huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Machines à informer 2
Pour faire suite au premier article et à la brochure "Qu'est-ce que s'informer ?", les obstacles qui nous séparent de l'information
Qu’est-ce qu’informer ? Étymologiquement « mettre en forme » : donner cohérence et lisibilité à des éléments qui prennent sens pour quelqu’un. Donc faire savoir que..., rendre compréhensible. En ce sens, nous n’arrêtons pas d’informer : nous émettons une multitude de signaux, y compris par notre corps depuis notre tenue vestimentaire jusqu’à notre sourire ou nos poches sous les yeux. Et même notre mutisme et notre refus de nous exprimer peuvent précisément avoir pour sens que nous refusons la communication. Donc ils informent.

Informer a donc plusieurs dimensions : expression d’un état ou relation de faits ou opinions, simple enregistrement d’un aspect de la réalité ou tentative de changer le comportement d’autrui par incitation persuasion, suggestion, ...

Nous avons souvent décrit le processus d’information délibérée et organisée (celui qui nous intéresse ici) comme une triple lutte :

- contre le temps : survivre à l’effacement et à l’oubli (en organisant, d’ailleurs l’effacement et l’oubli de ce qui est inutile ou insignifiant), perdurer, transmettre

- contre la distance : atteindre, toucher ses destinataires, communiquer

- contre d’autres informations concurrentes : propager, retenir l’attention, convaincre...


Quand nous parlons d’un média spécifique, comme le cinéma ou la télévision, nous songeons à des phénomènes dont le résultat est que le contenu du cerveau de A est passé plus ou moins bien dans celui de B, C et ainsi de suite. Un média demande :

-un support destiné à enregistrer les signaux

-des dispositifs de reproduction et de transport

-des codes qui associent un sens à un signal mais aussi les codes culturels

-des modes de traitement, l’ensemble des opérations qu’effectuent des acteurs munis d’instruments ad hoc pour transformer le contenu du cerveau de A en messages que recevront et interpréteront ses destinataires.

Si l’on remonte en amont, un média suppose des institutions, des groupes qui régissent son fonctionnement, des professions, des financements...

En aval : des auditeurs, lecteurs ou spectateurs qui se rassemblent dans des salles ou restent chez eux. Tel sens (ouïe vue) prédomine, tel instrument de réception est nécessaire, telle capacité d’interprétation apprise (alphabétisme, culture cinématographique, conventions culturelles)… Ils suivent le message de bout en bout comme au spectacle, ou dans l’ordre qu’ils veulent, peuvent le modifier, y répliquer...

Chacune de ces composantes varie suivant les époques et la technologie et chacune induit un certain rapport de pouvoir (dont le résultat final sera que les destinataires recevront tel ou tel type de message) :

- la rareté du support fait de sa possession un bien plus ou moins rare : très cher pour le parchemin, moyennement rare pour le papier (encore que son rationnement comme à la fin de la seconde guerre mondiale puisse être un enjeu crucial), surabondant pour le numérique

- les moyens de reproduction et transport : il est évident que posséder les appareillages ou les « tuyaux » (des satellites, des câbles..) confère un avantage stratégique. Voir CNN pendant la guerre du Golfe p.e.

- idem pour les codes : ainsi ceux qui déterminent le vocabulaire dominant. Mais aussi les codes techniques

- etc.

Dans cette perspective quels changements affectent le pouvoir d’informer ?

Premier constat : nous assistons moins à la disparition des anciens mass media (il reste quand même deux ou trois personnes qui regardent encore le JT de TF1 à 20H) qu’à l’affaiblissement des séparations qu’ils avaient instaurées :

- entre médias spécialisés (journaux, radios, télévisions...) chacun avec un contenu spécifique et souvent un public spécifique par contraste avec la fusion des supports sur Internet

- entre information et fiction ou distraction (mouvement déjà amorcé depuis plusieurs décennies avec des tendances comme la téléréalité ou la mise en scène des événements, politiques par exemple)

- entre producteurs de l’information (journalistes, commentateurs) dont le rôle est théoriquement de décrire le monde tel qu’il est et, d'autre part, les sélecteurs de cette information (comité de rédaction, rédacteurs, producteurs...) au profit du journalisme citoyen du "tous médias" ou du "ne haïssez plus les médias, devenez les médias".

- entre professionnels de l’actualité (journalistes) et acteurs ou témoins qui s’expriment sur le même sujet. Ainsi une entreprise ne peut plus se contenter de « parler aux journalistes » : elle doit fournir immédiatement l’information complète sur tout ce qui la concerne et réagir à tout. Des activistes commencent par monter un réseau d'information voire une ébauche d'agence...

- entre événements (est dit événement tout ensemble de faits actuels que les médias jugent dignes d’être signalés à leurs contemporains) et relation de l’événement (en particulier du fait de la prolifération de ce que Boorstin nommait « pseudo-événements », c.a.d. des actions mises en scènes pour êtres saisies par les médias).

- entre « documentation » produite par des institutions ou des entreprises et des « nouvelles » relatées par des médias et dont la valeur tient dans la fraîcheur

Outre les effets souvent décrits - surabondance de l’information, accessibilité à tout moment et de tout lieu, instantanéité, relative difficulté de la censure, apparente gratuité, possibilité pour chacun de devenir émetteur - la numérisation de l’information a transformé les règles de distribution/ réception de l’information :

- La quête de l’information passe du modèle « recherche d’un objet fini » (consultation du journal ou du livre contenant l’information fixée par ses rédacteurs ou éditeurs et formant une ensemble stocké quelque part) ou du modèle « suivi d’un spectacle » (avec un déroulement fixe) à l’immersion dans les flux. Le producteur d’information efficace est moins celui qui fait un « document» (un livre, un film, une émission) jouissant d'une certaine réputation/diffusion que celui qui attire des visiteurs, utilisateurs et abonnés vers son propre flux . C’est celui qui gagne le plus de secondes de temps de cerveau humain avant les autres. Et celui qui génère le plus gros flux de citations, reprises, références, signalisations voire paraphrases, parodies, etc.

- L’hybridation de l’information : les émetteurs (et notamment les médias eux-mêmes comme les journaux ou les télévisions dotés de sites d’information en ligne) la composent avec des éléments recueillis à de multiples sources, produisant souvent de l’information patchwork, faite de morceaux combinés. Et ces médias "classiques" tentent de susciter la réactivité des spectateurs ou lecteurs, en les incitant, par exemple, à twitter leurs réactions ou questions ou à réagir sur le forum de la version électronique.

Tandis qu’en aval, les utilisateurs finaux composent leur propre média (parfois aidés par des logiciels que nous avons nommées "machines à interprétation des désirs" : sur le principe : "vous avez choisi ceci, cela vous intéressera" ou "les gens qui, comme vous, ont aimé A ont souvent aussi aimé B" par divers agrégateurs et sélecteurs...).

- Le modèles marchand simple (A détenteur d’un média vend des nouvelles à B ou vend la clientèle de B à l’annonceur C) se complexifie avec les nouvelles formes de gratuité apparente. Par exemple : Google compose l'équivalent 2.0 d'une revue de presse avec des articles pris sur la Toile et s'attire les foudres des autorités qui veulent faire payer cette utilisation de contenus. Mais Google fait son profit en nous attirant par millions sur cette anthologie gratuite et commode. Du coup nous lui "donnons" des données sur nous ou des métadonnées (c'est-à-dire des informations relatives à un message : qui a contacté qui faisant partie de quel réseau, quand et d'où à où, par exemple, ou encore qui a écrit tel document Word et quand et qui l'a consulté ou corrigé...) et tout cela vaut cher. Par exemple pour les marketers qui pourront nous faire des propositions commerciales plus ciblées. Et peut-être aussi pour la NSA.

- La prolifération et la redondance de l’information copiée-collée à faible valeur ajoutée renforce le contraste entre l’information standardisée (facilement disponible, mais très formatée par les distributeurs) et l’information rare ou grise faisant l’objet d’un processus de recherche plus sophistiqué.

- En corollaire, il s’instaure une nouvelle économie de la citation, du lien, de la référence qui fait du statut d’une source d’information, de son influence plus ou moins mesurable, un enjeu remis en question, mais sans rapport avec la puissance des moyens en amont. L’information importante n’est plus celle qui est administrée en une fois et ex cathedra par un média prestigieux, mais celle qui est reprise, commentée, amplifiée par des circuits et réseaux incontrôlables. Fournir la bonne information, ce n’est plus forcément lui donner la forme la plus frappante ou séduisante (comme avec l’ancien talent du journaliste), c’est aussi prévoir sa signalisation et sa reprise.

- Le développement des liens de coopération (échanges sur les forums, wikis...) enlève souvent une part de sa pertinence à l’idée d’auteur ou de source primaire d’une information. D’autant que les producteurs spontanés d’information (témoins d’un événement offrant des images ou des commentaires, bloggers) suivant une stratégie du donnant/gagnant sont nombreux.

- La valorisation notamment économique du capital informationnel justifie des dispositifs de recherche et rapprochement high tech(pour aller chercher l’information dans le Web invisible p.e.)

- Le phénomène déjà signalé du « tous média » : la facilité d’acquérir de l’information à la source primaire (auprès des acteurs ou chez les premiers reporteurs), combinée à la capacité technique de produire des contenus sophistiqués sans frais de distribution...

- Le capacité d’indexer, d’évaluer ou de recommander échappe aux spécialistes « de l’accréditation » (critiques, bibliothécaires, enseignants...) pour passer entre les mains de réseaux à la fois informatiques et humains. Ce qui importe est moins ce qui est estimé par une élite que ce qui est signalé soit par des moteurs de recherche en fonction de certains algorithmes, soit par des communautés c'est-à-dire par des égaux (dont certains sont beaucoup plus égaux que d'autres parce qu'ils sont e-influents, qu'ils occupent des situations stratégiques dans des réseaux, qu'ils maîtrisent certaines techniques, etc.)

À côté de l’information standardisée (du type JT ), celle qui résulte plutôt d’une combinatoire, chacun pouvant théoriquement se bricoler son média en fonction de ses intérêts ou trouver la réponse spécifique à sa question particuliére. La question n’est plus celle de la richesse de l’information (et moins encore de la richesse d’une source) que celle de la corrélation et de la contextualisation de l’information, des métadonnées, des modes de recherche. Bref, le vrai pouvoir devient le pouvoir d’indexer/signaler.

Au final, avons nous "gagné" quelque chose ? Sommes nous "mieux" informés ?

Pour prendre une image que nous employons souvent dans nos cours, s'informer, c'est lutter contre "sept dragons" qui nous séparent du trésor de la connaissance :

- Trop d'information tue l'information (ne pouvant tout explorer nous devons faire confiance à des "sélecteurs" qui peuvent être un comité de rédaction, un moteur de recherche, ou un tag posé par un copain sur un réseau social)
- Trop de communication tue l'information ( à trop vouloir partager avec ceux qui nous ressemblent, à trop vouloir resserrer le lien avec ceux qui pensent comme nous ou aux destinataires que nous vison, nous éliminons ce qui dérange ou ce qui est vraiment nouveau dans l'événement)
- Nous sommes menacés par nos propres bias cognitifs (par exemple la tendance à croire que si l'événement B suit l'événement A, A est cause de B)
- La recherche de l'information se heurte à des stratégies de rétention (secret, dissimulation, omerta, auto-censure...) ou de désinformation d'acteurs organisés
- Le temps est l'ennemi (hystérisation par la vitesse de défilement des "nouvelles", manque de recul, tyrannie de l'immédiat, contagion moutonnières)
- La simplicité est un piège (ce qui semble si évident ou facile à comprendre n'est peut-être que ce que nous attendions et qui correspond à nos préjugés)
- La complexité aussi : vieux problème de la regressio ad infinitum, si je veux savoir les causes d'une chose, il faut que je comprenne tous les paramètres et les causes des causes, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'une vie s'y passe.

 Imprimer cette page