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Machines à informer 1
Critique des médias, les fondamentaux


La plus grande part des connaissances que nous avons recueillies sur le monde provient des médias. Celles que nous avons acquises par une expérience directe des choses mêmes ou d'êtres humains (nos parents, nos maîtres, nos amis) représentent moins que les millions d’images, de discours, d’expériences « de seconde main » dont nous sommes redevables à des dispositifs techniques destinés à enregistrer et transporter jusqu’à nos cerveaux un certain type de données et significations ordonnées suivant un certain code et par certains vecteurs (telle est la définition que nous donnerions d’un média).

La démocratie repose sur la fiction, d’une opinion rationnelle équitablement informée, capable de confronter son jugement à débat (au moins au sein de la "classe discutante"), et dont les jugements sont transformés par la magie du vote en volonté populaire juste. Notre culture présuppose donc l’idéal d’un individu jugeant en connaissance de cause d’un monde dont il saisit la complexité. Mais nous savons parfaitement que le citoyen/individu, vous, moi, n’a ni le temps, ni les capacités, ni les possibilités matérielles d’aller recueillir les informations à la source, de les vérifier, de les analyser... En ce sens les médias s’interposent entre le monde et nous, tout en accroissant nos possibilités d’appréhender ce monde parce qu'ils nous le simplifient, quitte à le ramener à des stéréotypes.

Dans ces conditions, il n’y a pas à s’étonner que la « critique des médias » au sens large - réflexion sur l'image, l'écrit, la parole, leurs vecteurs et leurs pouvoirs - soit presque aussi vieille que la pensée dont nous avons conservé la trace, c'est-à-dire celle qui fut elle-même médiatisée sous forme de manuscrits. Cette critique des médias s'esquisse à travers les jugements qu'énoncent plupart des religions sur la question de l’image (est-il ou non licite de représenter le dieu ou l’élément sacré offert à l’adoration des fidèles ?) ou encore par les questions que posent les premiers philosophes (à commencer par Platon dont le mythe de la caverne est l’archétype de toute critique des médias des siècles suivants). Ces questions portent sur le caractère licite ou utile du théâtre, du livre, des arts pour libérer ou au contraire asservir notre esprit, l’approcher ou l’éloigner de la vérité..
Il se pourrait même que la plupart des critiques adressées aux médias - ils suscitent des passions malsaines, ils ne nous offrent qu'une vue partielle ou partiale de la réalité, ils permettent aux puissants de nous manipuler, ils nous abrutissent ou nous détournent des "vraies questions", ils nous aliènent en nous attirant vers des pseudo-réalités inauthentiques...)- ne fasse que réactiver des catégories religieuses, mais ceci est un autre débat.

Pour faire simple, il est possible de critiquer les médias pour ce qu’ils ne font pas et pour ce qu’ils font.

La première critique repose sur une vision de la perte : les médias ne nous représentent pas bien le monde réel, ils ne nous procurent qu'une connaissance insuffisante, simplifiée et déformée. Voire : ils censurent par le silence ou l'indifférence. C’est un argument qui fonctionne à tous les coups puisque c’est précisément la fonction du média de ne retenir qu’une partie de la réalité, de la construire pour lui donner à la fois sens et forme (par exemple la « forme » d’une dépêche, d’un reportage vidéo, d’un article, d’une page de blog...). Version moderne : les médias sont formatés par l'idéologie dominante et aveugles à ce qui n'y correspond pas. Au fait, que serait une idéologie dominante qui ne dominerait pas les médias ?

Il nous semble plus productif de s’interroger sur tout ce qui s’interpose entre la réalité «brute» (dans laquelle le média va découper des « événements », des spectacles ou des opinions dignes de nous être transmis) et le terminal ultime, notre cerveau. Par exemple, entre des milliards de choses remarquables qui se produisent chaque jour sur la planète, combien (quelques milliers) vont faire l’objet d’une dépêche ou d’un reportage qui leur conférera le statut d’événement ou de nouvelle ou de déclaration significative, et combien (quelques dizaines) vont nous être présentées par un journal, une chaîne, un site ? Qu'est-ce qui s'est perdu en route ?

Les facteurs de sélection (à la fois élimination et construction) sont :

- la censure (officielle ou de fait)

- l’argent (le coût, le facteur rentabilité)

- le temps (urgence, formatage de la durée par le média)

- les réseaux ( ceux qui fournissent, choisissent et interprètent l’information)

- la lisibilité de l’information en fonction du média (p.e. la disponibilité d'images), cette lisibilité pouvant être délibérément accrue par la mise en scène de l’information en amont (théâtralisation de la politique, par exemple).

- la culture dominante chez les médiateurs et dans la société en général, la doxa d'une société donnée

- la perception du public que se font les sélecteurs et producteurs d’information, perception qui peut être très différente des véritables attentes et des grilles d’interprétation des publics réels. C'est le domaine du "ton histoire n'intéresse pas les gens, coco, ce que veut le public c'est..." ou "d'après l'audimat..."

La seconde dimension de la critique des médias porte sur un pouvoir supposé qui leur est attribué.

• Pouvoir de persuader ou de faire croire d’abord. Voire d’inciter (à la violence, par exemple) ou de convaincre les foules.

• Pouvoir négatif de distraire et de démobiliser, notamment en affaiblissant la sacro-sainte séparation réalité / fiction et En hypnotisant un destinataire qui vit ainsi par substitution, comme hypnotisé.

• Capacité de créer une hiérarchie des événements, d’attirer l’attention sur l’un et de faire oublier l’autre, bref de diriger des flux d’attention, capacité corollaire de favoriser l’ascension sociale ou la mise en vedette de certains individus.

• Faculté de modifier nos modes de pensée, nos liens sociaux (comme le prouvent abondamment les réseaux sociaux numériques)

Toutes questions dépendant de la type de technologie prédominant à une époque (tel est du moins le credo que l'auteur professe en tant que médiologue).

Cette technologie se développe certes selon sa logique propre (appelons-la progrès cumulatif) et à certains égards irréversible : personne ne songerait plus à perfectionner le télex ou la calame.

Mais elle obéit aussi à deux autres déterminants : le rôle des producteurs d’informations et des utilisateurs des médias (rien n’empêchant d’être les deux à la fois et rien n’interdisant que les deux ne partagent les mêmes représentations idéologiques).

L’ère des mass-media est caractérisée par :

- des appareils lourds : pour informer, il faut des rotatives, des studios, des immeubles, des salariés... ; la production et la reproduction demandent de gros investissements

- le message unique va d’un foyer central où il est produit ou édité de manière quasi industrielle vers des récepteurs multiples (qu’il est justement accusé de standardiser ou de massifier suivant un schéma « un vers tous »)

- les moyens de diffusion mêmes privés restent souvent tributaires de contrôles publics... Jusqu'à la télévision satellitaire (et encore...) l'État contrôle à pu prés l'information qui circule sur son territoire

- l’information est accréditée par le contrôle et les pratiques de professionnels et la plupart des analyses reposent sur le présupposé de la naïveté ou de la réceptivité des masses. Naïveté dont seuls se croient indemnes les intellectuels critiques qui dissertent sur le sujet. Or la soit-disant adhésion "au premier degré" des masses au contenu qui leur est proposé par les médias est un postulat très discutable.

- le pouvoir d’informer est à la fois concentré et ostensible

Même si ce schéma global demande de nuances (les médias peuvent se faire plus spécialisés, plus communautaire, plus participatifs...), il reste dominant jusqu’aux dernières décennies.

Du coup, il est tentant de penser que la révolution numérique en négatif de l'image précédente.
D'où une tendance à employer des catégories inverses et à postuler, par exemple, que cette révolution prend à contre-pied ces vieilles règles et en instaure d'inédites : tous émetteurs, dispersion et facilité du pouvoir d’informer, fin de la transmission hiérarchique et univoque...
D'où la tentation de prophétiser que les tendances lourdes vont vers l’expression et l’échange généralisé, la démocratisation du pouvoir d’informer, etc.
D'où aussi une prédisposition à penser en termes de « la fin de... ». On annoncera, par exemple la fin du journal papier (modèle non rentable entre la concurrence du gratuit et le développement de l’information en ligne). Ou la fin de la télévision (la fragmentation des chaînes condamnant les généralistes, face à la Video On Demand, à la concurrence des services « push », du téléchargement...). La surabondance de « nouvelles », en partie produite par le journalisme citoyen dans un cas, la surabondance d’images dans l’autre, plus la facilité de circulation par les réseaux sonnerait le glas de l'information "un vers tous" entre les mains de quelques uns.

Les plus optimistes en déduisent que tout la révolution numérique se traduit en "gain de pouvoir" (empowerment pour les anglo-saxons) et énumèrent les nouvelles facultés que nous procurent nos outils de communication 2.0.

- pouvoir de s'exprimer (y compris contre une tentative de censure des autorités nationales qui ne contrôlent plus guère la communication sur leur territoire, encore que...), qui inclut le pouvoir de témoigner et éventuellement de trouver des relais, y compris étrangers, chez les anciens médias

- pouvoir de puiser l'information aux sources les plus diverses, voire de se composer une représentation de l'actualité en fonction de ses propres critères

- pouvoir d'atteindre tout autre internaute ou presque. Bien entendu, ce pouvoir-là est tout théorique : si j'écris un manifeste que je juge bouleversant ou fais des révélations sur les crimes des puissants que j'estime capables de faire tomber un gouvernement, je peux me bercer de l'illusion que des milliards d'internautes pourront y avoir accès. En réalité, mon message restera enfoui sous des milliards d'autres et ne touchera probablement que quelques amis ou familiers de mes publications auxquels s'ajouteront les lecteurs envoyés par un moteur de recherche et par des recommandations sur des réseaux sociaux. Adieu les décimales. Mais ceci manifeste un autre pouvoir sur lequel nous reviendrons : celui d'attirer l'attention, qui est, au final, la ressource la plus rare et la plus précieuse sur Internet.

- pouvoir de faire en commun (ce qui passe souvent par une démarche : rejoindre une communauté en ligne dotée d'outils de conversation, de recherche de correspondants, d'évaluation, recommandation ou indexation des contenus, etc.) Ce pouvoir de faire est non seulement celui de "voter" directement ou indirectement (se déclarer "ami" ou "suiveur" de..., signaler, reproduire) mais aussi d'organiser des actions communes, en mobilisant notamment l'intelligence des foules, pour réaliser quelque chose dans la vraie vie. Cela peut aller jusqu'à renverser un gouvernement pendant le printemps arabe.

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