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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Terroristes de Londres : filmés, tracés, traqués
Le numérique contre le jihad ?

En France, sur le modèle britannique (qui truffe les villes de systèmes de vidéosurveillance au point que l’image d’un Londonien peut être enregistrée jusqu’à 300 fois par jour), un projet de loi ambitionne de doter chaque autobus d’une caméra, de même qu’une grande partie du métro parisien.
De façon plus générale, l’utilisation de tout appareil numérique laisse des traces, ce qui facilite indirectement la répression : des terroristes ou leurs complices sont repérés à cause de leurs téléphones GSM localisables en tout lieu. D’autres à cause de contenus qu’ils n’ont pas effacés dans leur disque dur. Et nous savons que toute connexion à Internet permet de remonter à sa source. les transactions bancaires, les rapports avec l’administration, l’utilisation d’une multitude de cartes, de codes, de moyens de télépayement… : autant de traces enregistrées quelque part. Autant de moyens de reconstituer les faits et gestes d’un individu à condition de disposer du temps et des bons logiciels pour trier dans de gigantesques bases de données.

Certains vont même encore plus loin : de la répression à l’anticipation. Ainsi, un des principaux projets U.S. contre le terrorisme : la T.I.A. « Total Information Awareness ».(Conscience totale de l’information ), devenue « Terrorism information awareness », ce qui est plus politiquement correct. Son site résumait ainsi: « le danger asymétrique le plus sérieux auquel ont à faire face les U.S.A. est le terrorisme, une menace caractérisée par de regroupement d’acteurs organisés de façon souple en réseaux clandestins et qu’il est difficile d’identifier et de définir…. (la TIA) entend développer des technologies qui nous permettront de comprendre les intentions de ces réseaux, leurs plans et, potentiellement d’identifier les occasions d’interrompre ou d’éliminer les menaces. »
L’idée est simple. Dès qu’il prépare une opération, le terroriste engagé dans sa « guerre en réseaux » recourt à d’autres réseaux : il paye avec sa carte de crédit, réserve un avion, utilise son téléphone cellulaire. Bref, il laisse l’empreinte de ses mouvements, communications, ou transactions. Un terroriste qui consomme est un terroriste perdu.: tracé, traqué, profilé, éliminé. Le TIA suppose l’interconnexion et le traitement de base de données de toutes sortes. Pour trouver des corrélations entre l’usage de cartes de crédit, les vols en avion, les permis de conduire, les locations de voiture, l’achat de produit chimique ou tout qui pourrait indiquer des activités suspectes. Ce projet, qui a suscité des protestations en raison de ses implications liberticides est maintenant remisé au placard. Mais il traduit une tendance générale

L’extension des systèmes de surveillance est une donnée constante. Le pouvoir que confère la connaissance du passé d’un individu, de ses goûts, donc la connaissance de ses futurs besoins, et par là la possibilité d’anticiper son comportement, tout cela constitue aussi un enjeu commercial de premier plan. La demande globale de sécurité de nos sociétés « du risque », notre refus d’admettre l’accident et le hasard, notre demande de détection et de prévention jouent aussi dans le même sens : celui de la traçabilité générale.
Par ailleurs, la dispersion des enregistreurs numériques, y compris par la prolifération des appareils de photo intégrés à des téléphones mobiles, favorisent une tendance générale à tout archiver. Dès qu’il se produit un événement quelque part, quelqu’un filme ou photographie. Des images de ce type parviennent très vite aux services de sécurité et aux médias. Ainsi, la photo la plus célèbre des attentats de Londres du 7 Juillet : une victime au visage couvert de gaze. Aujourd’hui, tout le monde inscrit le souvenir de tout et coopère spontanément, que ce soit en tenant un blog ou en photographiant à tout va, à la tendance générale à l’action des systèmes de surveillance et d’archivage. Ceci vaut pour les crétins sadiques qui enregistraient les sévices qu’ils infligeaient aux prisonniers d’Abou Graibh, que pour les terroristes irakiens qui enregistrent et font circuler chaque exécution de prisonnier, chaque prise d’otage, voire leur propre martyre dans un attentat suicide.

Bref, tout conspire à la constitution d’un mémoire globale : plus personne ne pourrait courir plus vite que son passé. Tout serait inscrit quelque part.

Sans même discuter des implications de tout cela pour les libertés publiques, ni même du coût ou de la faisabilité d’un tel système de chasse aux terroristes, rappelons simplement que les terroristes du 11 Septembre ont eux aussi été enregistrés par des caméras. Mais trop tard. Que les Etats-Unis dépensent quarante milliards de dollars par an en renseignement sans pouvoir arrêter ben Laden ou prédire le prochain attentat. Tout système de surveillance peut permettre de reconstituer ce qui s’est passé, mais pas d’empêcher ce qui va se produire. Et finalement, notre grand réseau de vision, caméras et magnétoscopes, pourraient bien ne rien valoir face à un kamikaze qui s’efface dans son acte même plutôt que d’effacer ses traces numériques.

FBH

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 Extrait de
 La scène terroriste
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