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Le secret de la porcelaine
Après la soie et les épices, s'il est un produit qui caractérise les relations commerciales entre Orient et Occident, qui engendre rêves et recherches et dont le secret résiste étonnamment longtemps, c'est bien la porcelaine, invention chinoise. Le secret en question est d'abord celui du kaolin, une sorte de terre particulière et rare. L'usage de cette composante, dite aussi terre de Chine, distingue la porcelaine des poteries ordinaires à base d'autre argiles, telles qu'on les produits depuis le néolithique.

Cuit à des températures d'environ 1300 ° (ce qui est plus que l'argile ordinaire ou les grès et requiert donc une meilleure maîtrise des fours), mêlé à du feldspath qui en augmente le liant et la transparence, parfois à du silice très pur, le quartz, le kaolin entre en fusion. Plus exactement, il subit une vitrification, devient translucide et imperméable, aspect caractéristique à la poterie. Sous les T'ang, les artisans distinguaient l'os de la poterie (le kaolin) de sa chair, la pierre blanche qui forme comme un ciment enchâssant le premier. Cette matière très particulière se prête à toutes sortes de décorations et d'inventions de couleurs. Aux yeux des Européens, leur style oriental souligne encore le caractère exotique de la porcelaine.

Sa transparence avec laquelle ne rivalise aucun grès et qui semble contredire la terre dont elle est issue répond dans l'imaginaire occidental à la finesse brillante de la soie : jouant des lois de la matière, stimulant la sensualité par leur apparente fragilité, elles désignent métaphoriquement un Extrême-Orient rêvé. Soie et porcelaine sont les emblèmes de la Chine : la première donne leur nom aux Sères de l'Antiquité et "china" désigne en anglais les porcelaines.

Pour être précis, ajoutons que les archéologues distinguent une proto-porcelaine qui remonte au XIe siècle avant notre ère et qui n'est pas vraiment vitrifiée par le quartz et le feldspath, et d'autre part, la vraie porcelaine qui apparaît, elle, au premier siècle de notre ère, indéniablement en Chine, et dont l'usage sera relativement répandu deux cents ans plus tard.
Il a fallu douze cent ans pour passer de la proto-porcelaine à la porcelaine vitrifiée dotée de cette belle transparence, de cette solidité et de cette sonorité qui la différencient de toutes les céramiques. Douze siècles d'inventions, que suivent plusieurs siècles de quête durant lesquels l'Occident cherche à s'emparer du secret.
Secrets à tiroirs
Mieux vaudrait dire : des secrets. En effet, d'une part, la porcelaine a connu de multiples améliorations techniques qui en ont changé les couleurs et l'aspect. D'autre part, le secret ne se résume pas au kaolin seul, qui ne sert guère sans quelques recettes complémentaires. Le secret en question comporte celui de la matière et de la technique de la porcelaine dure plus ceux de ses rivales les porcelaines tendres et quasi-porcelaines, les secrets de couleurs,...

Les essais occidentaux de la porcelaine commencent en un premier temps par la fabrication de la porcelaine dite tendre qui se raie à l'acier. Elle est faite avec une pâte imitée, comportant marne, sables, soude, nitre, le tout verni, coloré par des oxydes métalliques, parfois embelli de poudre d'or. La porcelaine tendre, qui imite la transparence de la "vraie" porcelaine dure, est un pur produit de la recherche chimique. Pour compliquer les choses, il y a plusieurs sortes de porcelaines tendres, une "française" sans kaolin et une "anglaise" hybride faite de kaolin, de cendre d'os et de cornish stone.
Du coup, la porcelaine tendre provoque à son tour un jeu de découvertes, recettes volées et perdues, etc.. D'où secrets en cascades : tel fut le cas de la porcelaine dites des Médicis, une porcelaine tendre hybride, réalisée dans le dernier quart du XVIe siècle. Cette réussite fut sans lendemain : le secret découvert se perdit avec la mort de ses inventeurs. Même phénomène avec un premier découvreur français : une formule trouvée par la dynastie des Poterat de Rouen capables de produire de la porcelaine tendre sans kaolin à la fin du XVIIe siècle disparaît avec eux, pour réapparaître un siècle plus tard chez des concurrents de Saint-Cloud. Elle est reprise en 1725 par une fabrique de Chantilly protégée par le prince de Condé, etc..

Globalement le noyau dur du secret chinois de la porcelaine inventé au premier siècle, et recherché dès la Renaissance italienne, résiste jusqu'au XVIIIe siècle. Tout cela, malgré les enjeux commerciaux, la folie de collection qui s'en était répandue partout, une mode liée aux connotations exotiques de la Chine "mystérieuse", et malgré les moyens employés pour en reconstituer la recette.
La porcelaine a mis bien plus longtemps à parvenir sur nos rives que la soie. Véritablement mise au point sous la dynastie Sui (589-619) la porcelaine devient un produit d'exportation vers la Corée et le Japon. Particulièrement sous les T'ang (618-907), la Chine devenant un véritable modèle culturel. C'est à cette époque que les commerçants arabes commencent à naviguer et à s'installer dans les ports chinois où ils ont leurs quartiers et bientôt leurs mosquées. Dès le IXe siècle, ils font de la porcelaine un produit recherché dans tout le Moyen Orient.

Le marchand Soleiman, un personnage authentique qui est allé en Chine et dont les mémoires inspireront le conte de Sindbad, cite au nombre des produits merveilleux de la Chine, où abondent l'or, la soie, les perles, l'argent, la corne de rhinocéros et autres merveilles ces "poteries d'excellentes qualités dont on fait des bols aussi fins que des flacons de verre : on voit l'éclat de l'eau au travers.", ce serait apparemment la première description occidentale de la porcelaine. Le calife Haroun al Rachid en reçoit en don du gouverneur du Khorasan. Bientôt les Chinois exporteront en grande quantité, des porcelaines par bateau, servis, il est vrai par leur système de canaux, et la qualité de leurs jonques de mer.
Sous les Yuan, la porcelaine devient une industrie d'exportation. Le Bleu et Blanc est produit en masse à Jingdzehen et rivalise avec le céladon. La porcelaine ayant la propriété d'être imputrescible, très résistante facile identifier par ses caractéristiques et décors fait le bonheur des archéologues et historiens : elle sert de cailloux du Petit Poucet pour suivre et dater les relations commerciales entre les pays. Entre les découvertes faites dans les navires chinois coulés et les archives de la bureaucratie mongole, on voit très bien à la fois l'importance de ce trafic et sa répartition sur une route maritime de la soie qui est en train de devenir celle des épices et de la porcelaine.

Ici encore intervient l'inévitable Marco Polo : le premier, il parle de la vaisselle en "porcelane" Cela ne veut pas dire qu'il soit le premier à en voir (l'existence même du mot semble indiquer que la chose était connue. Parlant de la ville de "Tinuguise" (Lung-ch'uan), il dit : "là se font des écuelles de "porcelane", grandes et belles. Il ne s'en fait nulle part ailleurs et c'est de là qu'elles partent pour le reste du monde. Et j'en aurais bien eu trois, les plus belles et les plus diverses du monde, pour un Vénitien". Marco Polo précise même que les Chinois font cette porcelaine avec une terre très particulière d'une couleur bien précise. C'est un terreau ou d'une argile bleu-vert, qu'ils font vieillir pendant des années. Si bien qu'un père prépare le vieillissement de la terre qu'utilisera son fils. Il pourrait mentionner là un des centres de production du céladon.

Le mot même de porcelane qui, peut-être, dérive de "porcella", la truie, mérite un commentaire étymologique qui relativise le romantisme de la référence. Dans un premier stade, on aurait nommé "petite truie" un coquillage qui ressemblait à une vulve de truie. Puis, par une seconde comparaison entre le mollusque dans sa coquille translucide et brillante et la matière céramique des bols et plats, le nom aurait été appliqué à ce type particulier de céramique. Notre très raffinée porcelaine aurait donc à voir avec les organes sexuels du cochon. Une explication concurrente veut que la céramique translucide ait été ainsi dénommée parce que les occidentaux (ou les arabes qui leur en vendaient) croyaient qu'elle était faite de coquilles concassées.
Marco Polo revient à Venise en 1295 avec le mot, la chose, commence à parvenir sur les rives de la Méditerranée. Accompagnée de la légende des coquillages ou tenue pour une matière inconnue, la première pièce de porcelaine dont on connaisse sûrement la date est une porcelaine dite Cingle remontant à 1300, quasiment au moment du retour de Marco Polo. C'est encore un objet rare en Europe. Mais pas dans le monde islamique : porcelaines et modèles artistiques suivent le même trajet en un curieux chassé-croisé. Une des plus notables innovations est la réalisation de porcelaine bleue et blanche fabriquée grâce à du bleu de cobalt importé du Moyen-Orient au début du XIVe siècle. Les nouveautés chinoises suscitent de multiples tentatives d'imitations en Égypte, Syrie, etc.. mais, en même temps, les Chinois produisent à la demande des Perses, Turcs et Égyptiens en l'occurrence et suivant les goûts de leur clientèle. La géométrie et les motifs islamiques apparaissent donc dans les produits destinés à l'exportation. Au XVIIe siècle, ce seront des pièces au goût européen que l'on trouvera dans les épaves.
La porcelaine commence à être importée de façon significative en Europe à partir du XVe siècle surtout pour les cours. Vasco de Gama en rapporte de son expédition de 1499. Les Portugais se répandent rapidement dans l'Océan Indien et en Mer de Chine. Ils sont à Canton en 1517 et commercent directement avec le monde chinois. Ils comprennent vite la valeur de cette nouveauté dont raffolent les cours, en attendant que la porcelaine s'impose au goût bourgeois. Le Palais royal de Santos sur la Tage comporte bientôt une Maison des porcelaines. Dès les années 1500, les faïenceries européennes se lancent dans les imitations. Les tentatives d'imitation des faïenceries européennes débutent dès les années 1500. Comme l'avaient fait les artisans perses, turcs et syriens, les artisans occidentaux tente de reproduire l'aspect de la porcelaine , voire de trouver la terre mystérieuse qui sert à la fabrication de la vraie porcelaine dure.

À la même époque, le secret a déjà quitté la Chine vers l'Orient. Les Coréens fabriquent de la porcelaine et ont découvert du kaolin depuis au moins 1125, s'il faut en croire un voyageur chinois. Invention parallèle ou viol du secret : rien ne permet d'affirmer si cet art fut importé ou redécouvert. En revanche, au Japon, il n'y a pas de doute. En 1513 un ouvrier du nom de Gorodayu qui avait longtemps travaillé dans les fours du Henan en rapporte le secret au Japon, tandis que des fours s'ouvrent aussi en Corée.

Quand, les Japonais envahissent la Corée à la fin du XVIe siècle, ils ramènent des artisans locaux. Quelques uns d'abord, puis des centaines d'autres suivront au cours des années, plutôt déportés qu'embauchés. Des potiers coréens sont ainsi fixés dans des villages autour d'un four à porcelaine. Il leur est interdit de divulguer les méthodes de fabrication ou même de s'éloigner du village sous peine de mort. Un Coréen Risampei découvre en 1616 un gisement de kaolin dans l'île de Kyushu. Bientôt se développe la porcelaine d'Arita. Au Japon même, la porcelaine est surtout réservée à la cour. La production mêle décors bleus sous couverte dans le style coréen, imité de la porcelaine chinoise. Bientôt s'y ajoutent des thèmes occidentaux réalisés à la demande des Hollandais qui sont alors les grands acheteurs en Orient. Thèmes "européens" à grandes fleurs et style japonais plus léger rivalisent. La Compagnie des Indes Orientales achète la majorité de la production. Des artisans plus ou moins prisonniers, des secrets de fabrique plus ou moins volés, la chasse au kaolin, de gros intérêts commerciaux, des rivalités à l'exportation : le scénario est désormais bien fixé. Il va se reproduire en Europe.


Alchimistes ou arcanistes

Là, la découverte du secret de la porcelaine dure est datée avec exactitude : 1704. À cette époque, l'électeur de Saxe, Auguste II le Fort est à la recherche de la formule de la porcelaine : la folie de la collection est à son comble. On parle d'amateurs qui possèdent jusqu'à 60.000 pièces. Il y a un filon à exploiter pour qui saura imiter les productions de Chine et du Japon. Le comte de Tschirnhausen qui se pique de science est chargé de cette mission. Il installe un laboratoire à la forteresse de Kœnigstein. Or il y a justement dans une geôle, un alchimiste du nom de Johann Friedrich Böttger. L'électeur le garde en sûreté et veut l'obliger à fabriquer la pierre philosophale. Böttger et Tchirnhaus se parlent, le premier donne quelques conseils de chimie au second. Bientôt l'alchimiste est affecté entièrement à la quête de la porcelaine. Il obtient un premier résultat, un grès rouge céramique, matière très dure et plutôt opaque : c'est plus qu'encourageant. Du coup, l'électeur fait transférer son prisonnier à la forteresse d'Alberstein près de Dresde qui deviendra la première manufacture européenne de porcelaine. Au front de la fabrique est écrite une devise qui se passe de commentaires "secret jusqu'au tombeau".

Böttger travaille conjointement à la quête de l'or et à celle de la porcelaine, assisté dans la seconde tâche par Tchirnhaus qui meurt en 1708. Il a accompli sa mission, et a pu établir une première fabrique en Saxe à Meissen; de surcroît, la découverte d'un filon de kaolin près d'Aue contribue à la réussite. L'année après la perte de son ami et assistant, Böttger réussit à produire de la porcelaine blanche encore assez grossière. La chronique rapporte que malgré sa condition de prisonnier et son statut d'alchimiste, gens généralement sévères, et en dépit la pénibilité du travail qui demandait parfois des jours de veille, Böttger riait sans cesse et amusait les ouvriers de ses plaisanteries.
Après sa mort en 1719, la manufacture poursuit son œuvre déjà fort avancée ajoute du feldspath à la pâte ce qui en améliore le fondant et on parvient bientôt à produire de la porcelaine bleue sous couverte. Les recettes sont diffusées grâce aux arcanistes qui parcourent l'Europe. En Allemagne, on nomme arcanistes les chercheurs du secret de la porcelaine, du mot arcane qui désigne une opération occulte et mystérieuse. L'arcanum c'est-à-dire la composition de la pâte est le secret par excellence de ces hommes. Les arcanistes maîtrisent les techniques des couleurs, celles de l’élaboration de la pâte à porcelaine et de sa couverte, de la fabrication des étuis protecteurs en terre réfractaire, et de la conduite des cuissons de grand et petit feu.

Ils se conduisent parfois comme de véritables mercenaires, volant une formule ici, la revendant là. Ainsi, un arcaniste de Meissen, Stölzel, dévoyé par un doreur sur porcelaine du nom de Hunger, s'enfuit avec la composition de la pâte. À Vienne le tandem Stölzel Hunger tente de faire fonctionner une manufacture avec du kaolin de contrebande illégalement importé d'Aue. Ils échouent, détruisent leur four et se séparent. Hunger se fait prendre, subit une peine de prison pour la destruction du four, et, une fois libéré court tenter sa chance à Venise. De son côté, Stölzel se retrouve à Iéna où il s'associe à un chercheur du nom de Höroldt. Stölzel ne doutant de rien, retourne vers l'électorat de Saxe et propose ses services et ceux de son nouvel ami pour développer des formules inédites. Après une discussion avec le prince qui lui vaut un œil poché, Stölzel retrouve sa place et la manufacture de Meissen continue à se développer. Après la guerre de Sept Ans, Frédéric II pille la fabrique qu'il fait affermer à un de ses sujets : les prussiens achètent des ouvriers ou les contraignent à venir travailler à Berlin. Ailleurs on cite le cas d'un certain Cingler qui acquiert l'arcanum à Vienne, part, vend sa formule en Bavière et au Wurtenberg moyennant cent ducas versés par le prince Karl Eugen. D'autres arcanistes sont attirés par la France. Ils circulent, se vendent et les formules de pâte avec eux. Tout au cours du siècle les manufactures apparaissent en Allemagne, en Suisse, dans le pays nordiques, en Russie.
L'enjeu industriel est énorme. C'est ce qu'a compris la France. En 1740, le contrôleur des finances Orry installe des ateliers au château de Chantilly pour y faire travailler C.H. Guérin, qui possède le secret d'une pâte tendre totalement blanche. Peu de temps après, une société par actions encouragée par Louis XV fabrique de la porcelaine "à la façon de Saxe". Plus tard, la fabrique, protégée par le roi et par la Pompadour sera transférée à Sèvres et y deviendra la fameuse manufacture dont le roi sera le principal actionnaire.


Là aussi, le travail est placé sous le signe de la recherche et du secret. En 1748, on achète à un chercheur bénédictin, frère Hippolyte de Saint-Martin-des-Champs son secret pour l'application de l'or sur fonds blanc. En 1751, sur ordre du roi, l'académicien Jean Hellot consigne les formules de la fabrique, couleurs et émaux dans un registre fermé à clef. Reste encore aux Français à fabriquer de la porcelaine dure et pour cela, plus personne ne l'ignore, il faut du kaolin. De véritables expéditions parcourent les carrières. En 1769, les Français atteignent leur but : la carrière de Saint-Yriex en Limousin est choisie pour fournir le kaolin. La Manufacture de Sèvres est en mesure de produire pâte dure et pâte tendre. Un vieux rêve d'exotisme disparaît dans un monde voué à la production de masse.



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