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L'affaire Petrella et Carla Bruni
Brigades rouges et éminences grises

La décision de Nicolas Sarkozy de ne pas extrader l'ex-brigadiste de 54 ans Marina Petrella vient de soulever une polémique franco-italienne, ou plus exactement, sa demande au Premier ministre italien "de faire application de la clause humanitaire de la convention d'extradition de 1957 et de rétracter le décret d'extradition la concernant", daté du 3 juin dernier.

La question se pose moins avec les autorités italiennes (Silvio Berlusconi ne semble guère désireux de faire preuve d'acharnement ou d'embarrasser les Français dans les circonstances présentes) ou avec les médias transalpins - relativement discrets sur le sujet - qu'avec les associations de victimes. Une fraction de l'opinion italienne est scandalisée de l'indulgence dont bénéficie l'ex-terroriste.

Cette dernière arrêtée une première fois en 1978 pour participation à une bande armée et fabrication de faux documents mais non condamnée est reprise après un échange de coups de feu avec les carabiniers en décembre 82 ; elle est à l'époque une responsable importante des Brigades Rouges et se déclare lors de son arrestation "communiste combattante, membre des Brigades Rouges", se considérant comme prisonnière de guerre. Elle sort de prison en 1986 pour des raisons de procédure. Impliquée lors du procès dit "Moro ter" en 88 elle est condamnée et voit sa sentence confirmée en 1993 par la Cour de Cassation. elle est à l'époque réfugiée en France où elle travaillera et fondera une seconde famille.
Elle a donc été condamnée définitivement et par contumace (conformément au droit italien qui autorise un inculpé en fuite à se faire représenter à son procès par un avocat) et ce pour meurtre d'un policier, pour tentative de meurtre et de séquestration, enlèvement d'un magistrat et hold-up à main armée.

Du point de vue pénal son dossier n'est ni celui d'une erreur de jeunesse ou d'un délit d'opinion, ni celui d'une lampiste. Pour l'opinion, ce cas rappelle douloureusement les 415 morts attribués aux Brigades Rouges jusqu'en 1988, sans parler des 15.000 attentats dont nombre de "jambisations" (technique qui consistait à tirer une balle dans le genou d'un patron, d'un adversaire politique, d'un syndicaliste trop conciliant...). En ce sens, il est très difficile de comparer la sensibilité italienne à la nôtre qui avons connu "seulement" un terrorisme national "à faible létalité" et très ciblé comme celui d'Action Directe.

D'autant plus que cette affaire survient quatre ans après l'affaire Battisti (condamné, lui, pour quatre meurtres) où les juges transalpins ont eu l'impression, à tort ou à raison, que le fugitif soutenu par une large mobilisation médiatique et par des pétitionnaires célèbres, bénéficiait de toutes les facilités pour s'échapper face à des autorités françaises plus embarrassées que franchement répressives.

Mais le contentieux franco-italien soulève bien d'autres incompréhensions

- Il y a d'abord le sentiment d'insulte qu'éprouvent nombre d'Italiens qui rappellent que leur pays ne pratique ni la peine de mort ni la torture, qu'il a l'habitude de soigner les détenus qui font une dépression ou une grève de la faim et que nous serions peut-être agacés si un terroriste ayant tué en France pouvait se réfugier vingt ans en Italie pour y être finalement intouchable de fait.

Il y a par ailleurs quelque contradiction à féliciter la justice italienne de son courage face à la Mafia, aux puissants corrompus de l'affaire "Mani pulite" ou simplement de sa pugnacité face à Berlusconi, pour ensuite considérer qu'elle se trompe systématiquement lorsqu'il s'agit d'un condamné d'extrême-gauche. Il ajoutent que si nous voulons construire l'Europe judiciaire ou l'Europe tout court, il n'est pas bon de traiter un pays démocratique comme si c'était une tyrannie persécutant les prisonniers politiques.

- Surtout, le fonctionnement de notre système échappe totalement à nombre de nos amis italiens.
Tout d'abord, nous nous référons souvent à la "doctrine Mitterrand" en matière de réfugiés italiens. Dans une démocratie parlementaire comme l'Italie, l'idée que le Président de la République puisse bloquer une décision de justice, promettre une protection en tenant pour acquis que ses successeurs, même de l'autre bord politique, y seront tenus, cela ressemble à une dérive monarchique. N'oublions pas que notre constitution est souvent comparée là-bas à celle de Salazar.

Sur le fond, d'ailleurs que dit la "doctrine Mitterrand" ? Elle tient surtout en quelques phrases.

Il évoque devant le 65° Congrès de la Ligue des droits de l'homme : « Les réfugiés italiens (...) qui ont participé à l'action terroriste avant 1981 (...) ont rompu avec la machine infernale dans laquelle ils s'étaient engagés, ont abordé une deuxième phase de leur propre vie, se sont inséré dans la société française (...). J'ai dit au gouvernement italien qu'ils étaient à l'abri de toute sanction par voie d'extradition (...)."

Dans une déclaration souvent citée à Bettino Craxi, le président français précise : " « Nous avons environ 300 Italiens réfugiés en France depuis 1976 et qui, depuis qu’ils sont chez nous, se sont "repentis" et auxquels notre police n’a rien à reprocher. Il y a aussi une trentaine d’Italiens qui sont dangereux mais ce sont des clandestins. Il faut donc d’abord les retrouver. Ensuite, ils ne seront extradés que s’il est démontré qu’ils ont commis des crimes de sang. Si les juges italiens nous envoient des dossiers sérieux prouvant qu’il y a eu crime de sang, et si la justice française donne un avis positif, alors nous accepterons l’extradition.(…) Nous sommes prêts à extrader ou à expulser à l’avenir les vrais criminels sur la base des dossiers sérieux. ».
"
Enfin une troisième déclaration du 1° Février 1985 est plus explicite encore : "Oui, j’ai décidé l’extradition, sans le moindre remords, d’un certain nombre d’hommes accusés d’avoir commis des crimes. Je n’en fais pas une politique. Le droit d’asile, dès lors qu’il est un contrat entre celui qui en bénéficie et la France qui l’accueille, sera toujours et a toujours été respecté ; il n’était d’ailleurs pas demandé, dans la circonstance, en temps utile. ". Mitterrand évoque ensuite : "une trentaine de terroristes actifs et implacables. Ce sont justement ceux qu’on ne contrôle pas, c’est à dire qu’on ne sait pas où ils sont ! On dit qu’ils sont en France ? La France est quand même un pays - sans que je puisse préjuger en quoi que ce soit de ce qui se passera demain - dans lequel on a connu une trace moins sanglante qu’ailleurs, même si elle est encore trop sanglante. Mais je dis hautement : la France est et sera solidaire de ses partenaires européens, dans le respect de ses principes, de son droit : elle sera solidaire, elle refusera toute protection directe ou indirecte pour le terrorisme actif, réel, sanglant."

Si l'on s'en tient à la distinction entre les auteurs de crime de sang sur qui il existe des vrais dossiers et les autres plus ou moins repentis ou intégrés, il n'est pas certain que Petrella comme en son temps Battisti puissent prétendre bénéficier de la "doctrine".

Par ailleurs, un autre élément a joué dans cette incompréhension franco-italienne : le rôle des sœurs Bruni-Tedeschi. Si l'on suit le processus décrit par la presse et confirmé par les intéressées, Valeria Bruni aurait été la première à s'intéresser au sort de sa compatriote, allant jusqu'à lui rendre visite pour lui porter un rosaire, puis elle aurait mobilisé sa sœur Carla Bruni-Sarkozy, et celle-ci aurait finalement convaincu le président de revenir de revenir sur sa décision.

Pour la petite histoire, faisant une coquille révélatrice, le Monde a parlé de la mission de "Cecilia Bruni Sarlkozy"révélant à quel point les journalistes pensent à la mission de Cecilia Sarkozy pour les infirmières bulgares et combien ils soupçonnent le président d'utiliser ses épouses pour une sorte de "com humanitaireé.

Les deux sœurs ont-elle été motivées par une sincère compassion chrétienne, par la recherche d'une publicité "politiquement correcte" ou par le poids culturel de leur milieu, une haute bourgeoisie milanaise qui affiche volontiers des idées "progressistes" ? Un réflexe comparable à celui qui amenait une autre femme très belle et très people, Fanny Ardant, à considérer Renato Curcio comme un "héros" (avec les réactions italiennes dont on se souvient) ? À chacun de juger en son âme et conscience.

Mais, dans tous les cas, l'intervention de l'épouse du Président, surtout pour annoncer sa grâce à sa compatriote quelques jours avant le communiqué de l'Elysée a confirmé l'impression chez nos voisins que notre système est monarchique et soumis au bon plaisir du Président et de ses épouses.

Bien entendu, l'affaire ne deviendra pas très dramatique : ni Paris, ni Rome n'en font une priorité : ils sont plutôt pressés d'être débarssés de ce mistigri. Et la presse italienne de ce jour fait ses premières pages sur la France, mais c'est pour parler de la mort de Guillaume Depardieu.



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