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Paradoxes de la guerre de l'information

Guerre + information. Le rapprochement surprend au premier abord : quel rapport entre l’information dont on ne cesse de célébrer les vertus (« la société de l’information ») et la guerre qui implique mort d’hommes («la guerre, cela consiste simplement à faire entrer des morceaux de fer dans des morceaux de chair » dit une expression ) ? Entre la lutte contre l'incertitude et la lutte contre les gens ?

Et n’est-ce pas dépassé ? Beaucoup célèbrent l’âge nouveau où la technique abolira les ignorances et les frontières qui nourrissaient les hostilités. C’est un lieu commun que d’attribuer les conflits à un manque de communication ou à l’ignorance. Ou de penser que mondialisation signifiait l’apaisement par le triomphe de l’économie sur le politique (réduit à gérer aux marges de liberté d’action que lui laissent « les lois de l’économie »). Alors pourquoi cette phraséologie martiale ?

Un coup d’œil sur un moteur de recherche montre que suivant le site sur lequel on tombe «guerre de l’information» peut avoir plusieurs sens :

- celui de «mensonge, propagande, manipulation…» dans un cadre international (selon le camp dans lequel on se situe, on accusera, par exemple les Israéliens ou les Palestiniens d’intoxiquer les journalistes occidentaux, d’inventer de fausses victimes ou de faux charniers, d’avoir des complices dans la presse française qui censurent les nouvelles qui leur sont défavorables et exagèrent les autres, etc.)

- celui de « déstabilisation, accusation devant l’opinion publique, lancement de rumeurs, subversion », par exemple les campagnes menées par les ONG contre de grandes entreprises, ou les rumeurs qui circulent sur Internet sur tel accident industriel ou telle pollution. Mais le terme peut s’appliquer aussi aux opérations de communication, de lobbying ou autres menées par des officines spécialisées pour soutenir des intérêts économiques : aider une entreprise dans le cadre d’une OPA hostile, soutenir la cause de l’industrie du tabac ou de l’armement, rassurer les consommateurs ou influencer les organisations internationales et autres manifestations de ce que certains appellent « relations publiques » et d’autres « industries du mensonge »

- un sens proche d’espionnage industriel ou de surveillance électronique (du type de celle qu’exerce le système Echelon)

- un sens militaire où il est question de rendre le champ de bataille «transparent», d’avoir la «dominance informationnelle» sur l’ennemi, de mener des « opérations psychologiques »…

- dans des textes plus théoriques, la guerre de l’information est décrite comme une dimension générale de la stratégie dans la société de l’information. On parle alors d’une guerre « par, pour, contre l’information », c’est-à-dire des manœuvres souvent illégales mais toujours agressives qui sont destinées :

  • a) soit à diffuser un point de vue favorable à ses objectifs ou à affaiblir un rival par des discours et/ou des attaques incapacitant ses systèmes d’information (par),
  • b) soit à acquérir des connaissances décisives pour conquérir un marché, mener une opération militaire ou diplomatique, s’assurer une supériorité technologique (pour)
  • c) soit enfin à contrer les manœuvres d’un ennemi ou d’un concurrent auprès de l’opinion publique ou des décideurs (réfuter sa propagande, ses calomnies, son prosélytisme, ses tentatives de déstabilisation) mais aussi à assurer la sécurité de ses propres systèmes d’information contre une attaque (saturation d’un site, virus, logiciels dits « malveillants »)


Comme on le voit, les usages « guerre de l’information » font passer du militaire au diplomatique, de l’économique au technologique ou du psychologique au sécuritaire. Pour les uns cela veut dire appliquer les principes de Sun Zi, pour les autres acheter les bons logiciels, pour les troisièmes contrôler les médias.

Inversement, on pourrait soutenir qu’il n’y a pas de guerre ou de conflit sans stratégie de l’information.

Celle-ci doit répondre à des questions qui obsédaient déjà les sophistes grecs ou les généraux chinois :

- Comment faire croire à autrui ce que l’on désire, qu’il s’agisse de le persuader par argumentation ou de l’égarer par stratagème ?

- Comment savoir ce qu’il ignore ou qu’il ignore ce que l’on sait ?

- Comment rendre l’autre prédictible et se rendre insaisissable ?

Peu importe que l’on prenne stratégie au sens militaire - art de coordonner des moyens collectifs de tuer - ou au sens large - façon d’employer efficacement ses ressources dans une relation conflictuelle – , elle suppose l’emploi de signes et signaux.

Cela va de battements de tambour à la rédaction d’un in-octavo, de la façon de se peinturlurer le visage à l’exploration du Web sémantique. Ces signes – recueillis, stockés, traités, propagés, cryptés… - servent à une fin que nous nommerons par commodité «victoire» : la prédominance d’une volonté sur une autre. Ils y contribuent autant qu’ils servent à prendre une décision efficace, à répandre une croyance motivante (désir, courage, foi…), mais aussi agir sur la perception de la réalité du rival pour augmenter son incertitude, le démobiliser ou lui suggérer le choix que l’on désire.

Ces principes très généraux – savoir, faire-croire, dissimuler, égarer – s’appliquent aussi bien à un jeu qu’à une tentative de séduction, à la conquête d’un marché comme à la guerre froide. Ludique, érotique, rhétorique, économique ou atomique riment avec stratégique.

La question que nous devons nous poser est : pourquoi maintenant ? Pourquoi donnons-nous de noms bizarres à ce qui a toujours existé ? pourquoi penser à neuf ce qui fut toujours fait (il est vrai à une échelle bien moindre et avec des moyens plus archaïques) ?

La réponse tient en partie dans la synergie entre la technologie et l’idéologie. C’est un truisme de dire que, sans les possibilités qu’offrent les TIC d’agir à distance et de traiter d’incroyables quantités de données, sans les changements sociaux et culturels liées à leur diffusion, personne n’aurait pensé à théoriser la Révolution dans les Affaires Militaires, la surveillance électronique, la déstabilisation par sites interposés, l’interception des télécommunications.

Mais ces possibilités d’agir pour acquérir du pouvoir ou produire un dommage – à travers l’information et les machines qui la traitent, - sont à la disposition d’acteurs qui sont animés par des convictions et un imaginaire, que ce soit celui de la mondialisation heureuse, du contrôle de la globalisation, de l’idéal de la transparence et de la communication, de l’altermondialisme, du militantisme «anti Big Brother»….

Dans tout cela, il y a un point commun : l’information à la fois désirable, redoutable et vulnérable, et ses technologies : les outils de communication peuvent devenir des moyens de perturbation et de manipulation.


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