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Trêve à Gaza : qui a gagné ? la suite
Quelle logique guide les événements qui ont suivi le cessez-le-feu proclamé unilatéralement par Israël le 18 janvier dernier ?
Pêle-mêle :
L'Égypte annonce la conclusion d'une trêve entre les belligérants incluant la réouverture de points de passage à Gaza.
Depuis le 18 janvier, plus de quarante roquettes ont été tirées de la zone contrôlée par le Hamas.
Sporadiquement Tsahal continue à bombarder de supposés tunnels de transport d'armes entre la bande de Gaza et l'Égypte.
L'État hébreu cherche à négocier via l'Égypte, notamment pour obtenir la libération du soldat Gilad Shalit, prisonnier depuis 2006, celui qu'elle avait vainement essayé de libérer en pénétrant à Gaza lors de l'opération "Pluie d'été" en Juin 2006.
Des rumeurs laissent penser que le Hamas pourrait obtenir en échange des centaines de libérations de militants palestiniens.
Le Likoud base toute sa campagne électorale sur l'incapacité de Kadima, le parti au pouvoir à éradiquer le Hamas et va sans doute gagner su ce thème.
De son côté, ce dernier a célébré ostensiblement sa "victoire".
Quand Mahmoud Habbas tente de réaffirmer le rôle de l'autorité palestinienne et accuse le Hamas d'avoir infiltré des éléments d'al Qaïda dans la bande de Gaza, le Hamas lui répond en le traitant d'agent des sionistes.
Sur le plan international, le prix à payer pour Israël est lourd, et son impopularité déjà extrême atteint de nouveaux sommets.
Et, pour finir, voici que se termine la phase d'absence de sons protecteur américain pour cause de fin de mandat.

Si l'on additionne et si l'on tient compte que les buts supposés de la récente opération "Plomb durci" étaient bien de mettre fin aux tirs et au trafic d'armes, d'écraser le Hamas, de modifier l'équilibre de force chez les Palestiniens pour se trouver un interlocuteur fiable, d'effacer l'humiliation de l'opération du Sud Liban en 2006, et éventuellement d'en retirer un bénéfice électoral, il est difficile de parler de triomphe.
Alors qu'en termes purement militaires, les pertes israéliennes ont été minimes (surtout comparées aux 1300 morts annoncés côté palestinien, aux dirigeants du Hamas tués, aux dégâts infligés à leurs infrastructures) et que, pour Ehoud Olmert, l’opération « Plomb durci » a atteint ses objectifs et même au-delà ».

Ceci renvoie à la question déjà évoquée : quand sait-on que l'on a gagné ? que signifie la victoire dans une guerre - peu importe qu'on la nomme asymétrique, de quatrième génération, postmoderne, hybride ou "bâtarde" - où l'un des acteurs a une immense supériorité militaire, le statut d'État reconnu, une population relativement calme prospère, des ressources et une sécurité à protéger, tandis que l'autre n'a rien de tout cela ?

La réponse peut être trouvée en partie, et en partie seulement, dans des schémas d'analyse de la guérilla ou du terrorisme "classiques". Nous entendons par là des situations où un acteur non étatique, soit en se réfugiant dans des zones territoriales dont il dispute le contrôle aux armées adverses et en les harcelant (guérilla), soit en se formant en organisation secrète et en provoquant sporadiquement des attentats (terrorisme), soit par un mélange des deux, combat un État sur son territoire ou sur une zone qu'il occupe plus ou moins légitimement.

Sur le papier, le fort ne peut être vaincu tant sa supériorité matérielle et organisationnelle est écrasante. Il ne risque guère, en principe, de voir les armées adverses défiler dans sa capitale. Mais en pratique, si le faible est prêt à subir suffisamment longtemps une répression parfois féroce, à accepter un taux de perte très supérieur aux "réguliers", il peut espérer casser la volonté adverse. Que ce soit sous la pression de son opinion publique et de l'opinion internationale ou par un calcul des coûts des opérations par rapport à leur avantage relatif, le fort peut décider de mettre fin aux dégâts.

Soit en négociant avec ceux que l'on considérait la veille comme des bandes criminelles, soit en repassant le problème à une "autorité locale démocratiquement élue", soit en permettant aux rebelles de se constituer en force politique "classique", le fort finit par composer avec l'ennemi enfin reconnu. Le résultat peut s'appeler une décolonisation, une réconciliation nationale..., il illustre toujours un principe. Pour le fort, le but est de se débarrasser définitivement d'une nuisance et de retourner à un état de paix et de sécurité antérieure. Pour le faible, il est de durer suffisament pour émousser la volonté adverse et rendre concevables ou négociables ses objectifs politiques. L'un veut que l'autre disparaisse en tant qu'acteur violent, l'autre veut que l'un lui concède quelque chose, y compris une reconnaissance. L'un attend des effets de réel (plus d'attentats, plus de zones échappant à la loi, plus de groupes armés) donc militaire, l'autre veut un effet de croyance donc symbolique.

Autre différence, alors qu'une armée est en principe un outil "multi-usage" - entendez susceptible de resservir dans une autre guerre sur un autre territoire -, une guérilla ou un mouvement terroriste conspire à sa propre disparition. Un jour, le groupe clandestin espère se constituer en parti légal, en force politique invitée à une table de négociation, ou se fondre dans un grand mouvement de masse. Un jour, la guérilla espère devenir une "vraie armée", s'emparer d'un vrai État indépendant, ou devenir un acteur international.

À ces éléments connus s'en ajoutent d'autres, typiques des divers jihads confrontés à des armées régulières (Aghanistant, Irak, Liban, Palestine) : une révolution technique, plus une révolution idéologique.

La révolution technique est, bien sûr, celle des satellites et du Web dans des guerres vécues en "live" par le monde entier.
Les premiers ont cassé le monopole occidental de l'image. Alors qu'au moment de la première guerre du Golfe, la supériorité militaire US était complétée par sa supériorité informationnelle (le fameux effet CNN), ce rapport de force n'existe plus.
Or, non seulement Al Jazeera rivalise avec CNN, mais les acteurs peuvent se doter de leurs propres sources d'images (voir al Sahab) ou de leur propres moyens de diffusion (la télévision du Hezbollah, par exemple). La perte de monopole occidental porte d'abord sur le contenu de l'image (c'est la fin de la guerre à zéro mort cathodique : au contraire, les victimes deviennent visibles dans une guerre dont l'horreur n'est plus atténuée par la sélection des images "supportables") par multiplication des médias. La caméra offre désormais plusieurs points de vue possibles.
Par ailleurs le code d'interprétation des images a changé ; au principe américain, inspiré de l'expérience du Vietnam, de ne montrer ni les morts que l'on fait, ni ceux que l'on a, se substitue une vision victimaire de la guerre. Le musulman (surtout civil) tué ou, plus rarement, le soldat occidental vaincu ou humilié, sont présentés comme les martyrs d'une lutte quasi cosmologique entre l'Oumma et ses persécuteurs, lutte où l'exhibition des pertes adverses ou de trophées (tels les équipements de soldats français tués en Afghanistan) s'inscrit dans une économie globale du sang versé et du sang compensé.
Quant au Web, sa forme réticulaire rend illusoire toute tentative de contrôle des communications.
Si la vieille propagande de guerre repose en grande partie sur la capacité de censurer les "mauvaises informations" au moins sur son territoire (celles qui peuvent porter atteinte au moral des soldats ou des civils, celles qui peuvent renseigner l'ennemi, celles qui peuvent décrédibiliser son action aux yeux des autres nations), chacun peut désormais s'exprimer dans un cyberespace sans frontières.et se regrouper (voire s'isoler dans sa "bulle informationnelles" avec ceux qui partagent vos convictions). Quand on ne peut plus interdire les messages adverses, il faut les décrédibiliser ou les submerger, et , à ce jeu, les plus avancés technologiquement ou les plus riches ne sont pas forcément gagnants.

La mutation idéologique du jihad par rapport aux formes antérieures de guerres de partisans est peut-être plus profonde encore. Elle produit une inversion de la hiérarchie militaire / symbolique. Dans une guerre classique l'objectif premier est de faire céder la volonté adverse par l'usage de la force : la conquête "des cœurs et des esprits" est, certes, indispensable. Mais si ses fonctions - motiver les siens, justifier idéologiquement son action, décourager les adversaires, le décrédibiliser auprès des neutres et des alliés - restent secondes. Dans la mentalité jihadiste, il n'y a qu'une guerre unique et séculaire entre l'islam et ses persécuteurs : chaque acte - sacrifice héroïque du mouhadjidine, perte de victimes innocentes, punition infligée à l'ennemi - s'inscrit dans une économie symbolique : chaque mort d'un côté ou d'un autre s'inscrit dans la longue liste des injustices subies ou des des "actes qui plaisent à Dieu" en contribuant au bon combat. En ce sens, venger l'humiliation symbolique ou rappeler les crimes envers l'Oumma compte autant dans une lutte sans fin qu'emporter un avantage concret sur l'adversaire : la signification métaphysique de chaque victoire ou sacrifice vaut message adressé aux croyants. La souffrance éprouvée et la souffrance infligée sont pareillement supposées exalter la foi.
Comment penser en stratège face à celui pour qui le code de la violence importe plus que son efficacité ? La réponse est peut-être la solution de la nouvelle équation : celle des guerres sans victoire possible.



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