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Gaza : comment sait-on qui gagne ?
Toute relation stratégique repose sur l'idée de victoire : la stratégie est non pas seulement la mise en œuvre de moyens efficaces en vue d'une fin, mais aussi et surtout la lutte de deux intelligences s'affrontant à travers des forces. C'est une notion tout à fait évidente dans la conception classique de la guerre, celle de Clausewitz par exemple. Dire que la guerre est, selon sa formule souvent répétée, "la prolongation de la politique par d'autre moyens" implique que deux parties (au moins) se fixent des objectifs respectifs inconciliables (exercer la souveraineté sur l'Alsace-Lorraine par exemple) et s'infligent mutuellement des dommages (milliers de morts, souffrances, occupation de territoires..) jusqu'à ce qu'une des deux cède et consente à ce que veut l'autre. Ou qu'il s'établisse un compromis si le rapport de forces n'est pas si décisif.
Le "but" de la guerre est un nouvel ordre politique stable (désormais telle province sera soumise à tel État, désormais tel pays s'abstiendra de tel acte de piraterie ou de soutenir telle force politique ou cèdera telle ressource..). Dans le cas le plus extrême, le vaincu cède tout, en ce sens qu'il est destitué ou massacré... et qu'il disparaît comme acteur historique.
Bien entendu cet objectif que nous appellerons "le critère de la victoire" change au cours des opérations. Et ce sous l'action de deux éléments contradictoires. D'une part l'enchaînement mutuel des attaques peut amener les acteurs à investir des efforts ou à accepter des pertes totalement disproportionnées à l'enjeu initial. Le conflit se radicalise et son objectif peut devenir, par exemple, l'écrasement total de l'autre. D'autres part, l'usure des forces et des enthousiasmes peut amener au contraire à en rabattre sur ses prétentions initiales. Menant en son principe à l'escalade aux extrêmes, la guerre finit souvent en pratique par un compromis.
Il existe des conflits ou le critère de la victoire peut être plus limité ou même conventionnel. Dans un affrontement économique - où tous les coups ne sont pas permis, du moins pas ouvertement, sinon le conflit devient politique ou militaire - le critère est souvent quantitatif. Ou dans tous les cas facile à se représenter : gagner tel marché, imposer tel produit, s'approprier telle ressource, augmenter son PNB au détriment d'un concurrent...

Il devient plus délicat de se représenter clairement le but d'un conflit d'influence (qui est en réalité un conflit pour "gagner des têtes" ou, plus subtilement, pour changer la façon dont certains interprètent certaines réalités). Convaincre davantage de partisans, recruter, imposer ses idées, ses méthodes de pensée ou de travail, sa langue, ses normes, sa culture, obtenir des décisions favorables à ses intérêts : il y a toute une gradation de la victoire en matière d'influence. Dans certains cas la réponse est simple : X est élu ou pas, telle loi est adoptée ou pas. Dans d'autres (diffusion d'une idée ou d'un courant idéologique), les résultats sont plus difficiles à mesure.
Une des questions stratégiques les plus cruciales est donc "Quand savons-nous que nous avons gagné ?" Quel est l'objectif (par définition inconciliable avec celui de l'adversaire) ? Sur quoi porte le différend qui ne pourra être réglé ni par une raisonnement, ni par une autorité supérieure ?

Une des premières conditions serait un minimum de réalisme ou de clarté des objectifs proclamés. L'exemple le plus frappant est celui de la "Guerre globale au terrorisme". Côté américain, on a recherché la victoire non seulement sur une méthode de combat, le terrorisme (on connait la formule : "En 39, les Alliés faisaient la guerre à l'Allemagne, pas à la Blitzkrieg") mais aussi contre une sentiment. Il s'agirait de l'emporter sur la haine de l'Amérique ou encore, comme disaient les néoconservateurs "sur ceux qui haïssent la liberté". La victoire serait-elle acquise, comme l'avait dit D. Rumsfeld, le jour "où plus personne ne songera à s'en prendre au mode de vie américain", ce qui risque d'être un but assez lointain.
Pour leur part, comment les jihadistes conçoivent ils la victoire ? L'établissement d'un État islamique "dans un seul pays" comme on disait du temps du marxisme ? Le rétablissement d'un califat universel s'étendant jusqu'en Andalousie, terre qui doit être musulmane jusqu'à la fin des temps. Un émirat installé à Washington D.C. ? Une vengeance (jihad défensif) pour tous les morts provoqués par les "Juifs et les Croisés" ? Il y a ici pour le moins un problème d'interprétation culturelle.
D'une certaie façon l'actuel conflit de Gaza pose des problèmes similaires.
Certes, on peur recourir à la catégorie de "guerre asymétrique", et au principe suivant lequel le faible a gagné tant qu'il n'a pas perdu et que le fort a perdu tant qu'il n'a pas gagné. Traduction : le guérillero ou le partisan réalise une performance tant qu'il survit et que cela se sait ; sa seule existence démontre à ses yeux - et espère-t-il au monde - la justesse de sa cause ; elle constitue un défi symbolique envers l'adversaire matériellement supérieur. Ne pouvant espérer remporter une victoire militaire classique (occuper la capitale adverse par exemple), le faible s'efforce d'affaiblir et de démoraliser le fort (donc aussi de le déconsidérer) jusqu'au moment où il renoncera. Pour sa part, le fort, sauf à tuer ou arrêter jusqu'au dernier de ses adversaires, ce qui est impossible (les fils et les frères prenant souvent la place des "martyrs"), ne peut espérer que maintenir le faible au dessous d'un niveau de nuisance acceptable. Ou d'un certain niveau de perception par les médias. Ce que n'a visiblement pas réussi Tsahal
Mais le problème est peut-être encore plus compliqué.
Quel est le critère de la victoire du Hamas ? Il ne raisonne visiblement pas en termes de "paix contre territoire", et son but n'est pas de montrer une force maximale et de déconsidérer au maximum l'État hébreu pour négocier dans les meilleures conditions. Même si le Hamas établit de subtiles distinctions théologiques entre une paix avec Israël (illicite) et une trêve (religieusement envisageable même avec son pire ennemi), ce but est-il vraiment la destruction d'Israël (et ceci vaut sans doute aussi pour le Hezbollah chiite) ? Leurs dirigeants pensent-ils sérieusement qu'un jour le dernier Juif expirera ou quittera le dernier lopin de terre palestinienne ? Croient-ils écraser une puissance atomique soutenue par les USA avec des Kalachnikov ?
Et réciproquement, quel est le but d'Israël, ou du moins de son actuel gouvernement, vis-à-vis d'un adversaire avec qui il n'envisage plus de discuter ? Leur infliger une telle punition qu'ils ne songent plus jamais à envoyer une roquette ? Terroriser des gens qui pratiquent l'attentat suicide ? Tuer et emprisonner suffisamment de chefs et de militants dangereux pour que l'organisation devienne apathique ? Envoyer un message à leurs commanditaires ou au monde arabe dans son ensemble pour ramener tous les modérés à la table de négociation ? Tarir le recrutement jihadiste ? Transformer la bande de Gaza en parking n'est pas précisément ce que nous classerions dans les objectifs réalistes.
Toute question morale mise à part, l'idée de supprimer jusqu'à la tentation de la violence par une violence supérieure est peut-être techniquement défendable. Mais pas là où il est impossible d'aller jusqu'au cœur du territoire ennemi, sauf à se créer des problèmes pires encore. Et pas là où l'usage de la force vous crée plus d'adversaires qu'il n'en supprime. Celui que l'on ne peut ni écraser ni dissuader et qui ne peut ni vous écraser ni vous dissuader est vraiment le pire ennemi.

Si un conflit ne poursuit pas des objectifs qui soient à portée de l'action il faut bien qu'il vise des objectifs symboliques. Ici le critère de la victoire s'appelle peur, confiance en soi, fierté, humiliation...
On le comprend du côté du Hamas dont le prestige et le sentiment de "plaire à Dieu" augmente à mesure qu'ils gagnent le statut d'ennemi n°1. Comment le comprendre du côté israélien ?
L'offensive de la bande de Gaza est-elle une guerre au doute ? Est-elle destinée à démontrer la résolution et le moral des Juifs ? À faire contraste avec l'image d'une armée qui n'est plus invincible et doute d'elle-même, une vision répandue par l'aventure libanaise ? Une guerre pour se rassurer et se rassembler, en somme ? Si la guerre sert à produire des images, il va falloir sérieusement réviser nos manuels de stratégie, mais aussi de logique.










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