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Société de surveillance I

À propos du fichier Edvige ou de l'installation de caméras de vidéo-surveillance à Paris, le thème de Big Brother et de la société de surveillance reviennent de façon obsédante Avec généralement pour simple explication que le système est "sécuritaire" ou la technologie "porteuse de dangers". C'est sympathique mais un peu simpliste. Comment entendre l'idée de " société de surveillance" qui fait l'objet de tant de livres ou de réunions internationales ?




Première remarque, la surveillance (surveiller, c'est "observer avec une attention soutenue de manière à exercer un contrôle, une vérification" suivant le Larousse) a plusieurs dimensions. Cette observation attentive peut jouer trois rôles principaux (qui, bien entendu, se mêlent beaucoup dans la pratique)  :



1° La surveillance d'autorité et de normalité. Elle est souvent ostensible (voire symboliquement affichée) et s'incarne dans la fonction que l'on nomme justement du "surveillant" (que ce soit dans  une salle d'examen ou dans une prison) : il s'assure que personne ne triche ou ne se rebelle... Le but est alors de contrôler l'application de la norme préexistante et publique. Norme juridique ou réglementaire, norme technique (par exemple pour certifier que les travailleurs produisent le nombre d'heures et de pièces demandées et que la qualité est conforme aux standards), mais aussi norme politique, lorsque les États totalitaires  tentent de s'assurer que personne ne "pense mal" ou, du moins, ne l'exprime. La surveillance joue alors un rôle répressif - repérer et punir ou corriger les fautes, que ce soit chez les hommes ou dans leurs productions - mais aussi un rôle dissuasif. Il importe que le sujet se sache surveillé et croie que ses erreurs et déviations seront repérées. La surveillance est liée à l'idée de discipline : bien exécuter des commandements, agir de façon "correcte". Elle impose une conduite, une obligation de faire ou de ne pas faire. Voire une obligation de ne pas penser dans ses formes extrêmes vouées au repérage des dissidents.

C'est généralement à ce type de surveillance que l'on songe en évoquant le spectre de "Big Brother". Dans le roman d'Orwell, elle fonctionne à deux degrés. D'une part Big Brother observe ce que font les citoyens même aux moments les plus intimes pour repérer les déviants et il châtie vite et fort. D'autre part, il fait savoir sur tous les murs que "Big Brother is watching you" afin que chacun se sache épié et jugé à chaque moment comme par une conscience absolue : omniprésente et omnisciente. L'anticipation de la surveillance importe autant que ses résultats a posteriori, la punition.

Autre métaphore souvent employée, celle du Panoptique. Il s'agit d'un dispositif architectural imaginé par Jeremy Bentham  au XVIII° siècle et qui permet au gardien  d'une prison d'avoir une vue sur chaque recoin de chaque cellule. Là encore, le but est double : déceler les fautes, mais aussi développer chez les prisonniers le sentiment de l'infinie supériorité du surveillant qui, tel l'œil de Dieu, les voit sans qu'ils le voient. Dans l'optique de la philosophie utilitaristes, Bentham pensait que ce dispositif était le plus efficace pour corriger les délinquants et développer chez eux, par l'attente de la punition et de la récompense inéluctables, un sentiment moral. La conjonction de la norme, du dispositif technique de vision et du dispositif humain (corps d'éducateurs, gardiens, forces de l'ordre) produit de l'obéissance. Notons que c'est un système qui fonctionne dans des lieux clos et porte essentiellement sur les comportements des sujets enfermés.

Foucault reprit et popularisa cette notion dans Surveiller et punir en 1961 : le Panoptique était pour lui la forme paroxystique d'une société disciplinaire où les individus, traités comme des matricules, encadrés et normalisés passaient d'un lieu d'enfermement à l'autre (l'école, le régiment, l'usine; l'hôpital...), chacun soumis à sa norme et chacun avec son système de surveillance spécifique. Une lecture hâtive de Foucault permet de se faire à bon compte une réputation de philosophe d'inspiration libertaire en fulminant à tout va contre le "biopouvoir", le panoptisme généralisé ou l'obsession sécuritaire. Fort heureusement, la pensée de Foucault était un peu plus riche et il était le premier à souligner que les sociétés de discipline nées avec la révolution industrielle et succédant aux sociétés où le pouvoir reposait sur la souveraineté, étaient en train de disparaître dans la seconde moitié du XX° siècle. Reprenant ces notions, Deleuze (lui-même relu par Agamben et Toni Negri) opposera les sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle naissant sous nos yeux et où le pouvoir s'exerce sur des individus non pas enfermés mais circulant dans des milieux ouverts, non pas soumis à une autorité centrale, mais à une multitude de réseaux d'obligations d'échanges et appartenances, non pas par l'apprentissage du comportement, mais par le contrôle de l'information. Nous reviendrons sur ce thème.





2° La surveillance de protection et de décèlement précoce (au sens où l'on surveille le feu ou un bébé). Cette fois, il s'agit de distinguer au plus tôt des signes précurseurs d'un danger (ou dans une moindre mesure d'une opportunité, si l'on raisonne en termes de veille économique notamment). Bien entendu, cette seconde forme de surveillance peut se confondre partiellement avec la première (ou en être la justification). Ainsi une vidéo-surveilance peut être, selon le point de vue, un dispositif préventif ou d'alerte destiné à permettre un sauvetage, une intervention urgente, ou un dispositif dissuasif voire répressif, servant à identifier des coupables. Les dispositifs de surveillance/protection sont plutôt orientées vers les "événements" à prévenir que chargés de conformer les comportements et les individus. Il faut noter que nos sociétés allergiques au risque sont favorables au développement de la surveillance dite protectrice, soit au moyen de signaux d'alerte précoce (appareils détecteurs en tout genre), soit par l'installation en amont de dispositifs dit de traçabilité. Ces derniers sont destinés à titre de précaution à inscrire très tôt dans un processus (par exemple de fabrication en usine, emballage ou transport) des marqueurs qui permettront de reconstituer le trajet d'une marchandise dangereuse ou défectueuse. Les dispositifs de surveillance de ce type peuvent être assurés par des humains (fonction "garde-côte"), mais sont surtout de plus en plus délégués à des machines servant à capter, analyser, alerter, retracer. Ceci est vrai pour une chose, comme un médicament, mais également pour une information. Ainsi des logiciels dits de veille de réputation ou d'anticipation des crises peuvent analyser d'énormes flux d'informations sur le Web pour repérer un signal précoce annonciateur par exemple d'une rumeur ravageuse, d'une panique boursière, d'une attaque médiatique, d'un début de crise,.... La stratégie de décèlement du risque aboutit souvent aussi à des classements d'individus en catégories, selon leur comportement probable (à risque ou pas, solvable ou pas...) avec les risques d'erreur et d'exclusion que cela comporte





3° La surveillance stratégique "agressive". Nous entendons par là le fait d'espionner, d'épier pour surprendre un secret, c'est-à-dire pour surmonter des "défenses" dont des moyens de dissimulation. Par "défenses", entendons les moyens de protection dont se dote un individu ou une institution pour conserver la confidentialité d'une information. Ici l'élément de clandestinité et de surprise est décisif : il ne s'agit pas de savoir ce que fait X ou si tel événement est probable, mais d'accéder à une zone protégée. Elle peut être protégée soit physiquement (un papier dans un coffre), soit par un système informationnel (tel un mot de passe), soit par le comportement d'un acteur (il se cache et/ou demande voire impose le silence ou la discrétion à ses proches, à ses employés...), soit enfin par une disposition normative (une loi sur le secret, un code déontologique, une omerta...). Cette surveillance est bien "agressive" en ce sens qu'elle implique, pour aboutir à ses fins, une forme de lutte, de contrainte, de ruse, le surpassement d'obstacles matériels ou la capacité d'imposer sa volonté à des individus (les faire parler, par exemple). Lorsque A tente de violer le secret de B, soit pour se procurer une connaissance précieuse qu'il détient , soit pour apprendre des vérités sur lui (son comportement caché, ses intérêts, ses alliés..) nous sommes dans de cas de fiture. Ce type de surveillance est souvent destiné à connaître les plans et projets d'un adversaire ou d'un concurrent pour gagner un temps d'avance et mieux le contrer ou le précéder. Une très grande partie de l'espionnage industriel (ou des procédés illégaux qui se dissimulent parfois hypocritement sous le vocable d'intelligence économique) ou des techniques de surveillance clandestine d'un individu, comme en pratiquent les détectives privés, sont destinés à s'emparer de secrets pour les exploiter directement, en les mettant sur la place publique, en les revendant, en manœuvrant avec cet avantage, etc.



Bien entendu, la trilogie que nous venons de proposer n'est pas très difficile à critiquer tant il existe, répétons le, de formes "mixtes" ou de  finalités ambiguës. Ainsi, poser un micro dans l'appartement d'un présumé terroriste, est-ce lutte contre un adversaire (3° cas de figure), écarter un risque d'attentat (2° cas) ou participer à la lutte générale de la société contre le crime (1° cas). Nous serions bien sûr tenté de dire que les trois "s'emboîtent" comme des poupées russes. Et chaque fonction ou dimension prédominante entraîne des conséquences sur la forme de la surveillance. Ce sont elles qu'il faudra tenter de décomposer avant de valider des notions aussi générales que "société de surveillance". Ce que nous développerons dans des articles à suivre.












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