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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Terrorisme et idéologie, la suite
Intellectuels d'encre et de poudre

Pas d'action terroriste sans idéologie, ni discours doctrinal pour justifier moralement, expliquer historiquement, réfuter l'idéologie adverse, propager la sienne, et encourager son camp à la révolte. Décidément, un terroriste, c'est un intellectuel qui prend les idées au sérieux.

Pour décrire les rapports entre terrorisme et idéologie, il faut se référer à ce qui constitue parfois son modèle fantasmique : la guerre "classique". Il se vit en effet souvent comme guerre du pauvre, guerre de partisans, action du parti politico-militaire, et autres qualifications qui renvoient à la guerre étatique.
Pas de guerre sans idéologie. Quand bien même nous supposerions des conflits "primitifs" où chacun tue l'autre uniquement parce qu'il appartient à une autre tribu ou occupe un autre territoire (et il n'est pas du tout certain que les préhistoriens adhèrent à une vision aussi simpliste), quand bien même nous présumerions quelque chose de spontané (nous n'avons pas dit : naturel) dans ces tueries collectives dont sont incapables d'autres espèces, il y faudrait un minimum de productions imaginaires et symboliques. Une explication purement "instinctuelle" de la guerre (décharge d'une pulsion agressive, par exemple) est forcément limitée par la dimension collective du conflit armé : une communauté fait des morts au sein d'une autre communauté, visée en tant que telle, souvent de façon ordonnée et hiérarchisée. Rien de tout cela (identification à la collectivité, désignation du groupe ennemi, acceptation d'une source d'autorité justifiant que l'on donne sa vie pour elle), rien n'est possible sans ces représentations du monde que l'on nomme idéologie, même sous une forme extrêmement primaire.
Suivant les guerres, soit la stimulation politique et le rappel idéologique sont un objectif constant (entretenu par des commissaires politiques ou commissaires aux armées, par exemple), soit il est entendu une fois pour toutes que mourir pour la patrie est le sort le plus doux, le plus digne d'envie, et que "nous" luttons pour une juste cause, et il suffit de laisser faire le principe d'autorité renforcé par la discipline des armées.

Les mêmes principes de base peuvent se retransposer à* l'action terroriste : elle est inimaginable sans un puissant facteur de fusion au sein du groupe combattant (et, en arrière plan, ce qu'il est censé représenter : le peuple opprimé par exemple), sans capacité d'identifier des cibles licites "représentant" l'ennemi et sans un principe disciplinaire reposant sur la croyance, le cas échéant jusqu'au bout : le sacrifice du kamikaze.

La différence, le facteur qui rend l'action terroriste encore plus dépendante d'une représentation idéologique, tient à ce que le groupe terroriste se comporte comme un souverain ou un État souverain : il déclare la guerre, il condamne à mort, il exécute des sentences, il envisage de négocier avec des États. Mais qu'il ne dispose pour cela d'aucune autorité reconnue. Seule la croyance peut y suppléer. En disant cela, nous ne voulons nullement sous-entendre que les groupes terroristes soient par nature plus délirants, plus fanatiques ou plus coupés de la réalité que les acteurs étatiques (ceux qui par exemple, exercent une terreur venue d'en haut) : il y a certainement égalité en ce domaine. Simplement, le terroriste doit passer son temps à justifier en doctrine et à resserrer par de idées les liens qui naissent de passions politiques communes. Il n'a pas pu déléguer à un dispositif hiérarchique et institutionnel cette tâche qu'il doit accomplir avec des mots convaincants chaque jour.

Parmi les "besoins idéologiques" du terrorisme, on pourra nommer :

- Le besoin casuistique/éthique pour résoudre les cas de conscience de ses membres (ou pour donner de bonnes raisons à d'éventuels sympathisants). Accusé tout à la fois d'être criminel, fourbe (il se cache) et lâche (il frappe des victimes innocentes), le terroriste est à certains égards comme le pirate d'autrefois : assimilé à un ennemi du genre humain, coupable d'un crime qui ne mérite pas la protection des lois ordinaires. Ainsi, le terroriste doit perpétuellement se justifier de tuer ou de risquer de le faire, surtout aux yeux du camp qu'il prétend représenter (les vrais Irlandais, les vrais Basques, les prolétaires, les musulmans..). Pour cela - ne pas se couper des masses - il doit expliquer que la victime n'était pas innocente (elle coopérait, éventuellement à son insu, au système haï), qu'il y a légitime défense (le vrai terroriste, c'est l'État répressif) , que le sang versé aujourd'hui en économise davantage (il vaut mieux que la prise de pouvoir soit menée par une minorité organisée que par une foule qui se ferait massacrer à la première tentative)... De façon plus générale, le terroriste doit se référer à une Loi supérieure, que ce soit celle de Dieu ou de l'Histoire, pour contester le droit positif que l'ennemi veut lui appliquer. Par exemple, le terroriste refuse de se soumettre aux lois criminelles et veut être considéré comme un prisonnier de guerre. Ainsi, les membres de la Rote Armee Fraktion faisaient grève dans les années 76/77 dans l'espoir de se voir appliquer la convention de Genève dans leur prison de Stammheim. Revendication surréaliste pour la plupart des gens, mais cohérente avec leur logique : celle de la "guérilla métropolitaine".

- Le besoin historique/stratégique Le terroriste se veut un acteur de l'Histoire : ce qu'il fait aujourd'hui aura des conséquences qui s'inscriront durablement dans les rapports de pouvoir (par exemple : il se bat pour l'indépendance nationale ou pour renverser un système perverti et autoritaire). Du coup, il développer une seconde argumentation : non seulement son acte est moralement bon (cf plus haut), mais il est stratégiquement justifié. Son efficacité, et donc la valeur des sacrifices qu'il impose et s'impose, se doit d'être démontrée par un raisonnement stratégique global : faiblesse de l'ennemi, "tigre de papier" succès de la mobilisation, multiplication des soutiens externes, exemples de succès à imiter. La question devient tout à fait cruciale si le terroriste se réclame d'une doctrine structurée comme le marxisme léninisme. Comme on le sait, Lénine était très hostile au terrorisme individuel, et pas du tout au terrorisme d'État. Il estimait en en effet 1) que la révolution doit se produire quand les conditions objectives sont réunies 2) que les initiatives gauchistes, individualistes, petites bourgeoises et romantiques sont vouée à l'échec 3) qu'il appartenait au parti et au parti seul d'apporter de l'extérieur sa conscience historique au prolétariat 4) que seul le "sujet historique" désigné par Marx, i.e. le prolétariat, peut pratiquer une violence politique libératrice et légitime. Résultat : des générations de brigadistes italiens ou d'activistes allemands ont développé des trésors de dialectique pour démontrer que leur action ne tombait pas sous le coup des objections léninistes : non, ils n'étaient pas une poignée d'intellectuels coupés des masses ; non, ils étaient bien représentatifs du "sujet historique", non ils n'étaient pas des conspirateurs "blanquistes", ils construisaient le véritable Parti Communiste Combattant qui allait supplanter les partis révisionnistes pseudo-marxistes...

- Le besoin éristique/polémique. On ne lutte pas seulement bombe contre tanks, guérillero urbain contre policier ou pistolets contre mitrailleuse : le combat a aussi lieu au royaume des idées et à travers les médias. Le terroriste est persuadé de mener une action d'analyse idéologique : et par le texte et par l'action, il déchire les voiles de l'illusion qu'a créés l'adversaire, le dominant. Il décrypte et interprète. Il s'efforce de révéler combien est faux le discours officiel - celui qui criminalise le terrorisme, par exemple, ou qui prétend que l'ordre établi est "démocratique". Par la provocation (obliger l'autre à réprimer et à montrer ainsi son "vrai visage") ou par la réfutation (ridiculiser la prétention des autorités à représenter un système démocratique), le terroriste entend opposer sa vérité à l'idéologie officielle. La vérité, c'est, dans le cas des jihadistes qu'il y a une conspiration mondiale des Juifs et des Croisés, dans le cas des marxistes, que la démocratie formelle dissimule la contre-révolution préventive et la fascisation du système, dans le cas des terroristes indépendantistes que le pays est occupé par une puissance étrangère qui l'exploite cyniquement, etc.. Or toutes ces révélations demandent lutte militaire, plus contradiction intellectuelle, plus un bon usage des médias pour bien faire connaître les deux. Comme on s'en doute, plus le terroriste, surtout de gauche, lutte contre un régime réputé démocratique (comme la France de Mitterand, l'Italie d'Andreotti ou l'Allemagne de Willy Brandt), plus cet exercice de déconstruction est important pour lui.

- Le besoin pédagogique/prosélyte. C'est l'autre façade du volet précédent. Le terrorisme se veut une discipline d'éveil : il a un public naturel (généralement : le peuple) qu'il presse de rejoindre son combat. Au défi symbolique qu'il adresse au fort, doit correspondre un message d'espoir adressé au camp qu'il entend représenter dans la partie historique en cours. Un message d'espoir avec des bombes ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, nombre d'activistes sont persuadés qu'ils redonnent courage aux opprimés en leur révélant que les oppresseurs aussi peuvent connaître la peur ou l'humiliation et en châtiant spectaculairement les oppresseurs.
On ne saurait mieux dire en ce domaine que les narodniki russes (révolutionnaires antir-tsaristes qu'il serait plus exact d'appeler "populistes" que "nihilistes") qui, dès les années 1880, écrivaient dans leur programme : " L'activité terroriste consiste en la destruction des membres les plus dangereux du gouvernement, la protection du parti contre les espions, et la punition de l'arbitraire et de la violence officielles, dans tous les cas où elles se manifestent les plus visiblement et avec le plus d'excès . Le but d'une telle activité est de détruire le prestige du gouvernement, du démontrer constamment qu'il est possible de poursuivre la confrontation avec le gouvernement, de stimuler ainsi l'esprit révolutionnaire au sein du peuple et finalement de former un corps adapté et entraîné à la guerre."

Au final, un terroriste, ce n'est pas seulement quelqu'un qui tue pour des idées (ou qui croit frapper des idées quand il frappe les gens qui les représentent), c'est quelqu'un qui croit que chacun de ses actes, surtout le plus brutal, doit perpétuellement démontrer la vérité de l'Idée.

Pour continuer voir le livre Daech : l’arme de la communication dévoilée

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