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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Résilience d'al Quaïda

Imaginons qu'il y a sept ans, quelqu'un ait écrit : "En 2008, ben Laden et Zawahiri seront toujours libres et vivants. Leur organisation, en dépit d'une guerre qui se dit mondiale, de milliers d'arrestations continuera à fonctionner et à recruter. Ils pourront toujours s'exprimer et trouveront encore un territoire où se réfugier, à la frontière afghano-pakistanaise. Chaque année, plusieurs attentats importants à travers le monde leur seront imputés. La coalition de dizaines de pays, des centaines de milliers de soldats dotés de l'armement le plus puissant et des milliards de dollars, sans compter l'invasion de deux pays n'auront permis de mettre fin à leur activité.". Si l'on s'en tient au vieil adage qui dit que, pour un groupe clandestin ou une guérilla, durer c'est déjà gagner, la performance est surprenante.



Inversement, aurait-on cru quelqu'un qui aurait écrit au lendemain du 11 septembre : " En 2008, en dépit d'une guerre globale au terrorisme qui aura mobilisé la plus grande puissance de l'Histoire contre un péril qu'elle annonçait sans rival, les habitants de principales capitales européennes continueront à vivre à peu près comme avant, sans craindre à chaque instant un attentat ou l'explosion de la guerre des civilisations. Les principaux soucis géostratégiques se situeront en Chine et dans le Caucase." ?



Le problème d'une guerre symbolique, comme la guerre du terrorisme et au terrorisme, est qu'il n'y a pas de critère de la victoire. Sauf à imaginer que le dernier jihadiste soit arrêté dans la dernière grotte devant les caméras de CNN tandis que les musulmans du monde remercient l'Amérique, ou que l'émir ben Laden installe la capitale de son califat restauré à Washington D.C, ...

Pour mesurer une "victoire" ou d'une "défaite", ou au moins de progrès ou reculs des jihadistes, encore faut-il savoir à quel critère on se réfère.



S'il s'agit d'un critère "militaire", la capacité organisationnelle d'al Quaïda à produire tant de morts sous telle ou telle latitude, aucune unanimité chez les experts. Certes, il continue à y avoir à travers le monde un nombre non négligeable d'attentats attribués à des islamistes. Pour ne prendre que des exemples récents - et ce dans une relative indifférence de la presse internationale bien plus fascinée par l'affaire tibétaine -, deux attentats mortels  en une semaine dans la zone musulmane de Xinjiang viennent de démontrer que même la Chine n'est pas à l'abri. Étant entendu que personne ne pense que ben Laden a passé un coup de téléphone depuis sa cachette pour commanditer la chose. Mais au même moment on apprend l'arrestation en Italie de jihadistes qui s'apprêtaient à aller combattre en Irak et en Afghanistan (certains ayant déjà combattu en Bosnie). mais quel rapport avec al Quaïda ou une supposée structure centrale de commandement ?



Dans un livre récent, "Le jihad sans chefs" ( Leaderless Jihad Terror Networks in the Twenty-First Century) Marc Sageman, un ancien de la CIA soutient que l'organisation qu'il est convenu d'appeler al Qaïda est en train de pousser jusqu'au bout la logique non-hiérarchique de prolifération de réseaux autonomes, jusqu'au point où elle perd tout réel contrôle sur le mouvement jihadiste. Et de citer à l'appui de sa thèse de multiples exemples de jihadistes de seconde génération qui lancent des offensives, parfois désordonnées, parfois efficaces, mais surtout spontanément. Il y a un moment où une structure, fut elle dite en rhizome ou en réseaux, devient si lâche qu'il n'est plus possible de parler de structure. La thèse de Sageman est d'ailleurs que ce nouveau jihad spontanéiste et aléatoire va s'épuiser de lui-même.

Mais, bien sûr, il se trouve des dizaines d'autres experts pour soutenir qu'en dépit d'échecs relatifs en Irak (mais qui a cru sérieusement qu'une tendance salafiste importée allait prendre la tête de l'insurrection en Irak ?), le commandement central d'al Qaïda continue à diriger un mouvement international dangereux et actif.

Nous savons que nous pouvons aussi bien lire dans le journal de demain "Ben Laden arrêté dans les zones tribales" ou "Cinq kamikazes se font exploser dans le métro parisien". Un coup et un seul dans un sens ou dans l'autre (succès anti-terroriste, attentat à la façon de ceux de Londres ou de Madrid) changerait notre perception.



Le critère du succès est peut-être à mesurer dans l'ordre symbolique. Or, de ce point de vue, l'impact des dirigeants d'al Qaïda n'augmente guère : le temps n'est pas forcément son ami. Après avoir constaté combien le 11 Septembre était un acte "inaugural" ("épochal" ont dit certains) et répété que le monde ne serait plus jamais le même, nous aurions peut-être du nous demander : et après ? Et après un acte aussi incroyable, que peut-on faire qui ne soit pas moins fort et moins significatif ? Qui n'ait pas une charge émotive et une valeur de défi symbolique inférieure ? Peut-on envisager que le message des dirigeants suscite une certaine lassitude ? Que son pire ennemi soit - aussi cynique que cela puisse paraître - la routine de l'horreur ?

Nous avons souligné plusieurs fois que les chefs jihadistes n'avaient pas perdu leur capacité de s'exprimer et même qu'ils s'étaient dotés avec as- Sahab d'un vrai média pour mener la guerre de l'information.



Mais quelle force a le message sept ans après ?

Tout récemment, al Zawahiri   (dont nous avons commenté plusieurs fois les apparitions en vidéo sur ce site) vient de s'adresser aux Pakistanais. Rien de très original dans l'appel au jihad. Si ce n'est qu'après s'être adressé aux irakiens, aux talibans, aux musulmans du monde entier, après avoir annoncé la perte des Américains en Irak et des frappes contre les Croisés sur leur propre territoire, après avoir maudit le pape et les régimes musulmans "apostats", l'idéologue d'al Quaïda n'a plus un discours très clair. Stratégiquement, au moins. Autre détail étonnant : la cassette (que nous n'avons pas pu nous procurer à l'heure ou nous publions ceci) serait en anglais (un choix logique si l'on veut s'adresser à des Pakistanais qui ne sont pas arabophones). La précédente intervention de Zawahiri - aussi surréaliste que cela puisse paraître - consistait en un appel à lui poser des questions sur Internet, comme un vulgaire politicien qui vient participer à un forum branché du Web 2.0 pour plaire aux jeunes.

Quant à ben Laden, toujours beaucoup plus économe de ses paroles, après avoir prouvé qu'il était toujours vivant par un message vidéo décelée sur le Net le 7 septembre 2007, il ne s'est plus guère manifesté. Récemment (19 mars de cette année : mais rien ne prouve que l'enregistrement n'est pas beaucoup plus ancien), sa voix seule a été enregistrée sur un message jihadiste diffusé par As-Sahab.

Au cours des derniers mois, ni sur  la forme ni sur le fond, les chefs d'al Qaïda n'ont démontré leur maîtrise de la situation, ni leur rôle dominant dans le mouvement jihadiste.

Cela ne signifie certainement pas que la violence islamiste s'essouffle, ni que le terrorisme est en voie de disparition. Mais cela signifie peut-être que nous devrions nous concentrer sur autre chose que sur les icônes médiatiques.































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