huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Transmission et communication : la médiologie > Médiologie au présent
Cathodique et catholique : Ingrid sanctissima
Médias, foules de Lourdes et village global : propaganda fide

Ingrid pèlerine de Lourdes, cathodique et catholique, martiale (quand elle remercie l’armée colombienne) mais surtout mariale, icône, sainte, pèlerine, multipliant rosaires, génuflexions et signes de croix… Déjà béatifiée pendant sa captivité - six ans en prime time - inspirant de multiples images pieuses sur les murs de Paris et les T shirts des patineurs citoyens, incarnant – on nous l’aura suffisamment répété – tout à la fois les otages, les femmes, la liberté, le courage, la mère, la sœur, les valeurs de la France, les droits de l’homme, la révoltée indomptable… Canonisée people et martyre à sa libération, promise à la lutte incessante pour les autres otages, au prix Nobel, à la présidence de la Colombie ou au soin des écrouelles suivant l’orientation des commentaires…. Quel dommage qu’on ne puisse pas la rattacher au Tibet pour embêter les chinois ! Mais elle n’ira pas à Pékin.
On cherche une image ou un superlatif extatique qui n’ait pas été employé à propos d’Ingrid Betancourt. Absente, elle régna par l’étonnant pouvoir de l’image : toujours évoquée, représentée par de rares photos et vidéos pendant six ans, elle n’en avait que plus de force mystique. Présente, aussi bonne à l’oral qu’à l’image, elle est parfaite dans les conférences de presse. Et son pèlerinage à Lourdes, quitte à gêner quelques-uns de ses dévots laïques, est parfait, entre cierges et caméras, foules de la grotte et audimat.
La voilà intouchable : la malheureuse Ségolène Royal, ex-candidate au titre de Mère Vierge Médiatique et qui avait eu le malheur de dire la vérité à contretemps (à savoir que Sarkozy n’était pour rien dans la libération d’Ingrid Betancourt) se voit anathémisée au sein de son propre parti.
Mythe vivant, sorte de sainte Blandine qui sortirait de la gueule du lion pour donner des interviews ou de Mère Teresa qui aurait fait Sciences Po, Ingrid Betancourt représente une surprenante conjonction de l’archaïque et du médiatique.
Elle a souffert avec courage, nous dira-t-on, ce qui est vrai : il faut une force de caractère hors du commun pour résister à six ans de captivité, d’humiliations et de tortures. Mais si l’on va par là, que dire du soldat colombien, filmé par les faux journalistes de Telesur qui s’apprêtaient à libérer les otages et qui déclarait face à la caméra qu’il était otage depuis dix ans et toujours fier d’appartenir à la «glorieuse armée colombienne» ? Et les milliers d’autres otages des Farc, dont certains croient aussi en leur famille, en Dieu, en la démocratie ?
L’indéniable courage d’Ingrid a eu besoin d’autres relais pour toucher des millions de cœurs. Ses qualités de femme, de latino-américaine, d’écologiste, de francophone, de présumée héroïne en lutte contre la corruption d’un régime autoritaire à la général Tapioca ont joué. Ses relais sociaux qui se trouvaient plus dans la jet set que dans le sous-prolétariat andin, aussi. Sa famille fut à la fois assez télégénique, francophone et peu avare de déclarations dont on a oublié, avec l’émotion, combien elles étaient erronées et contre-productives (il fallait négocier davantage avec les Farc et le seul obstacle était le président Uribe).
Mais l’explication est peut-être à chercher dans la « victimocratie spectaculaire » de notre époque. Télévision aidant – la TV est le média idéal pour montrer les yeux des malheureux en contre-plongée – l’identification aux victimes par écrans interposés est restée la dernière idéologie postmoderne universelle. C’est une idéologie gratifiante pour celui qui la professe et peut ainsi se mobiliser ou livrer des combats, être rebelle et révolté, sans risquer un jour de verser une goutte de sang. Bien entendu, même l’auteur de ces lignes ne peut que préférer notre société de l’image et de la pitié individuelle à celles qui pratiquent la répression sanglante ou les jeux du cirque. C’est l’avantage de la vidéologie : il n’y a absolument rien à lui répliquer.

 Imprimer cette page