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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Tapis de propagande et tapis de bombe
Quand le message passe par le tissage


Tapis de propagande contre tapis de bombes

Curieuse forme de la guerre des images !
L’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 a suscité un genre de tapis, auquel se consacrent des expositions, et des sites : le tapis de guerre (war rug en anglais), également connu comme « tapis moudjahiddine » ou comme « tapis de propagande».

Le phénomène s’est d’abord manifesté dans les années 80 par l’inclusion de nouveaux thèmes dans le répertoire nomade baloutche : à côté des dessins traditionnels tribaux, fleurs ou güls, les tisserandes ont commencé à figurer des hélicoptères soviétiques ou des Kalachnikovs. Puis apparaissent des scènes inspirées du conflit.

Certains de ces tapis reflètent simplement l’imagerie d’une génération pour qui le monde se résumait à des villages bombardés ou à des tanks et traduisait son désespoir. Mais, à mesure que se remplissent les camps de réfugiés à Peshawar, (et tandis que les hommes se mettent à leur tour à nouer le tapis faute d’autre travail), le message cesse d’être seulement expressif pour devenir persuasif.

Au sens strict, les tapis font de la propagande : ils servent à propager des images au service d’une cause. L’iconographie se met à ressembler à celle d’affiches : cartes de l’Afghanistan, atrocités perpétrées par les soviétiques, scènes exaltant le courage des moudjahiddines On trouve Massoud voire les dirigeants prorusses, marionnettes maniées par une main portant la faucille et le marteau. Dans cette même décennie 80, ces tapis produits dans les camps à la frontière pakistanaise s’exportent et trouvent même une clientèle d’amateurs occidentaux.

La fin du conflit suscite un nouveau sous-genre : le tapis de victoire. Il représente la retraite de l’Armée Rouge avec parfois des inscriptions en mauvais anglais du type : « L’URSS voulait le peuple afghan. L’armée d’URSS quitte l’Afghanistan ». ou simplement « Vive les moudjahiddines ». Quand ils ne portent par le portrait du commandant Massoud.

Certes, le tapis figuratif oriental à message politique ou religieux n’est pas une nouveauté absolue et l’on retrouve depuis la fin du XIXe siècle des tapis représentant des scènes historiques ou des figures, saints soufis en Iran ou Lénine en Azerbaïdjan. Pourtant le phénomène de ces tapis de guerre afghans et pakistanais est exceptionnel à la fois par son succès et par ses liens avec l’actualité.

Le 11 septembre, à son tour, provoque une floraison de tapis à thèmes. Ceux-ci, maintenant plutôt fabriqués par des Turkmènes de la région de Shiberghan au nord du Pakistan, représentent l’attentat contre les Twin Towers mais quelquefois aussi l’arrivée des Américains en Afghanistan et le renversement du régime des talibans.

Or une image est toujours d’interprétation ambiguë. Certains tapis, comme ceux que les militaires U.S. ont achetés par centaines à Kaboul, exaltent la « Guerre à la Terreur » et les inscriptions peuvent proclamer « Vive les soldats américains ». Mais d’autres, vendus à Peshawar et qui reprennent les scènes du « 9/11 » qui semblent copiée sur des écrans de télévision, s’adressent à un autre public qui y découvre les images exaltantes d’un exploit accompli par des vrais croyants contre les tours de Babel. Des spécialistes du terrorisme suggèrent même que certains de ces tapis revendus à de riches salafistes bien au dessus de leur prix serviraient, suivant le principe des gâteaux dans les fêtes de charité, à financer al Quaïda.

De leur côté, les Américains commencent à encourager la fabrication de tapis dits de "guerre à la Terreur" portant des messages à destination des populations indigènes qui sont censées être plus sensible à ce support conforme à leur culture. Ainsi certains exaltent les bombardements de Tora Bora (où étati censé s'être réfugié Ben Laden) et insistent sur la coopération entre les Américains et les chefs afghans.

Étonnante variété de pysops que préconise la très sérieuse think tank spécialisée dans la stratégie, la RAND. Et ce dans un rapport tout à fait étonnant sur lequel nous reviendrons sur ce site.

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