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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Intelligence économique : du savoir à l'influence
Intelligence économique : les sources militaires
Un des problèmes récurrents de l'intelligence économique est son origine "militaire" : et par ses méthodes d'acquisition du renseignement (tel le fameux "cycle du du même nom), et par sa naissance (ou sa reconnaissance) dans les années 90 dans le contexte de l'action régalienne - avec usage des panoplies de l'État (satellites d'espionnage, ou autres) que la fin de la guerre froide rendait inutiles - et enfin par le parcours personnel de ses premiers promoteurs, l'intelligence économique se rattache
- soit à la figure de l'espion (fut-il reconverti et déontologiquement correct)
- soit à l'activité policière ou de défense et contrôle du territoire
- soit à la diplomatie envisagée ici comme force pour la conquête de marchés et la protection de positions.

L'emploi de vocables portant sur la "guerre économique", sur la mobilisation ou sur le patriotisme économique est un indice supplémentaire : l'intelligence économique est souvent pensée en fonction de la catégorie éminemment politique de l'ennemi, même s'il s'agit ici d'un ennemi "modéré" contre qui il n'est pas question d'utiliser la violence ouverte. Ni, précisent certains, de méthodes illégales. C'est plus inquiétant que rassurant, car cela laisse penser que la tentation est constante et la frontière ténue et c'est un peu contradictoire avec la métaphore de la guerre, caractérisée justement par la suspension des normes légales ordinaires. Par ailleurs, la vision dominante de l'IE est centrée sur une information pertinente que l'on aurait ou pas. Pour agir efficacement.

Une partie de l'explication se trouve dans la notion d'une intelligence "stratégique" (dont l'économique ne serait qu'une forme).

Toute stratégie de l'information implique une réponse à la question : comment vaincre avec des signes ?

- Comment faire croire à autrui ce que l’on désire, qu’il s’agisse de le persuader par argumentation ou de l’égarer par stratagème ?

- Comment savoir ce qu’il ignore ou lui faire ignorer ce que l’on sait ?

- Comment avoir avant lui l'avantage de connaissance qui améliorera la prise de décision (et qui, si possible, la dégradera, la ralentira ou la compliquera chez l'autre) ?

- Comment rendre l’autre prévisible et se rendre insaisissable ?

- Comment stimuler son camp et décourager la partie adverse ?

Que l’on prenne stratégie au sens militaire - art de coordonner des moyens collectifs de tuer, pour dire les choses crûment - ou au sens large - façon d’employer efficacement ses ressources dans une relation conflictuelle – , elle suppose l’emploi de signes et signaux.

Cela va de battements de tambour à la rédaction d’un in-octavo, de la façon de se peinturlurer le visage à l’exploration du Web sémantique. Ces signes – recueillis, stockés, traités, propagés, cryptés… - servent à la réalisation d’une fin que nous nommerons par commodité « victoire » : la prédominance d’une volonté sur une autre. Ils y contribuent autant qu’ils servent à prendre une décision efficace, à répandre une croyance motivante (désir, courage, foi…), mais aussi agir sur la perception de la réalité du rival pour augmenter son incertitude, le démobiliser ou lui suggérer le choix que l’on désire.

Ces principes très généraux – savoir, faire-croire, dissimuler, égarer – s’appliquent d'ailleurs aussi bien à un jeu qu’à une tentative de séduction, à la conquête d’un marché qu'à la guerre froide. Ludique, érotique, rhétorique, économique ou atomique riment avec stratégique.

Or, qu’il s’agisse de cognition ou de conviction, rien de ce qui se termine dans un cerveau humain n’est assuré. Une pragmatique qui agit sur les gens ne se reproduit pas à l’envi comme une technique qui agit sur les choses. Toute recette de ce type peine sur le double aléa de la réception (ce que nous avons dans le crâne qu’il s’agisse d’un préjugé idéologique ou d’un biais cognitif ) et de la transmission (comment cela circule de cerveau en cerveau). Le stratège ne pense pas seulement en termes d'information vraie/fausse, pertinente / non pertinente : il raisonne en terme d'information reçue, interprétée, motivante, etc. pour un autre acteur.

On distingue également
- des stratégies directes visant directement le résultat espéré ( « gagner » un partisan ou « gagner » un éclairage supplémentaire sur la réalité ou le futur comportement d’un des acteurs)
- et les stratégies indirectes dont le résultat visé passe par l’intermédiaire d’une réaction attendue (celle de l’adversaire ou d’un tiers qui peut être aussi l’opinion publique).

La stratégie de l'information est donc quelque chose d'infiniment plus complexe que l'acquisition du simple renseignement.

Reste pourtant qu'il subsiste des différences fondamentales, et pas seulement en termes de moyens employés (létaux ou non létaux, extrêmes ou modérés).
Par exemple, le modèle militaire est centré sur la décision du chef bien informé. Il est vrai que certains penseurs de la Révolution des Affaires Militaire ont voulu produire un modèle du raccourcissement de la décision : elle serait déléguée désormais "démocratiquement" à des échelons inférieurs de la hiérarchie, voire confiés à des réseaux technologiques (directement "du capteur au tireur") pour rendre le choix plus automatique, plus rapide et plus facile. Idéalement, le terrain bénéficie de l'infrastructure informationnelle de l'ensemble. et ceci dans une relation binaire 'Eux/nous" dans un environnement à connaître et évaluer pour dissiper friction et brouillard. Dans la vision militaire l'information est reliée à l'arme dont elle protège, qu'elle rend plus efficace, qu'elle remplace parfois (la propagande, la paralysie informationnelle de l'adversaire ou la désinformation économisant la violence). Ceci suppose aussi une discontinuité entre temps de paix et temps de guerre, zone de conflit et zone neutre, adversaire, allié et neutre..

Le modèle économique diffère déjà en ceci qu'il n'y a pas un adversaire et une victoire. La vision moderne du management suppose même que l'activité économique consiste de moins en moins à augmenter des utilités ("lutter contre la rareté") et de plus en plus à gérer des relations avec des "parties prenantes". Une partie de l'action d'intelligence économique consiste du reste à anticiper des courants porteurs, à trouver des soutiens et à constituer des réseaux, à comprendre comment allier l'économique avec le politique (ou à rendre le politique plus favorable à l'économique par le lobbying), à tenir compte de facteurs culturels dans toutes les acceptions du terme : des courants d'opinion qui peuvent rendre tel type de produit ou d'activité plus désirable, des inquiétudes d'ordre éthique, écologique, sécuritaire, des attitudes et des images de marque...
L'intelligence économique fonctionne dans un système plus ouvert, plus multidimensionnel. Ainsi, le rapport avec le politique. Théoriquement le militaire exécute la volonté politique dans un but politique (la paix victorieuse ou favorable), et même en temps de paix, le renseignement est au service de l'État et de ses desseins stratégiques. Les rapports de l'acteur politique avec les instances étatiques ou supra-étatiques (mais aussi avec des acteurs politiques privés) sont infiniment plus ambivalentes. Par ailleurs, dans une optique militaire, l'information même transformée en connaissance est uniquement une servante de l'action (bien décider), pour un acteur économique, le savoir est aussi un capital, une part de son image... La structure économique "apprenante", la capacité de l'entreprise à partager de l'information harmonieusement et d'innover sans cesse, par exemple, ne sont pas seulement des pré-requis du "bien agir", mais aussi un facteur d'attractivité, un immatériel mesurable en termes de gain et de valeur.

Bref, tout le monde est bien conscient qu'outre la difficulté culturelle inhérente à l'adoption de principes martiaux par des gens formés dans l'univers de la marchandise, le schéma militaire rend mal compte de certaines dimensions de l'IE.






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