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Les nouvelles formes du conflit
Un texte repris de L'ennemi à l'ère numérique, sur la notion de conflit






Quelle est la forme moderne du conflit ?
La question est géopolitique : c’est-à-dire politique et militaire d’abord. Le nouvel ordre mondial n’a pas aboli la violence archaïque qui martyrise les corps : il la met en scène dans ses cérémonies cathodiques. Au même moment, une autre violence se gère depuis une chambre de guerre, elle se joue sur des écrans numériques. Elle accompagne, facilite, occulte, justifie ou remplace la brutalité physique. Les stratèges l’ont rêvée, la technique l’a réalisée, avec des satellites, des drones, des avions furtifs, des télétransmissions depuis le champ de bataille, des frappes virtuelles et des armes intelligentes. Quand celui qui possède la carte domine le territoire, et quand être perçu, c’est être vaincu, quand la guerre propre, immatérielle et en réseaux devient le prolongement de la technique par d’autres moyens, nos conceptions du politique sont ébranlées. Les technologies de communication redéfinissent frontières, institutions, normes, et critères de puissance.

La question est géoéconomique. Avec la guerre économique, la concurrence se fait conflit. Sabotage ou espionnage, intoxication, déstabilisation ou manipulation se banalisent. La mondialisation implique des zones d’influence et des stratégies planétaires ; on se bat pour imposer les règles du jeu ; l’intelligence économique « offensive » mobilise de redoutables panoplies. La nouvelle économie doit mondialiser et normaliser, donc conquérir des territoires. Or, qu’il s’agisse d’espaces ou de têtes, les conquêtes se font rarement sans combats.

Le simple citoyen aurait tort de se croire à l’abri. Il est devenu « traçable » ; nul n’échappe à la surveillance. Sur le Web, chacun peut tout dire, mais chacun est exposé. Après la peur de Big Brother, voici la crainte des Little Brothers, les entreprises qui épient leurs clients. Invisibilité et anonymat seraient-ils les premiers droits de l’homme numérique ? Nous hésitons entre diverses craintes : les firmes qui nous « profilent », les épidémies numériques, le flicage génétique, le fichage étatique, le vandalisme cybernétique, la caméra au coin de la rue, le satellite au-dessus de nous. En retour, la technique offre aux groupes en guerre, les armes du faible pour mener actions militantes et prédations. De nouvelles communautés se forment, de nouvelles tribus aux noms bizarres, hackers, cyberpunks, lancent des attaques.

Plus déconcertant : les affrontements ne se déroulent pas seulement sur un plan horizontal (État contre État, particuliers contre particuliers) mais « diagonalement » : moyens étatiques, voire militaires contre entreprises, citoyens contre État ou entités économiques, etc., sans oublier le rôle perturbateur d’organisations criminelles parfois aussi puissantes que des États.
Le conflit devient multiforme. Il y a un noyau dur, des agressions bien repérables. Tels des actes, de destruction ou de prédation effectués sur des systèmes d’information. Souvent, il s’agit de simples délits. Et puis, autour de ce noyau, s’organisent des cercles concentriques : tout ce qui touche à l’action indirecte, toutes les formes de contrôle ou d’influence sur les esprits, tout ce qui ressort à la manipulation de l’opinion. L’hégémonie invisible rend théoriquement inutiles les attaques spectaculaires…

Dernière source d’incertitude : où passe la frontière entre réalité et fantasme ? Telle attaque cybernétique qui a coûté des millions de dollars est-elle menée par un informaticien qui s’ennuie ou par une officine au service d’un gouvernement ? Canular ou géostratégie ? Telle « cyberarme » que prépare le Pentagone : rêverie de crâne d’œuf ou panoplie des futurs maîtres du monde ? À monde global, guerre totale ?

Un monde sans ennemi


Et pourtant ! À cette vision terrifiante s’opposent des indices d’apaisement. Contrairement aux générations précédentes, nous pouvons dire « Je ne mourrai pas à la guerre ». Un baby boomer français, comme l’auteur, trop jeune pour combattre en Algérie, grandi à l’abri de la dissuasion nucléaire, ayant vu s’effondrer le mur de Berlin, n’a plus guère de chance de connaître le sort le « plus beau, le plus digne d’envie » des hymnes républicains : mourir pour la Patrie. Pendant des millénaires, le petit mâle survivait à crédit : un jour peut-être le souverain ou l’Etat l’imposerait d’une vie ; un citoyen était un condamné en sursis et un bourreau en puissance.

L’ordre militaire suicidaire au temps de la guerre froide est devenu judiciaire, humanitaire. En ces temps où il n’est question que de la montée de la violence et où nous nous repentons d’avoir traversé le siècle de la barbarie, la nouvelle, pourtant attendue depuis Neandertal, mériterait commentaire. Certes, nous savons ce qu’il en fut des paix perpétuelles ou des fins de l’Histoire sporadiquement claironnées –désormais l’idée de fin de l’hostilité prend un poids particulier. Elle implique non seulement : « Nous sommes à l’abri. Des machines, des spécialistes, des organisations, bientôt des tribunaux internationaux se chargent de gérer – voire d’éliminer – la part de violence qu’implique la vie des nations. » Mais aussi « Nous n’avons plus d’ennemis. » Même si nous trouvons des coupables.

Suivant les statistiques pénales, les probabilités qu’un citoyen Lambda périsse sous le couteau ou la balle d’un assassin n’ont jamais été si faibles. En ce début de siècle pour qui a la chance de naître ni rwandais, ni dans un ghetto suburbain, un homme qui tue un homme, c’est une image sur un écran, pas une réalité. Que la mort violente quitte le domaine du probable ou du fatal pour rentrer dans celui de l’imaginaire ou du spectaculaire est une innovation inouïe. Le processus de civilisation des mœurs, pour ne pas dire de domestication, parviendra-t-il bientôt à son terme? À défaut d’atteindre le bonheur du genre humain, nous épargnerons toute souffrance au corps humain.

Dans le même temps, nous disons notre horreur de la brutalité : toute idéologie qui flatte le militant ou le militaire est suspecte ; il n’est plus question que de globalisation, de négociation, de solidarité. Notre intolérance à l’intolérable s’accroît, soutenue par le spectacle médiatique et par la morale dominante. Le concert des Nations n’acceptera plus, c’est juré, que les frontières abritent des bourreaux et des massacres. Dénonçons, dénonçons...
L’émergence d’une société planétaire de l’information nourrit la nouvelle utopie technologique d’une expulsion de la violence. Les mêmes flux de marchandises, images, données, messages couvrent la Terre, reçus, traités, conservés partout suivant les mêmes procédés. Pour les chantres du monde en réseaux, c’est une promesse d’unité. Pour eux, le marché est pacifique par essence, la communication s’oppose à la violence et le partage des mêmes biens, des mêmes savoirs ou des mêmes affects constitue le meilleur antidote au conflit. Ne subsisteraient donc que des affrontements marginaux : ceux qui dressent entre elles quelques tribus archaïques, ou encore l’opposition politique au processus de la mondialisation. Histoires de talibans, de paysans, de barbarie et de retards.

Qui croire ? Jean qui rit ou Jean qui pleure ? L’ambition de ce livre n’est pas d’arbitrer une controverse sur le caractère inéluctable de la violence pas d’avantage sur sa relativité historique. Ni de discuter des périls de la mondialisation ou les dangers de la technologie, pas même de relancer un débat entre Hobbes et Rousseau remis à la mode cyber.
Il paraît plus urgent de s’interroger sur les rapports inédits et négligés qui naissent entre violence, technologie et information. Et de reconsidérer quelques pseudo évidences, celle-ci par exemple : la violence agit sur les corps, la communication sur les cerveaux, et la technique sur les choses.

Arme, mesure, enjeu

On voit se multiplier de bizarres conflits informationnels : des relations hostiles, organisées et médiatisées entre groupes mobilisant de l’information. Par son acquisition, son altération ou sa propagation, l’information produit un dommage et contribue à une puissance. De là, des hypothèses : la guerre de l’information prendrait la succession de la guerre froide, la révolution postindustrielle ne modifierait pas moins les modes d’affrontement que les modes de production ou de pensée...

La plupart des crises actuelles naissent de faits de violence, conflits armés ou non, et de faits de communication. Ils impliquent la puissance visible des mass médias, de leurs mots, de leurs images ou l’action invisible des bits informatiques. Il s’agit enfin - c’est évident - de faits technologiques : Internet est à la fois le symbole de leur prédominance et le réceptacle des fantasmes qu’ils nourrissent. Ces crises ou conflits nous incitent à repenser le rôle des technologies de l’information : pas seulement ce qu’elles font aux gens, ou ce que les gens pourraient en faire, mais ce que les gens font aux gens avec ces technologies. Et ce n’est pas toujours très tendre.

Nos prédécesseurs ont lutté avec des mots, des images, des monuments, des symboles, autant qu’avec des lances et des fusils. Vinrent les médias de masse, cinéma, radio, télévision, vite suspects de mobiliser les esprits. Demain, on s’en doute, la violence ne disparaîtra pas grâce à Internet, pas plus que train ou télégraphe n’ont rapproché les peuples ou empêché les guerres. Et alors ? Faut-il conclure que les algorithmes, s’ils sont plus raffinées que les tanks ou les bombes, restent au service des mêmes appétits et qu’il n’y a donc rien de nouveau sous le Soleil ? Certainement pas.

Car il y a précisément beaucoup de nouveau. Nouveaux acteurs, nouveaux motifs économiques, politiques ou idéologiques de lutte, nouvelles méthodes, nouvelles armes. Nos stratégies (nos luttes partagées), nos technologies (nos instruments partagés) et nos croyances au sens large (nos représentations partagées) interfèrent.
D’où ces antagonismes inédits tandis que l’information se fait arme, enjeu et mesure, contradiction que traduit une maladroite floraison de néologismes : bataille informatique, cyberguerre, cyberterrorisme, infodominance, infoguerre. Chez les Anglo-saxons, des dizaines de pages Web initient les néophytes aux terreurs orwelliennes des Psysops, de la Compsec, de l’Infosec, de la netwar, de la third wawe war et autres information warfare.

Une guerre aurait donc éclaté et nous l’ignorerions ? Cent batailles d’un type inédit commencent. Leurs armes : symboles, images, électrons et réseaux. Leur enjeu : le contrôle de richesses intangibles, des croyances, des savoirs, des données, des ressources. Des territoires virtuels, une hégémonie réelle. Leur résultat : parfois des morts, souvent des milliards volés ou envolés, des millions de citoyens menacés ou mobilisés. Leur finalité : le contrôle ou le chaos. Le contrôle par les maîtres du monde de ce qui se sait, se pense ou s’échange. Le chaos comme sanction pour les concurrents ou les opposants : l’incapacité de savoir, de s’exprimer, de se coordonner. Ce que les nouvelles doctrines stratégiques nomment «sidération». On n’envahit plus, on sidère. On ne massacre plus, on déconnecte. On n’asservit plus, on contrôle. On ne conquiert plus des zones, on maîtrise l’infosphère.

Le fort menace le faible et le faible le fort. Certains scenarii pour demain sont un mélange de 1984, du Meilleur des mondes et de Matrix, d’autres prédisent un « Pearl Harbour » informatique, ou un « Waterloo » numérique de notre système rendu vulnérable par sa complexité et sa connectivité. Nos sociétés ultra sécurisées sont condamnées à vivre avec cette angoisse. Elles vantent la globalisation, mais elles pourraient être frappées par une attaque venue de n’importe où et sont menacées par des électrons sans frontières. Elles pratiquent l’économie de l’immatériel, elles seront à la merci d’armes intangibles. Elles veulent démocratiser la technologie, elles mettent le chaos technique à la portée des pauvres. Les désordres cybernétiques de la jungle numérique répondront à ceux, plus ostensibles, de la jungle urbaine.

Entre Big Brother et Big Bug, entre l’asservissement et l’anarchie, entre les deux catastrophes annoncées, un lien : l’information sous toutes ses formes : bits informatiques, images, mots, connaissances... Société ou ère « de l’information » évolueraient donc entre Charybde et Sylla. D’un côté le monopole de l’information « l’infodominance » (un concept cher aux nouveaux stratèges pour désigner le pouvoir de tout savoir, de tout faire-croire et peut-être de tout faire-faire par la technologie) et de l’autre, le chaos qui est le contraire de l’information.

Pour comprendre, il ne faut pas se contenter d’énumérer (les périls pour le citoyen ou l’entreprise, les mauvais usages des nouvelles technologies, les crises qui menacent) ou de fulminer (contre le Système, l’ultra libéralisme, la Nature humaine ou la technoscience). Car le conflit à l’ère numérique repose sur plusieurs conditions. Ce sont des techniques qui autorisent les agressions mais ne les déterminent pas mécaniquement des stratégies, facteur d’explication et d’imprévisibilité à la fois, et enfin des forces symboliques, croyances, identités, imaginaires, qui nourrissent nos luttes. Il faut donc faire dialoguer des mondes qui n’ont guère l’habitude de se parler, celui des militaires ou des économistes, de l’informatique et des sciences humaines, de l’histoire culturelle et de l’information et de la communication.

Chahuter les disciplines. Faire dialoguer les admirateurs de Sun Tse (IV° siècle avant Jésus-Christ) avec les branchés de Wired Magazine Chercher une logique et des constantes dans cette nouvelle forme d’affrontements. Entre les lois éternelles de la ruse, du secret, de la manipulation et les panoplies high-tech. Entre le monde des médias - pouvoir visible du visible et par le visible - et celui des hypermédias avec leur action invisible dans un cybermonde impalpable.

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