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Quels dieux nous regardent ?
À l'occasion d'une conférence pour Cinélégendes à Angers, atour de la société de surveillance et du Truman Show .



Dans le film de  Peter Weir  Truman show (1998), le scénariste imaginait que son héros Truman Burbank était devenu à son insu le héros du plus grand spectacle télévisé de tous les temps : sa vie entière, son insipide existence dans une insipide petite ville de province américaine, est destinée depuis l'origine aux caméras cachées et omniprésentes (en fait Truman a été choisi - et naturellement filmé- in utero). Depuis,  sa vie est observée quotidiennement par des millions de gens. Toute l'expérience du réel que possède Truman, tout ce sur quoi il a posé les yeux, toutes les informations qu'il a absorbées, toutes les choses qu'il connaît ont été fabriquées pour lui ; tous les êtres qu'il rencontre et qu'il nomme parents, amis, voisins, inconnus sont des acteurs. Si bien qu'à rebours des participants habituels des reality shows qui veulent s'exhiber et espèrent être vus du monde entier, Truman est seul au monde à ignorer ce que  savent tous les autres : il est le héros du show qui porte son nom. Au "la vie est un songe" de Garcia Lorca répond "l'univers est un studio" de Truman, homme sincère dans un univers peuplé d'artifices, ne voyant rien parce que spectacle par tous.

L'argument  du scénario fonctionne bien dans la mesure où il empile - non sans astuce - plusieurs niveaux d'interprétation et plusieurs références culturelles ( la critique de la téléréalité, Matrix, le Prisonnier, Orwell, Platon...)



L'esprit religieux est libre d'y voir une métaphore divine (qu'incarnerait par exemple le réalisateur du film dénommé Christof) : la plupart des monothéismes supposent un Dieu éternel créateur de milliards de galaxies et qui s'intéresse pourtant à chaque âme. Son omniscience lui permet, par exemple, de surveiller le menu quotidien du fidèle et son infinie bonté de s'irriter - de souffrir peut-être - de le voir absorber suivant le cas une bouchée de poisson ou de porc.

Cela émerveille le croyant heureux de l'attention du Créateur pour la créature. Cela irrite l'athée qui, raisonnant un peu comme Groucho Marx ("je ne voudrais jamais faire partie d'un club qui m'accepterait comme membre") refuse d'être créé par un démiurge diététicien qui regarderait dans son assiette. Mais dans les deux cas, il faut bien reconnaître qu'un Dieu attaché à chaque âme en chaque instant, "trumanise" la condition humaine : s'Il nous regarde parce qu'il nous aime, l'univers que nous percevons ne serait-il, au fond, que prétexte à éprouver notre liberté ou agencement  devant susciter notre amour pour Lui ?



Sur un plan plus philosophique, on peut s'amuser, en étendant la leçon de Truman à l'humanité entière  à trouver des arguments en faveur du solipsisme ("je suis seul à exister et le reste de l'Univers n'existe que comme illusion de mon esprit"), de la doctrine de Berkeley ("être c'est être perçu"), ou plus vraisemblablement encore une allégorie platonicienne de la caverne revue par Paramount Pictures. Chez Platon, les hommes enchaînés dans une grotte ne voient du monde réel, dehors sous le merveilleux soleil, que les ombres sur la paroi de pierre. Tout ce qu'ils nomment "monde" n'est qu'image, reflet de formes passant devant des feux et créant de très vagues et très imparfaites illusions. Seuls quelques héros, les philosophes, peuvent se libérer et aller contempler hors du trou infâme la diversité du monde vrai, celui des Idées.

Pour notre part, nous aurions plutôt tendance à croire que la plus grande question philosophique du film est pascalienne et porte sur le thème de la distraction : quel génie de la métaphysique nous fera comprendre non pas si nous sommes Truman, mais pourquoi nous le contemplons si avidement ?

Qui y a-t-il dans son existence qui mérite notre attention, sinon le fait de n'exister que pour notre attention ? Comment trouver une explication à ce mystère : des millions de spectateur compensent la vacuité de leur existence en regardant la banalité de celle Truman ?



Reste une autre façon de lire la fable, plus terre-à-terre et plus médiologique. Si tout le monde regarde Truman, c'est qu'il y existe

a) des dispositifs techniques qui le permettent (caméras, micros, décors, salles de contrôle, câbles et antennes)

b) des stratégies de surveillance : quelqu'un commande tous ces appareillages et quelqu'un désire faire voir Truman. Il y a là un pouvoir et des méthodes qui visent un but. Dans le film, il s'agit "seulement" de gagner des points d'audience, donc des budgets publicitaires, en produisant le plus réel des "reality shows", donc le plus artificiel, celui où tout est fabriqué en vue d'un unique effet de réel : Truman).



Dès lors, la question que se pose chacun est : suis-je un Truman ? Suis-je épié à mon insu ? par qui et dans quel but ?



L'idée que nous vivons sous surveillance constante et que Big Brother nous menace est devenue un lieu commun (avec la part de vérité que comporte forcément un lieu commun) qui peut s'énoncer sous forme de slogan "tous fliqués" ou de façon plus littéraire avec des allusions au panoptique, à Foucault et aux sociétés de contrôle de Deleuze. Poujadistes et intellos ont raison sur un point : nous sommes en effet "surveillables", de par les traces de nos passés qui sont conservées, de par l'enregistrement qui est fait de nos actes présents, et de par l'anticipation possible de nos comportements futurs.



À cela des raisons techniques évidentes : nous sommes surveillés parce qu'il est possible :



- de conserver, rapprocher et attribuer à un acteur unique des traces notamment numériques de ce que nos avons fait, communiqué ou acheté. Nos connexions sur Internet, nos passages à certains portillons de métro ou d'autoroutes, nos transactions financières par cartes, des dossiers nous concernant conservés dans des disques durs, des images ou enregistrements où nous figurons, mais parfois aussi des renseignements sur nous-même que nous avons délibérément donnés à des sociétés commerciales ou à des réseaux sociaux : tout cela persiste dans des archives.

- Comme chaque jour, nous passons devant des caméras, nous attestons par l'usage d'un code que nous sommes bien ici et que nous faisons bien cela, nous signons et signalons. Une machine "connaît" nos actes ou encore un dispositif électronique (comme une puce  intégrée dans un objet, un mini-émetteur dans notre téléphone ou sur une balise) "annonce" ce que nous faisons.

- Quant à l'anticipation de nos comportements futurs, elle résulte du traitement de données, rapprochées pour former des "profils". Un profil suspect, plus une soudaine activité téléphonique en direction de certaines zones (sans même qu'il y ait à connaître le contenu de ses conversations), et voilà un sérieux indice que X prépare un coup, trafic de drogue ou terrorisme. Plus banalement : quelques achats chez X ou Y et vous recevez un message "Monsieur Machin, vous qui vous intéressez au jardinage, vous serez sans doute enchanté de savoir que notre nouvelle tondeuse à gazon...".



Terrifiant, n'est-ce pas ? Pour en rajouter une couche, il faut faut préciser qu'outre qu'il existe de plus en plus de moyens de surveiller (vidéocaméras, puces RFID, géolocalisation, interceptions électroniques, enregistreurs, satellites, bases de données..), il y a de plus en plus de raisons de surveiller.



La première à laquelle on songe est la répression. De la lutte contre le vol de voiture dans un parking à celle contre les réseaux pédophiles, d'une simple amende de la circulation à la répression du terrorisme global, il faut bien surveiller pour punir. Et pour prouver. Ou plus subtilement faire savoir que l'on peut surveiller, pour décourager les velléités criminelles.

Si, selon le mot de Soljenitsyne, «notre liberté se bâtit sur ce qu'autrui ignore de nos existences» et, si un système démocratique inscrit dans ses principes la protection de la vie privée et le secret de la correspondance, cela signifie a contrario que l’État souverain décide de la part de secret qu’a le droit de conserver chacun. Mais aussi des moyens de surveillance que possède chacun ; car il n'y a pas, et loin de là, que le souverain qui surveille.

La surveillance est aussi liée à une valeur majeure de nos sociétés : la sécurité. Nous voulons des parkings plus sûrs, des factures vérifiables, des produits traçables, des alarmes plus nombreuses, des décisions plus transparentes... Difficile d'attendre précautions et des prévisions sans surveillance et enregistrement.

De manière plus douce, nombre de sociétés commerciales affirment qu'elles ne nous connaissent mieux que pour mieux nous servir. Grâce à nos profils clients, nous recevrons les propositions commerciales individualisées pour combler nos désirs secrets.

Denier facteur qui favorise le désir de tout voir, tout savoir : l'attirance de l'intimité.

L'intimité n'est pas exactement le secret (au sens des informations que nous conservons délibérément inconnues ou incompréhensibles au monde extérieur grâce à des clefs, des coffres, des codes, des interdits, des manœuvres de dissimulation et de protection). L'intimité est cette zone de notre vie où nous laissons les autres plus ou moins pénétrer avec notre permission. Des codes très subtils régissent la façon dont nous accordons le droit de voir notre corps nu, d'entendre nos ennuis de santé ou nos angoisses métaphysiques, de connaître nos amitiés et inimités, de savoir nos opinions et activités.

Les règles très anciennes qui régissaient la séparation entre vie privée et vie publique sont bouleversées dans nos sociétés où l'on voit simultanément les hommes politiques exhiber leur "vraie vie", les médias traquer celle des stars et inventer de nouvelles formes de réalité-spectacle où concurrents ou participants sont invités à dévoiler leur vraie personnalité ou leurs vrais besoins dans de fausses conditions à rebours de la "réalité authentique" (où il n'y a pas de caméras, de décors éclairés, de metteur en scène...). Parallèlement, les "réseaux sociaux" et des formes comme les blogs liées au nouvelles tendances d'Internet (Web 2.0) reposent sur la quête désespérée de l'attention d'autrui ("Combien d'amis vaux-tu ?" pourrait être le slogan de Facebook ou de Twitter) donc sur une stratégie délibérée de dévoilement de soi. Une stratégie qui laisse des traces : combien de gens qui s'indignent d'un nouveau fichier policier type Edvige laissent visible sur la Toile bien plus d'information que n'aurait rêvé en leur temps Edgar Hoover et Djerzinski ?

Alors Truman = Humain ? Est-ce notre sort commun de vivre sous l'œil sinon de Dieu, du moins de ses caméras digitales ?,

Nous tenterons de répondre à cette question en nous demandant s'il y a une fatalité technique qui ferait que nous (ou notre alter ego numérique) serions condamnés à être toujours épiés, mais aussi qui est le Big Brother dont il faudrait craindre le regard et surtout quel savoir pratique (donc quel pouvoir) il pourrait vraiment tirer de tant de données.



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