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Le mystère du pèlerinage
Croire et marcher

Le mystère du pèlerinage

Entre des piliers qui n’existent pas, éclairé par une lumière qui ne vient de nulle part, un clone humain s’avance sans bouger. Au gré des mouvements de son regard ou suivant sa progression fictive, la perspective change, de nouvelles parties du sanctuaire entrent ou sortent dans son champ visuel. La scène ainsi résumée est, elle, bien réelle : grâce à la technologie des images virtuelles, on a pu, en effet, la tête coiffée d’un casque relié à un ordinateur, “visiter” un lieu saint, en l’occurrence Cluny, “traverser” l’abside, “tourner” à droite et à gauche, lever la tête pour “contempler” la voûte, etc.., tout en étant physiquement à des centaines de kilomètres.

Ainsi doté d’un corps immatériel, le fidèle pourrait donc théoriquement “voir” un lieu sacré, mais pourrait-il y accomplir un pèlerinage ? A cette question provocante, le croyant de toute religion ne répond que par la négative, et, peut-être, condamne l’idée de ce simulacre. Pas de pèlerinage sans corps tangible, pas de pérégrination sans route poudreuse, pas de dévotion efficace sans espace réel. Tel est le premier paradoxe du pèlerinage : il faut que le corps se fasse lourd pour que l’âme s’élève. Il faut des pieds pour aller où souffle l’esprit. C’est ce qui explique pourquoi à l’époque de l’image instantanée et des transports rapides, de telles foules piétinent autour de la Caaba, sur les rives du Gange ou dans la plaine de Chartres.

Loin d’être désuète, la question du pèlerinage est si actuelle qu’il faut faire effort pour cerner la notion. Du déporté qui revient sur les lieux d’Auschwitz, de l’ancien combattant qui parcourt la Voie Sacrée où sont mêlés les ossements des combattants de la première guerre mondiale, l’usage dit qu’ils accomplissent un pèlerinage. Et, dans un registre moins grave, la langue de tous les jours nous autorise à parler d’un pèlerinage sur les lieux de notre jeunesse, ou du pèlerinage amoureux qui nous ramène là où nous avons rencontré l’être aimé. Mais, qu’ils aient à voir avec la mémoire de la mort ou de l’amour, avec le respect ou avec la nostalgie, ces retours sur les lieux du passé ne sont nommés pèlerinages que par référence une autre sorte de voyage, à la fois géographique, symbolique et initiatique.

L’universalité du pèlerinage


Le pèlerinage est le phénomène religieux par excellence parce qu’il fait lien : il relie le site profane au monde supérieur, le marcheur à la communauté mystique des fidèles en marche et, enfin, le pèlerin de chair à son double, celui qui renaîtra guéri ou purifié par l’accomplissement. Ces liens, ou si l’on préfère ces passages entre des ordres de la réalité, impliquent donc que le pèlerinage se distingue des simples cérémonies, rassemblements, cultes, processions ou visites de dévotion, même s’il peut les inclure ; il faut à la fois un lieu, un cheminement et un but sacrés.

Peu de religions ont pu faire l’économie de cette triple médiation, mais certaines ont exprimé leur méfiance à l’égard d’une pratique, souvent spontanée et d’origine populaire, qui dégénère facilement en superstition, fétichisme des reliques ou économie impie des mérites et récompenses. Au yeux de certains théologiens, le pèlerinage ferait au contraire obstacle au contact avec le divin par un inutile ou impur détour via le monde du sensible. Telle est, par exemple, l’attitude de la Réforme face aux pèlerinages catholiques du XVIe siècle.

Quant à l’Islam, il est confronté à la question de la valeur des visites aux tombes de hommes pieux au regard du hadj. Le bouddhisme lui-même est partagé entre, d’une part, sa réticence à l’égard des reliques ou figurations de l’Éveillé (puisqu’il propose une voie pour se libérer de tout karma, toute existence et toute incarnation) et d’autre part la demande des fidèles qui, du vivant même du Gautama Bouddha, lui réclamèrent des lieux, traces où signes afin de lui exprimer leur ferveur après sa disparition.

De même que toute religion peut connaître sa querelle des images (peut-on accéder à la connaissance des choses divines par l’amour des représentations sensibles ?), face au pèlerinage les docteurs oscillent entre la crainte d’une dégénérescence idolâtre ou magique et la reconnaissance d’un besoin permanent du croyant. A moins que le pèlerinage ne soit prescrit comme ressourcement nécessaire.
Par définition, nous ne pourrons jamais affirmer qu’il y a toujours eu des pèlerinages, même si des indices plaident en faveur de l’antiquité préhistorique de voyages vers des sites sacrés ; faute de textes capables d’en éclairer le sens, nous ne saurons jamais si ces rassemblements hypothétiques répondaient à notre définition. Par contre, avec l’écriture, apparaissent des traces de pèlerinages avérés, et ceci est vrai au moins dès la civilisation mésopotamienne, avec des voyages sacrés à Nippur et Babylone, puis chez les Égyptiens ou les Hittites.

Sans parier non plus sur l’universalité géographique absolue du pèlerinage, il faut avouer qu’au nombre des religions qui ont atteint extension géographique remarquable au-delà du territoire d’une seule ethnie, on ne voit guère de culte qui n’engendre quelque forme de rassemblement comparable L’espace du pèlerinage n’est nullement circonscrit aux religions traitées dans ce numéro. Ni l’Amérique précolombienne, ni l’Océanie, ni Madagascar, ni la culture des Inuit ni celle des Dogons ne l’ignorent, pas plus que le zoroastrisme, le taoïsme, l’animisme africain, etc.., ou du moins, il se trouve des spécialistes pour l’affirmer.

Sanctuaires, chemins et pérégrins


Si le pèlerinage est réputé universel, la symbolique de sa topographie l’est-elle moins ? Vers quoi marche-t-on toujours ? Le lieu saint participe de divers ordres ; il peut être montagne ou fleuve, grotte ou lac, arbre ou source mais, par les profondeurs d’où il émerge ou par l’élévation où il atteint, il suggère le passage à une autre dimension que celle horizontale et terrestre où se meut le pèlerin. Du Gange au Mont Arafat, de l’olivier d’Athéna à l’arbre de la Bodhi, l’Illumination, de “l’audience sur la montagne” où monte le pèlerin taoïste aux sources de Lourdes où se plonge le malade, telle est l’interprétation qui vient la première à l’esprit.

Si l’on songe que la plupart des pèlerinages mènent vers une ville sacrée ou un édifice, il faut aussitôt ajouter à cette dimension de l’espace celle du temps. Qu’il abrite des reliques d’un corps de saint ou les marques visibles d’un contact historique avec le divin, temple, table de la loi, indice d’un miracle ou trace d’une alliance, le sanctuaire rappelle alors un événement fondateur. Lieu d’où émane, centre où converge, représentation qui commémore, le but du pèlerinage permet de multiples lectures. Souvent, cette force est telle que même site reçoit la dévotion de divers cultes, successifs ou contemporains. Ainsi, les récits des voyageurs médiévaux nous apprennent comment les mêmes traces au sommet d’une montagne de Sri Lanka peuvent être révérées comme marques des pas du Bouddha ou comme celles d’Adam et attirer bouddhistes, musulmans et chrétiens. Jérusalem, ville de la paix, sainte pour les trois religions monothéistes, le prouve plus que toute autre : la signification des lieux est souvent plus pacifique que la logique des hommes.

Mais le but n’est rien sans le chemin. Marche dans l’espace et dans le temps, progression à l’intérieur de soi-même, l’itinéraire pérégrin est une métaphore de la vie profane, il est ce qui donne sens à cette vie. Ce chemin, lui aussi, fait lien : il rassemble les marcheurs unis dans le même moment exceptionnel de leur existence, comme il fait circuler idées et modèles ; il fédère les peuples qui partagent une foi et une culture. Une histoire qui négligerait la Mecque, Jérusalem, les routes de Saint Jacques, Delphes ou Olympie pour expliquer l’unité d’une civilisation serait absurde. Il y manquerait un élément essentiel pour comprendre que celle-ci est transmission et circulation.

Particule dans ce grand mouvement qui le dépasse, le pèlerin subit en même temps une transformation où aboutit son itinéraire personnel. Il peut en attendre la guérison d’une maladie ou la rémission d’une faute, une purification voire une mort mystique et une renaissance symboliques, mais, dans tous les cas, il l’achèvera autre. Régénéré par un voyage qui est nécessairement initiatique, dépouillé de l’homme ancien, il célèbre souvent cette régénération dans l’explosion de joie des fêtes et célébrations qui marquent la fin du cycle.

S’ouvre alors le temps de la mémoire. Du rilha islamique, narration d’un pèlerinage aux guides médiévaux des chemins compostellan, du “Voyage vers l’Ouest” chinois (le Xiyou Ji) au “Pèlerinage vers l’Orient” de Herman Hesse, ou si l’on préfère au “Pèlerinage aux sources” de Lanza del Vasto, la création littéraire n’est pas près d’épuiser la commémoration ou l’interprétation du pèlerinage.

Peut-être parce que celle-ci obéit à deux principes contradictoires : altérité ( aller vers un autre lieu, vivre un autre temps, devenir un autre homme) et répétition (refaire un trajet sacré, répéter des gestes, revenir vers une origine...) ; mais ce mystère là, le pèlerin de chair l’a résolu depuis longtemps : lorsqu’il parvient au but du voyage, il sait qu’il est revenu dans sa vraie demeure.



Un article publié dans le Courrier de l’Unesco



Bibliographie sur les pèlerinages


Barret et Gurgand Priez pour nous à Compostelle Hachette 1968
Herman Hesse Pilgrimage to the East (version française dans les œuvres complètes chez Bouquin, R. Laffont)
Diana L. Eck Banaras The City of Light (1982)
William C. Barck Origins of the Medieval World (1960)
J.J. Jusserand English Wayfaring Life inthe Middle Ages (1950)
Alan Kendall Medieval Pilgrims (1970)
Pierre Cabanne Les longs cheminements : les pèlerins de tous les temps et de toutes les croyances (1958)
Maurice Gaudefroy Demonbrine Le pèlerinage à la Mecque (1923)
Vera et Helmut Hall Le grand pèlerinage du Moyen-Age : la route de Saint-Jacques de Compostelle (1966)
Michel Join-Lambert Jérusalem ed. Albert Guillot 1956
A. Lévy, Les pèlerins chinois, J.C. Lattès (1993)
Théodore Kollek et Moshé Pearlman Jérusalem Ville sacrée de l’humanité Fayard 1968 (c’est de là que vient la photocopie de la carte médiévale)
Blachère P. -Extraits des principaux géographes arabes du Moyen-Age, Paris 1932
Lanza del Vasto Le pèlerinage aux sourcesi Denoël 1945
Yves Bottineau Les chemins de Saint Jacques Arthaud 1964
Raymond Oursel Les chemins de Compostelle Zodiaque 1970 et1989
Boorstin D.-Les découvreurs, R. Laffont Bouquins 1992
Delumeau Jean -Une histoire du Paradis, Fayard 1992
Grousset René Sur les traces du Bouddha
I-Tsing (Yijing) - Mémoire composé à l'époque de la grande dynastie T'ang sur les religieux éminents qui allèrent chercher la Loi dans les pays d'Occident, trad E. Chavannes, Paris 1894
Ibn Battûta -Voyages, La Découverte 1990
Wu Cheng'en - La pérégrination vers l'ouest, Pléiade 1992
Les foules de Lourdes J.K. Huismans (Poche)
Itinéraire de Paris à Jérusalem Chateaubriand


 Un article sur les pèlerins bouddhistes dans Hermès
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