huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Agenda et surinformation
Qui décide à quoi nous pensons ?

Agenda
L’agenda, le carnet où chacun note ses rendez-vous est à l’origine de l’expression « être sur l’agenda de… » qui signifie «faire partie du programme». L’expression s’est banalisée dans la presse. Un journal anglo-saxon écrira facilement «une intervention militaire est sur l’agenda du gouvernement».

La notion est aussi utilisée dans les sciences humaines, et particulièrement par la sociologie américaine des médias. La «fonction d’agenda» (agenda setting) y définit une capacité propre aux mass media : déterminer ce qui fera débat, sélectionner les évènements et les sujets auxquels s’intéressera l’opinion (et/ou les décideurs).

Plus subtilement, « faire l’agenda » constitue une stratégie indirecte de l’attention à visée médiatique, intellectuelle ou politique, voire diplomatique. Elle permet de choisir le terrain, de lancer les sujets et de fixer les termes des discussions ou négociations. Elle participe de l'influence et du formatage des esprits. Indépendamment de leur qualité ou de leur objectivité, ou de leur façon de traiter l’information, les médias contribuent donc à la construction de la réalité et l'adage "être, c'est être perçu" (essere est percepi) y prend un sens tout particulier.

D’une part, les médias décident de ce qui apparaitra comme significatif ou urgent, enclenchant une spirale de l’attention (plus on en parle, plus c’est important, donc plus on en parle). Et le fait qu'il y ait commentaire et débat sur un sujet devient lui-même évènement et débat.

Corollaire : une spirale du silence où s’enfoncent les évènements, les courants, les opinions ainsi laissés dans l’ombre. L’exemple le plus choquant est celui des «guerres invisibles» ; des faits aussi graves que des conflits sanguinaires peuvent être quasiment ignorés : saviez-vous par exemple que le terrorisme a fait bien plus de morts en Inde qu’au Moyen-Orient dans la dernière décennie ? Et pourtant qui en parle ?

D’autre part les médias posent les termes et les catégories dans lesquelles sont représentés les acteurs et les attitudes (les autorités, les experts, les protestataires, les intellectuels, l’homme de la rue, les pro-ceci, les anti-cela..) ce qui ne contribue pas moins à formater la vision que l’on se fait de la réalité. Un bon exemple est celui de la communication de Sarkozy : omniprésent, c’est lui qui oblige chacun à se positionner par rapport à lui, quand il veut, sur le terrain qu’il veut.

Cela équivaut à décider de ce qui sera information et enjeu. Structurer et diriger l’attention du public, lui dire « à quoi penser » serait une des fonctions principales des médias. Sans compter que certains médias font quelque peu l’agenda de leurs confrères. Du même coup, ils font aussi l’agenda de la classe politique ou de la classe «discutante» (les intellectuels), et y établissent une hiérarchie (ce qui est médiatisé, non médiatisé, qui a droit à une tribune).

Mais comme il faut bien que quelqu’un fasse l’agenda des médias, un réseau d’influence peut les persuader qu’il est temps de s’intéresser au mariage des homosexuels ou à l’iniquité des droits de succession. L’art de faire l’agenda consistant à diriger le projecteur (donc à faire négliger autre chose), Son résultat est proportionnel a degré de surinformation, d’autoréférence médiatique d’une époque et il mesure l’influence de ceux qui sélectionnent les sujets d’importance.
Cette notion est liée à un pouvoir typique de nos sociétés et traité plusieurs fois sur ce site : la faculté d’attirer l’attention. Il est la rançon à payer pour la surinformation.

La surinformation résulte de la surabondance de données disponibles, au point où leur utilisateur ne peut plus en retirer une connaissance pertinente. Très trivialement : combien de fois avons-nous constaté que nous ne pourrions jamais tout lire sur un sujet qui nous intéresse ni traiter tous les messages que nous recevons ? La surinformation est d’abord affaire de temps : le terminal ultime de tous les flux de documents rendus accessibles par nos technologies reste, après tout, un cerveau humain ; il dispose d’une durée d’usage et d’une capacité d’attention limitée.

La surinformation – souvent résumée dans le slogan «trop d’information tue l’information» - reflète aussi la tension entre données et savoir. Les données sont de l’information conservée et disponible sous une forme quelconque. Le savoir, la seule chose qui nous importe en réalité, consiste-en une information intégrée par rapport à d’autres connaissances, replacée dans leur contexte, faisant lien avec elles, capables de produire d’autres connaissances.

Un trop-plein d’informations accessibles (notamment sous forme de bombardement de messages) équivaut à du bruit : personne ne peut plus y distinguer ce qui a une importance véritable. Chacun de nous est obligé d’établir un compromis entre la quantité d’information qu’il intègre (au sens de nouveautés, choses que l’on ne savait pas au préalable) et des informations d'une autre sorte : redondantes, prévisibles, rassurantes, qu’il est agréable de partager avec d’autres pour se sentir bien avec eux, bref celles qui relèvent plutôt de la communication au sens strict. La surinformation trouble ce processus du point de vue quantitatif et qualitatif : la dégradation de notre capacité d’interpréter et de hiérarchiser.

De là le champ ouvert à toutes les stratégies indirectes de direction de l’attention, de sélection des évènements et de formation de l’agenda public.

 Imprimer cette page