre soit le sujet médiologique par excellence, celui qui pose la question cruciale de nos façons de croire-ensemble, mais aussi de croire-contre.

Ceci est implicite dans la définition même de la guerre, conflit collectif armé, durable et organisé. Elle suppose des communautés – nous dirons des «organisations matérialisées» dans notre jargon – autant que de la «matière organisée», outils et moyens destinés à la destruction, au mouvement et à la communication. Une interprétation médiologique commencerait par rendre justice à l’information, ou plutôt aux différentes catégories d’informations dans la guerre. Dans tous les sens du mot: des données transcrivant la réalité et des traces stockées, des connaissances ou opinions proposées à l’adhésion, des messages qui circulent (comme les nouvelles diffusées par les médias) et enfin, avec l’informatique, des programmes et algorithmes générateurs d’effets autonomes (telle la mise en œuvre de machines). L’insistance morale sur la sauvagerie de la guerre fait oublier combien elle requiert l’usage intelligent d’informations. Celles, factuelles ou tactiques, qui président à l’action des protagonistes et celles, idéologiques et morales, qui commandent l’appréciation que l’on se fait de ces protagonistes. Les unes portent surtout sur des choses, les autres sur des gens[iii].

Les premières, les informations pertinentes qui garantissent la décision juste valent dans la mesure où elles reflètent la réalité: il importe de les posséder et d’en priver l’adversaire, en le maintenant dans l’ignorance ou en le trompant. Les moyens de transport et de liaison aident une armée à mieux disposer et coordonner ses forces. L’usage de l’information permet au stratège d’appliquer ces forces à bon escient, tout en privant la partie adverse d’un tel pouvoir. De l’observation à l’intoxication, de l’intelligence au traitement informatique des données, des services secrets aux leurres, de la ruse d’Ulysse aux satellites filmant sur orbite, la quête du monopole de la connaissance n’a pas de fin. Elle devient art de s’informer et de déformer: réduire l’incertitude du réel et plonger l’adversaire dans le brouillard de la guerre.

Mais autant que d’entendement, la guerre est affaire de volonté. Le second type d’informations agit dans la mesure où elles sont répandues, reprises, diffusées, acceptées. Ces informations/forces gagnent les cerveaux ; elles suscitent des passions et des adhésions, quand les premières donnaient de la précision ou de l’adéquation aux actes. On pense alors diffusion, et non plus vérité. D’où une pratique subtile, selon que l’on s’adresse à son camp, à l’adversaire ou à des tiers (l’opinion internationale, par exemple).



De la propagande à la sidération



Même la vieille propagande, telle qu’elle se pratiquait en 1914-18, est une opération bien plus complexe que la persuasion publicitaire. L’étude systématique des médias est, du reste, née en réponse à la propagande de guerre et a commencé par réfuter le mythe d’une science permettant de manipuler l’esprit des masses. Les stratégies de persuasion, si elles existent en temps de paix, prennent avec la guerre une systématicité, une ampleur et une nécessité toutes particulières. Mais surtout un enjeu propre.

Premièrement, la propagande propage: elle suppose la diffusion d’un corpus de croyances positives, parfois très simples (notre cause est juste, nous allons gagner). Ensuite, elle exerce un effet de rupture en repoussant d’autres croyances: des convictions criminelles, des affirmations nocives, des contre-valeurs, des affects négatifs, bref ce qu’ils croient eux (ou souhaitent nous faire croire), contraire, par définition, à ce que nous croyons, nous[iv].

Enfin, si la croyance dresse des frontières mentales, elle fortifie des appartenances tribales. Sa troisième dimension est la capacité de faire lien, de rassembler, de nous souder dans la chaleur de l’émotion et de la foi partagée. En temps de guerre, moins que jamais, nul ne croit seul. Conviction, répulsion, fusion forment les trois temps de ces moteurs de croyance. Entre le «croire que» d’assentiment et «le croire en» d’adhésion, il y a le «croire contre» qui affronte un autre univers mental.

Ces principes valent depuis longtemps: Xénophon[v] recommande de désorienter l’ennemi par de fausses nouvelles et de fausses embuscades ; Sun Tse de l’amener à soupçonner ses plus fidèles soutiens[vi]. Les recettes sont éternelles, l’évolution technique en bouleverse la mise en œuvre. Évidence que pousse à l’extrême toute une phraséologie de la «guerre de l’information», et tout un discours stratégique essentiellement américain sur la «cyberguerre», ou la «dominance informationnelle»[vii]. D’où une supposée Révolution dans les Affaires Militaires (R.M.A.: Revolution in Military Affairs). Elle implique le passage de la guerre des mégatonnes (la dissuasion nucléaire) à celle des mégabits. L’hypothèse est que, désormais, les États-Unis jouissent d’une telle supériorité technologique informationnelle qu’ils sont en mesure de tout savoir ou de tout frapper en tout point de la terre. Il faut «choquer et sidérer» (shock and awe) l’adversaire, civils et militaires confondus, désorganiser ses communications, ses ordinateurs, ses moyens de transport, le rendre impuissant, briser sa combativité, lui dont on voit tout et qui ne voit rien: «la cible c’est la volonté de l’adversaire, ses perceptions et sa compréhension… (c’est) l’équivalent non nucléaire de l’impact qu’eurent les armes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki sur les Japonais…»[viii]. La frappe réelle devient une formalité: elle confirme à l’ennemi qu’il peut être touché, qu’il a déjà perdu. Sa mort devient la preuve redondante qu’il était déjà mentalement mort: non-communicant égale non-vivant.

D’un côté les archaïques locaux, les patauds, les enracinés, les aveugles, de l’autre, les mondiaux, omniprésents et omniscients, gérant depuis leur chambre de guerre panoptique une opération de télésurveillance éthico-policière. La dissymétrie est totale. Il y a ceux qui frappent du ciel et ceux qui laissent ce qui se nomme significativement une «signature». Or, comme le dit M. Libicki de l’Institute for National Security Studies «Sur le champ de bataille, la signature c’est la mort»[ix]. Plutôt qu’une guerre zéro mort, c’est

une guerre zéro aléa dont rêvent les stratèges postmodernes: éliminer l’incertitude liée aux hasards du champ de bataille comme celle qui résulte du facteur humain. La stratégie cesserait d’être un jeu à information imparfaite, où il faut parier sur les résultats du combat, sur les projets de l’autre, sur sa résistance, sur le comportement de ses propres troupes, etc., pour devenir une science de gestion des peines.

De plus compétents diront si la guerre du Kosovo a justifié ce modèle technique et angélique: un conflit réduit à un traitement de données. L’existence même de pareilles doctrines, pendant militaire d’une utopie de la société de l’information, est un symptôme qui mériterait analyse. La pensée stratégique reflète aussi le changement de médiasphère.

Il existe force corrélations entre des faits guerriers, des faits symboliques et des faits de transmission ou de communication. La médiologie devrait s’intéresser à l’intoxication, à la propagande, à la désinformation, ou, pourquoi pas aux vrais espions ou aux films de guerre. Comme aux doctrines stratégiques… Mais, au-delà de la pratique de la guerre, de la représentation de la guerre et de la pensée de la guerre, elle devra aussi revenir à la théorie de la guerre et donc au politique.



La croyance saisie par la guerre





Retour aux définitions. La guerre «continuation de la politique par d’autres moyens» ? Le slogan ressassé n’a de sens que dans son cadre théorique. Ce sont trois grands thèmes de Clausewitz. La guerre est la forme la plus extrême du duel : en tant qu’acte de violence destiné à imposer sa volonté à l’ennemi, c’est une relation de réciprocité. Dans l’absolu, «le conflit des forces livrées à elles-mêmes» devrait aller aux extrêmes tant l’action que chacun exerce sur l’autre, lui faisant sa loi, le pousse à augmenter violence, moyens et efforts. Dans la réalité, ce jeu d’accroissement mutuel, lié au concept pur de la guerre se trouve freiné par des obstacles concrets, autant que par les nécessités qu’impose l’objectif politique[x].

Le politique est lié à la guerre et comme cause finale qui la motive, et comme limite qui la borne à ses finalités. La guerre ne s’explique pas entièrement par la nocivité d’un mauvais État ou d’une politique agressive, ni par la révélation spectaculaire de la violence qui constituerait la nature profonde de tout pouvoir, ni par les manifestations d’une supposée appétence de notre espèce pour le carnage. La guerre et le politique se définissent mutuellement. Le politique est le domaine des activités communautaires qui suppose la guerre comme forme spécifique de conflit. Possibilité n’est pas fatalité et ceci n’implique en rien qu’il soit vain de chercher des solutions conventionnelles au conflit. Mais cela ne permet pas, au contraire, de négliger le rapport du politique avec la mort ajoutée, acceptée, sacralisée, mythifiée. Par ce recours éventuel à la mort comme ultima ratio, le politique est le domaine qui peut se soumettre pratiquement tous les autres, économique, moral, technique[xi]… Pas de norme politique possible sans l’exception de la violence guerrière.

Pour Clausewitz, «la guerre est un conflit de grands intérêts réglé par le sang et c’est seulement en cela qu’elle diffère des autres conflits.» Mais «en cela seulement» recouvre la décision du passage à la guerre et le recours à la mort collective, privilège du politique.

Nos croyances esthétiques ou religieuses sont «en concurrence» avec celles d’autres groupes: c’est notre dieu qui est le vrai, pas le leur, ceci est la beauté et ils l’ignorent. Elles ne nous mènent à l’hostilité que par accident ou rivalité ; nos croyances politiques sont relatives à la nature d’autres groupes, nous définissent par rapport à eux ; elles nous placent en situation de conflit ou d’alliance. La morale commande d’accepter la divergence de l’autre mais vient le moment où nous cherchons l’annihilation de la volonté adverse.



Du point de vue éthique, il est légitime de proclamer que la finalité de la politique est de faire reculer la barbarie, de maîtriser la violence, bref de produire le moins de victimes possibles pour ne pas participer au mal du monde. Il est noble de déclarer la guerre à la guerre et d’en vouloir faire une exception inhumaine destinée à refouler une inhumanité exceptionnelle ; mais l’exception se renouvellera. Il faudra toujours répéter «plus jamais ça». Nous entrerons alors dans l’économie de l’abominable où il faut peser les morts

et comparer les horreurs. Qu’est-ce qui est supportable? Qui est la victime? Quand suis-je complice? À partir de quelle gravité du crime doit-on le faire cesser par la force? Quel prix, combien de morts chez eux, chez nous, chez les civils «collatéraux»? À défaut d’une force absolue qui impose une paix absolue, on est confronté à une autre distinction de Clausewitz: le sentiment d’hostilité n’est pas l’intention hostile. Qui renonce au premier n’échappe pas à la seconde. Qui prétend parler au nom des victimes doit se donner des ennemis. Qui nie la guerre se condamne souvent à la revivre.

Corollairement, l’état de guerre n’est ni un simple degré dans la violence des moyens, ni l’exaspération de passions collectives, même si elle mobilise des ressources et des affects: elle est une relation symbolique nouvelle entre deux communautés, une rupture que notre imaginaire imprègne de sacré.

Si nos croyances politiques ne sont pas de même nature que les autres parce qu’elles supposent la possibilité de la guerre, les mécanismes du faire-croire en temps de guerre prennent un caractère particulier.



Du stratégique au symbolique



Il y a les variétés du faire-croire en régime de guerre et la spécificité de la guerre même. Les médiologues ajoutent un troisième point de vue qui hiérarchise les processus que nous avons évoqués. Ils se déroulent, en effet, sur trois étages, ou plutôt dans trois mondes: stratégique, technique, symbolique. En chacun prévalent des règles différentes.

Premier monde: celui de la stratégie. En cas de conflit, la croyance est mobilisée, délibérément produite, contrôlée. Et ce par définition. Oublions la rhétorique du message et de la manipulation. Oublions les techniques subtiles du leurre, de l’intoxication ou de la désinformation. Oublions ce que nous savons sur l’armée, la presse et la démocratie, leurs rapports ou ce qui s’est dit au moment du Golfe. Dépouillons la guerre de ses aspects secondaires ou contemporains. Reste que, même sous sa forme la plus primitive, elle requiert au moins deux opérations délibérées: convaincre des gens d’accepter l’éventualité de leur mort et les persuader de tuer des gens qu’ils n’ont jamais rencontrés (ou, pour les civils, les convaincre de laisser mourir et de laisser tuer). Des amulettes à l’entraînement des Marines, de l’habitude de couper le nez aux mauvais soldats à une visite de Clinton, du péan à la fanfare des Casques Bleus, les méthodes varient. Elles ne sont ni universelles, ni interchangeables et certainement pas moralement indifférentes.

Les groupes politiques se caractérisent par le choix qu’ils font entre les techniques qui visent à produire de l’enthousiasme et de l’insensibilité[xii]. Contrairement à ce que professent les théories qui réduisent la guerre à une addition de violences particulières, il ne s’agit ni de réorientation d’une pulsion agressive, ni de simple apprentissage ou dressage. L’exaltation positive qui amène l’individu à s’identifier à son groupe, à sa nation, à son drapeau se complète de l’action négative qui empêche de s’identifier à l’autre. Pour faire oublier combien la figure de l’ennemi ressemble à la nôtre, il faut l’exclure de l’humanité ou comme monstrueux, haïssable, menaçant ou comme indifférent, invisible, réifié, devenu chose ou proie. Inhumain ou abstrait.

La guerre du Kosovo nous a fourni l’exemple d’un conflit où disparaît le corps de l’ennemi. Il est nié par la distance (vu et frappé à hauteur de satellite) et nié par le discours, y compris par le refus de la catégorie de l’ennemi. Voir Jamie Shea, porte-parole expliquer, image numérique à l’appui, que les frappes de l’OTAN détruisent des choses, des usines, du potentiel militaire et que de surcroît les coups ne s’adressent pas à un peuple, qu’ils touchent, mais à un tyran ou à un principe. Bien entendu, il y a toujours contre-offensive. Ici, c’est la télévision serbe qui répliquait par la stratégie du miroir. Ses images disaient : «Nous sommes des hommes, nous sommes des victimes; nous sommes comme vous, nous aimons le même rock’n roll. »

Deuxième monde: le technique, où se manifeste une autonomie relative du pouvoir du medium. Il dépend de qui a les moyens de faire voir la guerre : songez à CNN filmant les missiles du départ à l’arrivée à Bagdad. Et le pouvoir de ne pas la faire voir: les médias ont aussi un agenda de l’horreur, comme l’a montré Chomsky à propos des massacres au Timor. D’art de faire beaucoup de morts, la guerre est devenue art de montrer ou de cacher les bons morts. Encore faut-il en posséder le pouvoir.

Question plus médiologique: quelle guerre peut nous montrer quel médium? Le spectateur ne se fait pas la même représentation générale de la guerre selon qu’il voit à travers les tableaux héroïques de Messonier ou sur l’écran du JT. Y a-t-il une affinité entre la télévision et la figure de la victime, la représentation de la souffrance individualisée, immédiate, implicative ? La télévision est une machine à personnaliser, à représenter des individus et des événements, non des catégories ou une histoire. Qu’elle tende à réduire la guerre à une suite de malheurs particuliers, urgents, résultant d’intentions mauvaises et de la faute d’individus pervers,

voilà qui semble vraisemblable. Cela n’explique pas entièrement pourquoi toutes nos représentations politiques sont structurées par la figure de la victime, mais c’est au moins un élément qui y contribue.

Encore faut-il préciser qu’il n’y a pas «une» guerre vue par la télévision. Entre le Vietnam où le téléspectateur découvre la guerre et les victimes, l’Irak où il voit une guerre sans victimes et le Kosovo où il ne voit que les victimes et pas le front, tout change. Le medium est capable de rendre la guerre plus abstraite, plus lointaine, de l’insérer dans le flux télévisuel comme fragment du continuum des «événements», mais aussi de la rendre proche, de nous interpeller avec un malheur qui se déroule dans notre salon…

La lutte des croyances se poursuit dans le troisième monde, symbolique. Si l’on prend symbole au sens le plus simple, celui des mots, des images ou des gestes qui représentent des choses abstraites, nous pouvons définir la guerre comme un affrontement de symboles, une suite d’actes symboliques visant à un résultat symbolique. Ce résultat est la reconnaissance de la défaite, le renoncement d’une volonté. Ce désarmement emblématique parachève une suite de rites, proclamations, cérémonies, qui s’enchaînent: certains symboles s’adressent à notre groupe et en réaffirment l’identité et la continuité (notre drapeau, nos emblèmes, nos ancêtres, nos victoires passées, nos monuments, nos morts), d’autres au contraire se placent dans le registre de la proclamation, de la parade, de la menace, de la dénégation de l’autre, de l’affirmation de ses intentions, …

Les premiers posent le problème de leur partage: nous n’avons pas tous les mêmes références mythiques, ni n’éprouvons les mêmes affects. Les seconds posent le problème de leur efficacité. Ils s’adressent à autrui, à l’adversaire en particulier, au monde en général, toujours à l’histoire. La guerre

s’inscrit dans un bizarre temps métaphorique. D’une part, elle réactive le passé, on refait des gestes et des cérémonies, on exalte des souvenirs (comme nos ancêtres…) ou on les exorcise (plus jamais ça…). D’autre part on accomplit des actes et on produit des signes et pour les inscrire dans l’histoire et pour en exclure les signes et symboles de l’adversaire. Le silence des armes (la paix, le désarmement matériel du vaincu) doit coïncider avec son silence tout court: l’aveu de sa défaite, nos parades, nos slogans, nos mots, nos images, nos monuments effacent les siens. Et ce, en principe, pour la suite des temps...

L’expérience nous montre pourtant que le vaincu fera un jour son travail de deuil et de réinterprétation, suivant les cas, en menant les enfants des écoles sur les tombes des martyrs ou en revoyant le Vietnam à travers Hollywood.

Aux aléas de la guerre, qu’ils résultent de l’enchaînement des actions ou des passions humaines, s’ajoute l’incertitude du duel symbolique. Incertitude instrumentale: nos répertoires, nos imageries propres, nos réactions face à la manipulation des archétypes échappent, et c’est heureux, à la science des stratèges ou aux déterminismes de la technique. Mais ils nous échappent aussi et mènent leur lutte autonome. Dans l’ignorance des croyants, ceux qui revivent la bataille du Champ des Merles ou la résistance des partisans contre Hitler, et ceux qui se réfèrent à la Shoah ou au Kampuchéa. Au-delà du modèle simpliste, celui de l’illusion idéologique ou médiatique, nos univers mentaux, nos passés et nos symboles mènent leur propre guerre.



[i] Il est bon de relire des textes comme «Du mensonge en politique» d’Hannah Arendt (in Du mensonge à la violence Calmann-Lévy 1974), puis de se demander pourquoi les arguments de Mc Namara («nous bombardons ces gens pour éviter à un peuple innocent un bain de sang et un régime totalitaire») font rire les intellectuels en 1969, mais les séduisent en 1999.

[ii] L’idéologie n’est ni un délire doctrinal, ni une représentation faussée de la réalité que se feraient des groupes en fonction de leur situation. Il y a des idéologies qui s’affrontent, c’est-à-dire des représentations qui tentent de s’imposer concrètement, en produisant une explication plus ou moins générale du monde qui s’oppose à d’autres. La réduction de l’idéologie à un corpus d’idées ou à des réflexes mentaux imposés par un «système» en néglige la véritable nature.

[iii] . Il n’y a pas de séparation rigides entre les deux catégories. Par exemple entre l’intoxication (usage délibé d’informations fausses pour amener l’adversaire à commettre une erreur) et la désinformation (propage des informations fausses pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire).

[iv] Une partie de la propagande s’adresse aussi à l’adversaire pour le diviser, le démoraliser, le faire douter. Le message devient quasiment projectile puisqu’il fait directement ravage dans l’autre camp.

[v] L’Hipparque, chap. IV

[vi] Sun Tse (IV°siècle avant J.-C.) L’art de la guerre, article XIII.

[vii] Nous ne pouvons commenter ici ce vocabulaire très inspiré des idées de Toffler. On peut se procurer sur Inter- net plusieurs glossaires de centaines de termes liés à la guerre de l’in- formation, tel le Military Terminology Glossary, (U.S. Army, Picatinny Arsenal) ou le Dictionary of Military Terms, (De fense Techni-cal Informa- tion Center).

[viii] K.Ullman, Harlan et al., Shock and Awe: Achieving Rapid Dominance, Washington D.C. National Defense University Press, 1996.

[ix] Cité par Laurent Murawiec, «Guerre informationnelle et nouveaux médias», in Stratégiques n°69, 1998.

[x] Nous utilisons ici la traduction de Valentin Vivier, « De la guerre» in Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1996.

[xi] Le principe que le politique se subordonne la réalisation pratique de tous les autres types de volonté et l’exercice de tous les autres types de violence n’est nullement contredit par le fait que l’on use de grandes violences pour des motifs ou des buts religieux, moraux, etc. Au contraire: celui qui prend les armes pour sa foi recourt au politique

[xii] Ne pas négliger combien l’idéologique ou le doctrinal déterminent aussi le technique et le médiologique. Tous les moyens de transmission ou de mobilisation ne sont pas également admis par tous. De même, le fait que les grandes religions aient toujours une position théologique sur le bon usage des images, des écrits, et des missionnaires ou diffuseurs, a une énorme importance sur la pratique de leur propagation.

 Imprimer cette page