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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Sept ans après le 11 Septembre
Déclin ou montée en puissance d'al Qaïda ?

"Al Qaïda est restée forte et compétente... Nos efforts ont échoué... Il n'y a pas de solution militaire... L'organisation islamiste a commis plus d'attentats et plus sophistiqués depuis le 11 septembre qu'avant.. Sa structure évolue la rendant encore plus dangereuse.." Qui tient ces propos ? Le think tank le plus prestigieux des USA. Pas vraiment gauchiste, ni pacifiste, même pas libéral au sens américain, puisqu'il s'agit de la Rand.
Dans un rapport intitulé "Comment finissent les organisations terroristes ?" deux de ses meilleurs analystes Seth Jones et Martin Libicki, ce dernier très connu dans les milieux stratégiques, adoptent une approche nouvelle.
Ils ont étudié ce que sont devenues 648 groupes terroristes depuis 1968, de tous pays et de toutes idéologies, et se sont demandé comment ils ont évolué ou se sont dissouts. Plus de la moitié ont disparu en quelques années.
Il est significatif que 43% des organisations se soient dissoutes, tout simplement, en se transformant en forces politiques "légales". Les cas où les groupes ont disparu, soit en remportant la victoire (10% des cas) soit en étant au contraire défaits sur le plan militaire (7%) restent minoritaires. Et lorsqu'ils peuvent passer au stade de l'insurrection (c'est à dire plus de la guerre de partisans que du terrorisme clandestin à proprement parler), ils finissent dans la moitié des cas par négocier avec un gouvernement. Sinon, ils gagnent une fois sur quatre et sont détruits militairement à 19%. Sans céder à la fascination des chiffres qui demanderaient des analyses plus fines, retenons que ni l'idée que le terrorisme ne paie pas, ni celle que c'est une "guerre" qui doit être confiée à l'armée n'en sortent renforcées.
Mais, bien sûr, des statistiques qui incluent des gauchistes japonais ou des indépendantistes africains n'ont pas beaucoup de sens appliquée à une organisation aussi atypique qu'al Qaïda. Ceci est vrai non seulement parce que les groupes religieux tendent à durer bien plus longtemps que les autres, mais aussi en raison des spécificité d'al Qaïda dont on a souvent dit que c'était moins une organisation au sens propre qu'une méthode. Ou un label, voire une "franchise", que reprennent des acteurs presque spontanés et n'ayant qu'une lien très lâche avec une supposée structure centrale.

Comme nous l'avons souligné, la difficulté d'évaluer la puissance de l'organisation de ben Laden tient à plusieurs facteurs :

- l'emprise réelle qu'exerce la "direction" (si tant est qu'un tel mot ait du sens en l'occurrence) sur les multiples attentats islamistes qu'on lui attribue (et peut-être que leurs auteurs lui attribuent). En ce domaine, les derniers jours ont été riches : attentats meurtriers en Irak (25 morts devant un centre de recrutement, 21 dans un dîner de policiers) et un autre presque réussi contre un chef d'une importante milice sunnite, au Pakistan les derniers attentats qui portent le nombre de morts à 1200 en quinze mois, 12 morts en Algérie cette semaine revendiqués par Al Qaïda pour le Maghreb, attentat contre le métro madrilène déjoué de justesse, bruits sur des attaques sur le sol américain (il est vrai que c'est plutôt récurent)

- la confusion de ses objectifs politiques qui se traduit par une suite d'annonces, menaces et désignation d'ennemis principaux et dont la cohérence n'apparaît guère à travers les déclarations de ben Laden et Zawahiri..

- les rapports réels de ce qu'il est convenu d'appeler al Qaïda avec les deux forces émergentes que sont les talibans afghans et les talibans pakistanais.

Au même moment Alan Travis du Guardian révèle que le Home Office, dans la plus pure tradition des "psysops" ou de la "guerre de la perception" américaines, prépare un plan de communication contre al Qaïda, pour influencer les leaders d'opinion à travers les médias et avec l'aide de sociétés privées. La forme est classique : matériel fourni à la presse, repportages offerts, argumentaires proposés aux agents à l'étranger, présence sur les forums Internet.
Comme le dit le rapport il s'agit de "ternir la marque al Qaïda", comme une officine d'intelligence économique lancerait une offensive contre la réputation d'une entreprise rivale.

Le plus significatif dans cette affaire est la thématique : "atrocity propaganda" sur les crimes (out à fait réels, d'ailleurs) d'al Qaïda, insistance mise sur les dissensions entre ses chefs, thème du déclin de l'organisation. Bref l'idée générale est, dit le rapport : "Évitez de dire qu'al Qaïda n'est plus un danger. Nous ne disons pas qu'elle est vaincue (allusion à la rhétorique "triomphaliste des Américains qui se félicitent quasiment de leur victoire en Irak ?). Nous insistons sur la chute de ses soutiens." Y compris en Irak (ce qui est relativement vrai en Irak, mais il faut rappeler que c'est l'occupation américaine qui a attiré sur place les jihadistes "internationaux" qui ne sont certainement pas leur principal problème). Y compris en Afghanistan (et là, l'affirmation serait vraiment à vérifier).

Comme pour illustrer la méthode anglaise, le britannique Richard Barrett, coordinateur de l' Al-Qaida/ Taliban Monitoring Team du Conseil de Sécurité publie un rapport "Sept ans après 9/11 Les Forces et Faiblesses d'al Qaïda" qui mérite une lecture attentive. Lui aussi suggère peu ou prou qu'al Qaida est sur le déclin et qu'une habile politiques jouant sur les dissensions avec les talibans pourrait l'affaiblir encore davantage.

Que conclure ? Qui croire des Américains ou des Britanniques ? Nous n'aurons certainement pas l'impudence de trancher entre experts. Mais il se pourrait bien que ces dissensions reflètent un problème fondamental de la lutte anti-terroriste.
C'est précisément d’envisager le terrorisme dans ces trois dimensions qui appellent repsectivement une répression judiciaire, une stratégie politique et une action d’influence. Et selon le critère choisi, la réponse diffère.


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